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Tout renvoie à l’histoire…

Posté par imsat le 30 septembre 2009

L’interpellation qu’il fait de l’histoire (l’histoire avec un grand H) est devenue chez lui quasi paranoïaque. Désormais, il relie tout  ce à quoi il assiste au passé.

Ce matin, chez le boulanger du quartier, il a vu un jeune homme essoufflé, le front en sueur, demander fébrilement 9 baguettes de pain; il s’en est d’abord étonné avant de trouver la chose normale. D’ailleurs pour tout le monde ici, tout est « normal ».

Quand il entend ce mot passe-partout, il actionne sa mémoire et plonge dans le passé comme dans un agrégat d’images qui évoque pour lui le charme d’une époque et lui offre par là même la possibilité d’être au dessus de la mêlée.

Cela lui permet aussi de faire descendre l’histoire de son piédestal, pour ainsi dire.

Sa pensée est à présent tout entière centrée sur les explications de type historique face aux situations qui le contrarient.

Par moments, il parvient à quelque apaisement en validant sa différence par des considérations liées à la généalogie. Mais il n’en parle qu’à ses proches car les autres ne le comprendraient pas; ils le fustigeraient même. C’est du reste un peu ce qui arriva à quelqu’un de son entourage qui, après avoir décliné les principales caractéristiques de ses origines,suite à une demande insistante d’une de ses relations, eut droit à cette réponse ironique, réductrice et stupide : « ça te fait une belle jambe de te revendiquer de cet ancêtre ! »

Quoi qu’il en soit, lui, continue de se prévaloir bec et ongles de son magasin de souvenirs, de son histoire, pour ne pas se laisser piéger par les comportements décalés, discordants, contradictoires, disproportionnés et, pour tout dire, détestables qu’il observe au quotidien.

Mardi dernier, à la caisse d’épargne, deux femmes en hidjab gris anthracite (certains accoutrements le désolent et il n’aime pas le gris anthracite) parlaient devant lui de choses et d’autres; elles le faisaient bruyamment et avec force gesticulations. Leur attitude aggrava l’inconfort dans lequel il était déjà du fait de la chaleur ambiante. Il ne pouvait pas supporter plus longtemps cette promiscuïté. Il dut quitter la chaîne dans laquelle il se trouvait, se demandant en lui-même : « que va t-elle encore nous donner à voir, l’Histoire ? »

Lamine Bey Chikhi

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Une journée particulière (Batna, 8 juin 1941)

Posté par imsat le 26 septembre 2009

L’histoire, c’est un tout; elle est faite d’événements, de ruptures, d’anecdotes, de témoignages, d’épreuves de toutes sortes, mais aussi de souvenirs heureux.

Aussi et dans le sillage  des textes précédents,  il me semble intéressant d’évoquer le mariage de mes parents, à partir d’éléments recueillis ici ou là.

A vrai dire, l’idée n’est pas nouvelle. J’en ai discuté avec MA  à maintes reprises, d’abord parce que je voulais m’informer, ensuite parce que le mariage eut lieu à une période historique particulière, enfin parce que je souhaitais actualiser la visibilité et la portée de l’événement.

Quand il m’arrive de relancer MA sur le sujet pour en connaître le maximum de détails, elle me dit presque toujours la même chose : que ce fut une journée extraordinaire, que la grande tente prêtée pour la circonstance par M.Bengana (un ami de mon père) et installée devant la maison avait accueilli un monde considérable dans une ambiance chaleureuse, que la soirée fut formidablement animée par le maestro Mhamed Kourd accompagné de son orchestre au complet…

J’ai pu en savoir davantage en prenant connaissance d’un article de presse consacré à cette journée particulière.

Voici comment le correspondant de La Dépêche de Constantine et de l’Est Algérien relata le mariage :

 » Dimanche 8 juin 1941, deux grandes familles musulmanes unanimement estimées dans les milieux indigènes et européens ont uni leurs enfants, Chikhi Arezki et Mlle Boutaleb. Aux fêtes magnifiques qui se déroulèrent en cette occasion, assistaient Mme et M. le sous-préfet Ferré, Mme Bocca, Mme Hognon, Mme Ménage, Mme et M. Sisbane, conseiller national, Mme et M.Dufourg, conseiller général, M.Bennet, administrateur, Mme et M.Coste et de très nombreuses personnalités.

