Coulisses et stratégies (7ème partie)
Posté par imsat le 28 avril 2012
Ecrire tous azimuts: J’accordais une importance cardinale à l’écrit dans mon activité. Je ne parle pas de l’écrit que l’on est tenu de faire pour répondre à une demande rédigée dans la même forme ou pour solliciter quelque chose dont on a besoin. Je ne songe pas non plus à l’écrit envisagé seulement comme une forme d’expression de type administratif. L’écrit dont il est question, c’est celui que l’on utilise comme un instrument actionnable tous azimuts, en toutes circonstances, en amont ou en aval d’une initiative informelle, verbale, non actée. Ce n’est donc pas de l’écrit conjoncturel, ponctuel qu’il s’agit mais de l’écrit qui s’inscrit dans une démarche organisée, continue pour anticiper des événements, des réactions, pour gagner du temps, acter des situations, surprendre des interlocuteurs, présenter et défendre un argumentaire, revendiquer, contester, neutraliser l’autre, le tenir en joue dans ce qu’il peut avoir de négatif, équilibrer s’il y a lieu un rapport de forces. C’est comme cela que j’ai utilisé l’écrit dans le management de la dette de telle sorte que je ne le considérais pas simplement comme un élément nécessaire et probant d’un travail mais comme un outil à finalités multiples. Parmi ces finalités, je songe à celle liée à la constitution d’une espèce de mémoire professionnelle, du moins pour ce qui touche à des activités dont les supports documentaires ne tombent jamais en désuétude (la dette extérieure en fait partie). A cet égard, écrire pour mémoriser, c’est aussi se donner la possibilité de créer des précédents, une jurisprudence en vue de pouvoir s’y référer en cas de besoin. Cette culture de l’écrit appréhendable comme je le pense et comme je crois l’avoir déployée dans un contexte particulier, et inculquée à ceux de mes coéquipiers qui pouvaient y être réceptifs, m’a beaucoup servi dans le règlement des problèmes techniques souvent complexes auxquels j’étais confronté. Et puis, surtout, elle m’a permis de maintenir ce que j’appellerais une distance prudentielle dans le cadre d’une dialectique que je voulais toujours qualitative avec mes interlocuteurs étrangers et nationaux. Il m’arrivait d’inonder littéralement nombre de ces interlocuteurs d’écrits, de confirmations de courriers, de relances non pas pour bureaucratiser la communication mais pour créer une temps d’attente, une transition, gagner du temps réfléchir à des réponses de fond, « donner du temps au temps », susciter le questionnement, renouveler des arguments, justifier des postures, en référer à qui de droit, façonner des preuves, laisser des traces, structurer une traçabilité, ficeler un dossier. J’étais parvenu à entretenir une alerte générale permanente autour de l’écrit principalement avec nos partenaires étrangers (banques commerciales occidentales, Institutions multilatérales de développement…) mais aussi, dans une optique différente, avec nos clients (PME), les autres services de la banque, la Banque d’Algérie. Sur ce plan, je crois avoir réussi à imposer un rythme, une fréquence et une qualité tels que peu de nos vis-à-vis externes et internes pouvaient y répondre pareillement. J’en étais parfaitement conscient et c’est cette prise de conscience autour de l’apport formidable de l’écrit qui m’a permis d’en faire une arme redoutable. Tout devait être noté, consigné, donner lieu à observations ou commentaires écrits. Pour moi, l’image de marque de mon département ne se réduisait pas au respect absolu de nos obligations internationales ni à leur rigoureux traitement juridique et comptable, elle reposait aussi sur une communication écrite qui se devait d’être irréprochable.
