L’écrivain public (Batna, 1968)

Posté par imsat le 19 octobre 2009

Derradji portait toujours un béret noir. Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu tête nue.

Quand j’allais à Batna pour encaisser les loyers des magasins, nous nous rencontrions, mon cousin Chérif, lui et moi à l’hôtel de l’Aurès, propriété de mon grand oncle Kaddour.

L’hôtel situé face au souk El Asr était un peu vétuste et disposait du strict minimum en matière de commodités.

Nous nous installions dans les fauteuils brinquebalants de la réception à partir de 21 heures, parfois autour d’un thé à la menthe.

Nous passions en revue de façon conviviale les questions de l’existence.

Pour moi, à l’époque, la philosophie dans son acception élémentaire, c’était cela, autrement dit l’art de parler dans la sérénité des problèmes de la vie.

Derradji aimait nous épater, au besoin en citant certains des auteurs qu’il avait lus (Dostoïevski, Maupassant ou encore Proust…), mais il savait aussi écouter.

Pour ma part, j’étais impressionné autant par sa grande culture que par sa dialectique.

Quant à son métier d’écrivain public, je le trouvais original, valorisant et, dans une certaine mesure, influent.

A mes yeux, être écrivain public signifiait plein de choses et d’abord avoir la possibilité de tout faire ou presque grâce à l’écriture.

Derradji sortait souvent de la poche de sa veste un stylo quand il voulait nous expliquer son raisonnement et nous faire partager sa conviction.

Sur des feuilles que Chérif ôtait du registre de l’hôtel et qu’il s’empressait de lui remettre pour ne pas lui faire perdre le fil de ses idées, Derradji écrivait des mots qu’il soulignait ensuite de deux traits comme pour capter davantage notre attention et conforter son argumentaire. Je comprenais aussi qu’il tenait par là à conférer à chacun de ses propos l’importance qu’il méritait.

Derradji était autonome; en tout cas, il se présentait comme tel et ne manquait pas de nous le rappeler lorsqu’il nous arrivait d’aborder les aspects liés à la gouvernance du pays qu’il jugeait alors sévèrement.

 » Moi, je n’ai pas besoin du salaire de l’Etat ni de celui des sociétés nationales, nous disait-il non sans quelque fierté, je ne suis pas comme les autres, je travaille quand je veux et comme je veux, je ne suis pas un fonctionnaire, je suis un homme libre !  » .

Ecrire des lettres pour les autres, remplir des formulaires administratifs, réclamer des droits, stigmatiser les carences du service public, écrire mais suggérer en même temps, voire conseiller dans le vrai sens du terme, transcrire des émotions, relater des faits, ajouter, s’il y a lieu, son grain de sel, soigner la ponctuation, voilà ce que faisait Derradji pour quelques sous et toujours avec la satisfaction d’avoir servi les humbles et les sans-grade.

Lamine Bey Chikhi

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