Les notabilités musulmanes venues des points les plus lointains du département avaient tenu à apporter aux familles Chikhi et Boutaleb leurs voeux et leurs compliments;  on notait particulièrement MM le cadi Khasnadar, le cadi Boutebila, M.Boulahbal grand muphti de Bougie; cheikh El Ouardi imam, les cheikhs, les caïds, les professeurs, les avocats, médecins, propriétaires, etc.

M.Cadi Abdelkader, président des fellahs et M.Cianfarani directeur de l’école indigène, se firent les interprètes de toute l’assistance nombreuse et choisie, pour présenter de chaleureuses félicitations aux nouveaux époux et à leurs familles dont les hautes vertus traditionnelles furent louées et fêtées.

Ce fut une magnifique journée de réjouissances, à la manière la plus authentiquement musulmane « . 

 Lamine Bey Chikhi

 

NB : l’article retrouvé dans les archives de mon père ne comporte pas le nom de l’auteur. 

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Jeddi (Chikhi Mohand Larbi, Batna 1960)

Posté par imsat le 24 septembre 2009

Quand   je tente de donner un sens au souvenir de Jeddi, mon grand-père paternel, lisant le Coran, c’est le mot socle qui me vient à l’esprit. Cela renvoie aux racines, à cette chose qui vient de loin et qu’on appelle les racines, mais en même temps aussi à une image de solidité, de robustesse, de force tranquille.

Certains jours, cette sensation de bien-être protégé que j’éprouvais parce que Jeddi était encore là, au même endroit, à l’entrée du Sélect douches, me manque non seulement parce que la nostalgie me submerge plus ou moins périodiquement, mais parce que les circonstances en font de temps à autre un besoin vital.

Cette attente parfois brûlante se trouve attisée par un présent futile, gadgétisé et complètement perverti par une boulimie générale, multiforme et sans bornes.

Lamine Bey Chikhi

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Le sourire de mon père

Posté par imsat le 22 septembre 2009

Ai-je déjà parlé du sourire de mon père ?

Sans doute au détour d’une phrase, mais pas comme je l’aurais souhaité.

L’évoquer donc de nouveau, c’est aussi parler, ne serait-ce que brièvement, de cette photo montrant mon père attablé dans la grande salle de l’hôtel d’Orient et d’Angleterre à Batna, en compagnie de deux de ses amis, lors du mariage de la fille du docteur D.

C’était l’été 1959 (mais peut-être était-ce l’année 1960…).

A partir de cette photo, je vois mon père tel qu’il a toujours été ou plutôt je l’imagine tel qu’il devait être vraisemblablement.

Tout ce qui a été fixé dans ce cadre, le sourire, la sérénité, l’aisance, la profondeur du regard et puis surtout, toujours dans le regard, cette assurance par rapport non pas seulement aux compagnons et à l’ambiance du moment, et, plus globalement, aux choses de la vie (la vie ici-bas), mais à une espèce d’abstraction à peine suggérée, perceptible à ceux qui savent observer, qui prennent le temps d’observer et qui paraît relever de l’invisible, de l’inconnu, du futur, eh bien c’était entièrement lui, mon père.

Lamine Bey Chikhi

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L’Ariane de Sahraoui (Batna, 1960-1961)

Posté par imsat le 19 septembre 2009

L’Ariane était élégante, majestueuse, brillante…

Tout en elle attirait l’attention.

Sahraoui l’entretenait au jour le jour, il l’astiquait constamment, il la chouchoutait devrais-je dire.

Au reste, je ne le voyais pas faire autre chose quand je passais devant la station de taxis où il garait son véhicule, non loin du théâtre de la ville.

Sahraoui était taxieur à Batna;  c’est lui qui nous accompagnait quand nous voulions aller à Khenchela ou à Béjaia pendant les vacances.

Nous démarrions toujours à l’aube; je n’aimais pas les voyages du matin; ils me donnaient la nausée et des maux de tête.

Je sortais le premier de la maison;  il était déjà là en train de procéder aux ultimes vérifications du moteur.

L’Ariane était confortable.