« Butin de guerre » : La nature éminemment technique de mon travail ne me dispensait pas de prêter attention au style, me montrant particulièrement exigeant lorsque l’écrit était destiné à certains de nos partenaires européens, français notamment. Et si j’étais à cheval sur ce critère, c’était aussi par rapport à des considérations littéraires. Je percevais le vecteur linguistique comme un acquis culturel de notre histoire. Pour tout dire, je le faisais en songeant à la langue française comme « butin de guerre » pour reprendre la célèbre et retentissante formule de Kateb Yacine. C’est à cela que je voulais arriver en évoquant ici la place centrale de l’écrit dans ma façon de gérer les questions relatives à la dette. Le souci n’était pas seulement de formaliser par écrit ce qui devait l’être mais de le faire correctement, en évitant les répétitions, les pesanteurs. A mon niveau, il n’y avait pas de lettres-type, de modèles, à l’exception des documents accompagnant des décomptes. Il ne fallait jamais écrire la même chose ni céder à la tentation du plagiat. J’ai toujours détesté les plagiaires, les prédateurs et autres pillards. Je le disais à mes collègues tout en les invitant à rester dans l’effort inventif, y compris pour introduire ou conclure une lettre. Ce n’était pas toujours évident pour tout le monde. Un jour, je me suis accroché avec un Directeur général adjoint (DGA) au sujet d’un courrier destiné au ministre des finances de l’époque. En lisant mon projet, le DGA s’est arrêté sur l’adverbe « cependant » qu’il voulait remplacer par un synonyme. Je lui ai dit: « on peut mettre: « toutefois », « pourtant », ou alors « néanmoins » ou bien encore »pour autant », « mais ». Il n’a pas apprécié ma façon de parler. Je lui parlais en souriant. J’étais détendu. Il croyait que je me moquais de lui, ce qui n’était évidemment pas le cas. Je savais qu’il n’avait pas l’esprit littéraire et que, compte tenu de son profil (Sup de Co), le cisèlement des phrases n’était pas sa tasse de thé. Chez moi, l’intérêt pour les synonymes remonte aux années 1960. Au lycée Ben Boulaid de Batna, nous avions un vrai champion en la matière; c’était Messaoud. G. En classe de troisième (1966), il était très mal noté dans toutes les disciplines sauf en français où il excellait. C’était un vrai dictionnaire ambulant. Avec lui, l’échange sur la terminologie, le sens des mots, était ludique. Dans ce registre, il nous battait toujours à plate couture. Sa passion pour la langue française éclipsait le reste, faisait oublier ses mauvaises notes en maths-physique. D’ailleurs, il ne nous importait guère de le savoir complètement lâché dans ces matières. Ce qui comptait, ce qui émergeait et qui le faisait respecter de tous, c’était sa parfaite maîtrise du français. Je n’allais tout de même pas le raconter au DGA pour lui expliquer que la recherche des synonymes restait un jeu qui permettait de joindre l’utile à l’agréable; il ne l’aurait pas compris. Au vrai, il n’était pas le seul à méconnaître le rôle moteur, la dynamique de l’écrit dans tout ce qui touche à l’activité professionnelle, a fortiori lorsque cette activité se déploie à un niveau transnational. Sur le plan technique, l’écrit peut faire bouger les choses, susciter de vraies et saines polémiques. Polémiques utiles, nécessaires, justifiées. J’en ai fait l’expérience à maintes reprises. Mais ce que je constatais au-delà de ce genre de divergences, c’était l’exaspération que de nombreux interlocuteurs finissaient pas exprimer lorsqu’ils se trouvaient à court d’arguments. Ils ne le montraient pas clairement mais ils se mettaient à discourir sur l’écrit comme lourdeur bureaucratique, entrave au dialogue direct et sans fioritures. Il ne m’était pas difficile de comprendre le courroux soulevé par cette problématique. Le contexte général, social et politique entrait en ligne de compte dans ma perception de cette question. La régression du recours à l’écrit dans la sphère institutionnelle administrative, économique et financière a été concomitante de celle du statut et de la place de la langue française dans la société algérienne. Cet affaissement a été graduel. Jusqu’au début des années 1980, un projet de lettre destiné à un ministre voire à un Premier ministre était préparé par un (simple) chargé d’étude. A partir de 1990, un travail comparable devait être confié à tout un comité de rédaction (!) ce qui, soit dit en passant, n’en garantissait ni la pertinence ni la cohérence.
Lamine Bey Chikhi
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