Sahraoui conduisait prudemment; il ne parlait que pour dire des choses pratiques et utiles. Il passait les vitesses de façon précautionneuse; ses manoeuvres étaient posées et rassurantes. Je trouvais que sa manière de conduire ressemblait beaucoup à celle de mon oncle Saadi dont la 203 gris-clair était, elle aussi, impeccablement tenue.

Sahraoui était aux petits soins avec nous, s’arrêtant là où il fallait et quand il le fallait, surtout durant le trajet Batna-Béjaia sinueux en certains endroits et plus long que celui, linéaire, de Batna à Khenchela.

En me remémorant le brave homme, je revois également les enjoliveurs de son véhicule; eux aussi brillaient comme le reste de l’Ariane.

Un jour, je m’étais inquiété de le voir reprendre la route juste après nous avoir conduits à Béjaia, rue Lesca, chez mon oncle Si Salah Boumahrat.

Je m’étais demandé comment il pouvait repartir sans s’être reposé ni alimenté, alors que mon oncle l’avait convié à déjeuner.

J’étais même un peu triste de le voir s’en aller dans de telles conditions.

Lamine Bey Chikhi

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La Verdure (Batna 1962-1963)

Posté par imsat le 16 septembre 2009

J’allais humer l’odeur de la terre mouillée du côté de La Verdure.

Là-bas, la prairie s’étalait à perte de vue. Aujourd’hui, quand j’en ai vraiment envie, j’essaie de reconstituer de mémoire ce qu’il en reste.

Il arrive que la réminiscence se déclenche puis se structure autour d’un paysage plus ou moins ressemblant vu à la télévision.

Certes, je pouvais aller ailleurs pour être à proximité de la nature, par exemple sur la route menant à Constantine ou celle de Tazoult (ex Lambèse), ce que je faisais de temps à autre.

Mais je trouvais La Verdure et ses alentours particulièrement attrayants, peut-être parce que la végétation y était luxuriante; peut-être aussi à cause d’un certain virage que je me plaisais à emprunter à bicyclette parce qu’il me donnait des sensations vertigineuses que je pouvais contrôler.

Le ruissellement de l’eau le long de la route qui débouche sur celle de Biskra est encore dans ma tête. En parler me permet de le visualiser, de l’entendre presque et même de capter un peu ce qui s’en dégageait.

Un soir, à Alger, tandis qu’un vent frais soufflait sur la ville, j’eus l’impression de plonger dans  cette atmosphère génératrice d’émotions que l’on ressent autant dans les tripes que dans les neurones.

Lamine Bey Chikhi

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Brajs, kâaks, makrouds…

Posté par imsat le 15 septembre 2009

Ce qui m’intéressait, c’était le processus lié à ces gâteaux, l’ambiance qui régnait autour de leur préparation.

Il y avait aussi, pour certains d’entre nous, le privilège, le bonheur de goûter aux premiers gâteaux cuits, chauds, encore fumants.

Ensuite, venait la dégustation en groupe autour du café de l’après-midi.

Enfin, plaisir suprême, plaisir d’une autre dimension, selon la saison : quand, quatre ou cinq jours après, il ne restait plus que quelques brajs, quelques makrouds ou des kâaks que MA croyait toujours avoir mis à l’abri de notre tentation, dans un coin « secret » du buffet. Il s’agissait des derniers gâteaux, ceux dont on aurait dit qu’ils avaient mûri avec le temps, atteignant une qualité supérieure qui les distinguait nettement des premiers et dont je me régalais pleinement.

Lamine Bey Chikhi

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Ah, si les choses étaient restées en l’état !

Posté par imsat le 12 septembre 2009

Quand je repense à l’insouciance qui a marqué certaines tranches de vie, je ne la lie plus à l’enfance perçue comme une phase autonome de l’existence, je veux dire que je ne la considère plus seulement comme un dérivé naturel ou un élément constitutif de l’enfance.

J’y associe de plus en plus l’image que les autres (les proches) me renvoyaient.

Les adultes d’autrefois ne me paraissaient pas crispés, ils étaient plus enclins à rire, plus courageux aussi que ceux d’aujourd’hui.

Il ne me semble pas creux de rappeler que le mot stress n’existait pas.

En le disant, je revois mes oncles, mes grands cousins, enfin certains d’entre eux, toujours rassurants sinon par la parole du moins par une présence ou plutôt une visibilité.

Je me dis aussi que la vie nous était agréable parce que simplement nous étions tous au même endroit.

Ils étaient encore tous là, à Batna. Il en découlait chez les enfants que nous étions un sentiment de protection et une exclusion naturelle de l’inquiétude.

Il y avait mon grand-père (jeddi), Nanna, mon père, mes oncles, mes tantes…

Il y avait d’autres membres de la famille non loin de là, à Khenchela, Constantine, Béjaia, Annaba.

En vérité, c’était moins une question de nombre que de constance, de qualité, de solidarité. C’était aussi une proximité culturelle, une densité, un art de vivre.

A cette époque, tout paraissait établi pour l’éternité. Jamais l’idée que cet équilibre disparaîtrait un jour ne m’avait traversé l’esprit.

Ah, si les choses étaient restées en l’état !

Pourtant, c’est parce qu’il y a eu des décantations, des départs, des disparitions, des exils, une déstructuration de la tribu que le passé se retrouve aujourd’hui impliqué dans toute sa splendeur à travers des interférences visant en définitive à combler des manques, à atténuer l’inconfort et les vicissitudes du temps présent.

Lamine Bey Chikhi

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Nenna (Chikhi Djouher, Batna 1962)

Posté par imsat le 5 septembre 2009

Nenna, ma grand-mère paternelle, était toujours contente de me recevoir.

Quand j’allais la voir, c’était souvent pour lui apporter quelque mets et de la galette (rekhssis) préparés par Mà. Elle me parlait en kabyle mais je ne faisais pas l’effort de comprendre ce qu’elle me disait; parfois, je présumais à partir de certains recoupements que ses propos concernaient directement ou indirectement Mà sans cependant en appréhender toute la teneur.

Je me contentais d’approuver ses paroles en répondant à chaque fois : « heh » . Je prenais d’ailleurs délibérément l’accent kabyle en prononçant le mot. Cela m’amusait un peu de voir que Nenna croyait, en apparence en tout cas, que j’assimilais ce qu’elle disait; elle ne cherchait jamais à en avoir la confirmation; elle poursuivait au demeurant son monologue comme si de rien n’était.

Pour moi non plus la question ne se posait pas; je rendais visite à Nenna, je lui remettais ce dont Mà me chargeait en m’imprégnant de l’atmosphère générale dans laquelle je la trouvais; elle me parlait, je la regardais parler, je la regardais du reste plus que je ne l’écoutais, je faisais attention aux traits de son visage, à ses rides, à ses joues creuses; elle me paraissait détendue en dépit de sa relative solitude après le décès de Jeddi en avril 1961; c’était cela l’essentiel.

Lorsque Mà me demandait de lui rendre compte de mes conversations avec Nanna, je répondais systématiquement : « elle m’a dit plein de choses mais je n’ai pas tout compris… ».

Avec Nenna, c’était presque toujours ainsi. Elle me parlait de choses ordinaires. Il ne me paraissait pas important d’en saisir le contenu; elle semblait sereine en me parlant tandis que mon regard se posait parfois sur le vieux figuier dont les feuilles recouvraient partiellement la toiture de la buanderie.

Une seule fois ma visite à Nenna se démarqua de toutes les autres.

Ce fut le jour où, alors que je prenais congé d’elle, Nenna me mit délicatement dans la main un billet tout neuf de 5 francs en me recommandant de n’en parler à personne.

J’interprétais cette mise en garde formulée avec quelque insistance mais sur le ton de la gentillesse comme la traduction d’une espèce de privilège dont j’étais le seul à bénéficier parmi les enfants de la famille.

Pendant longtemps, ce « secret » que j’avoue avoir partagé spontanément  avec Mà, me permit de me sentir avantagé par rapport aux autres.

Je ne m’étais jamais interrogé sur la réalité du caractère exclusif du geste de Nenna ni sur les raisons qui la conduisirent ce jour-là à me donner 5 francs en me priant  de faire en sorte que cela reste entre nous.

Je n’ai toujours pas demandé à Ferid, Mourad et Yazid s’ils profitèrent de la même libéralité de la part de Nenna…

Lamine Bey Chikhi

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