Fragments d’un parcours (troisième partie)

Posté par imsat le 2 avril 2011

En ai-je fini avec mon père, comme me l’a demandé Yabb avant-hier devant son bureau du Télemly ? Pas encore même si, par moments et sur nombre de points, j’ai le sentiment d’avoir mis en évidence l’essentiel.

Eclaircir la vie : j’en aurais terminé s’il s’était uniquement agi de dresser un portrait ou de rendre un hommage ponctuel. Tel n’est pas le cas et  même si je ne l’ai pas expressément souligné, cela ressort assez nettement de la démarche pour laquelle j’ai opté. Le parcours de mon père, je le prends en charge à travers ce qu’il m’inspire. En le commentant souvent dans l’émotion et la nostalgie, je m’implique, je m’investis, je suis dans une subjectivité et c’est cette subjectivité qui démultiplie la portée de mes pensées, laissant ouvertes toutes les possibilités d’interprétation, de pondération voire de revirements. Ce sont ces allers-retours entre ce qui appartient en propre à mon père et ce que cela me suggère dans la  flexibilité, la liberté qui démantèlent graduellement en quelque sorte les barrières censées exister à certains niveaux entre cet itinéraire individuel et ce que j’en pense non plus seulement comme observateur-narrateur mais comme partie prenante de l’histoire. Ma mère m’avait posé  la même question. Je me rappelle lui avoir fait la même réponse. Pour expliquer à Yabb ce que je cherchais à concocter en racontant mon père, j’ai dû me lancer dans plein de considérations sur ce qui peut motiver la décision de coucher par écrit ce que l’on ressent pour ses parents. Je lui ai même dit que son parcours était tout aussi digne d’intérêt, qu’il suffisait simplement de le décliner de telle sorte à en faire émerger les spécificités, les éléments distinctifs ainsi que ceux qui seraient susceptibles de susciter l’adhésion, de fédérer.   « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature; cette vie qui en un sens habite à tout instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir ». Je parlais à Yabb en songeant à cette citation majeure de Marcel Proust. Et sans en nommer l’auteur, j’ai tenté de lui montrer en quoi le paradigme conçu par certains écrivains pouvait inspirer des rétrospectives plus ou moins comparables.

Subodorer les choses : J’ai souvent cru qu’il fallait que je fasse preuve de volonté pour donner une visibilité à des tranches du passé à travers ce que je pouvais dire de ceux de mes proches qui les ont vécues. Aujourd’hui et après réflexion, je peux affirmer que la volonté seule ne suffit pas et qu’il faut surtout être enclin à « redonner vie » avec des mots à ce qui n’est plus, avant de vouloir remonter le temps. C’est donc une initiative qui a à voir avec le ressenti, l’humeur et même un certain sens du romantisme. J’ai aussi envie de dire qu’il n’y a rien à regretter ni à fustiger dans cette quête. Soutenir le contraire est également vrai; personne n’est infaillible. Le renvoi à une époque, en l’occurrence la première moitié du siècle dernier, reste axé sur sa dimension sentimentale, humaine. Ce que j’en éprouve passe par ce que je ressens pour des personnes disparues qui l’ont connue. S’apercevoir après coup que tout a changé, que rien n’est désormais plus comme avant parce que ceux à qui je pense ne sont plus de ce monde, parce que leur départ marque la fin de bien des choses ( « la fin de tout » allais-je écrire parce que c’est en effet ce que je pense quelquefois) eh bien cela n’a surtout pas besoin d’être dénaturé. Les contradictions, et il y en a sans doute, ne me posent pas problème. Aimer parler de ceux que j’évoque ici même, en dire du bien, c’est cela qui m’importe. Mon père en fait partie; m’intéresser à son parcours me procure un plaisir immense; c’est un ensemble de tiroirs; tout ce qui s’y trouve me paraît toujours nouveau. Chacun de ces tiroirs est une découverte; ce que j’en pense n’est jamais définitif. Il peut y avoir des certitudes sur tel ou tel aspect mais les suppositions sont plus nombreuses. Je parle de suppositions comme je peux parler de questionnements non pas pour émettre des réserves mais pour pouvoir opérer des bifurcations. Il s’agit parfois de chemins de traverse que j’emprunte pour essayer de connaître ce que les archives et/ou les témoignages ne restituent pas. Et c’est aussi cela qui m’attire. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Je le subodore fortement.

Partager des valeurs : J’aime parler des gens d’autrefois en même temps que j’évoque le passé de mes parents. Je le fais en m’intéressant particulièrement aux valeurs qui pouvaient par exemple rapprocher mon père de ceux qu’il fréquentait à Batna pour des raisons professionnelles ou dans un cadre amical. Mes sources documentaires renseignent sur la constance de ces règles parmi lesquelles je citerai la transparence, la franchise, le respect de la parole donnée, le sens de l’honneur, la considération pour l’échange épistolaire, le formalisme dans son acception légaliste, le souci de la traçabilité, la courtoisie. C’est notamment sur ces normes que mon père prenait appui dans ce qui le liait à ses interlocuteurs de tous les jours (partenaires commerciaux et financiers, amis, membres de la famille). Ces critères éthiques, socle des relations interpersonnelles visées, ne pouvaient que tirer vers le haut, moralement s’entend, ceux qui y satisfaisaient. Du reste, si j’exprime de façon récurrente à mes proches ma préférence culturelle pour l’époque en question, c’est aussi eu égard à ses valeurs et aux gens qui les portaient. C’est donc avec un réel intérêt que j’explore cet aspect qui m’éclaire au surplus sur des facettes fondamentales d’un parcours fait d’éclectisme, de détermination, d’humanisme et de contribution soutenue au bien-être collectif. J’ai déjà eu à dire que cette vie se déployait tous azimuts; je dois ajouter que cela n’était ainsi que parce que dans la sphère sociale où mon père évoluait, il y avait du répondant, une convivialité, des convergences philosophiques, une conception positive de la modernité.

Sortir indemne de l’histoire ?  Non, on ne sort pas indemne du rapport que l’on entretient avec l’histoire de ses parents. Ce lien pourrait laisser croire à des répercussions négatives de la perception que chacun de nous a finalement de son histoire à travers celle de ses proches. Ce n’est pas automatiquement le cas. Les incidences sont toujours pesantes mais elles ne sont pas toutes les mêmes; elles varient selon les individus; il y a entre elles d’abord une différence de nature plus qu’une différence de degré. Ce n’est pas la première fois que je souligne l’impact de ma relation au passé sur ma vision des choses. Toutes les réflexions, toutes les questions qui jalonnent mes souvenirs portent en elles, directement ou indirectement, les ingrédients de l’analogie, de la confrontation entre des époques, des gens, des mentalités, des cultures. Il ne s’agit pas pour moi d’abonder dans le sens de tel ou tel auteur recommandant de se pencher sur le passé pour comprendre le présent; et si tel venait à être le cas, je le dirais autrement. Ce qui m’intéresse c’est l’approche individuelle, ce sont les conséquences de l’histoire sur l’individu. Les notions de société, de groupe social sont relatives, elles n’expliquent pas tout; leur limite principale c’est précisément l’individu. J’aurais voulu m’exprimer plus simplement sur ce point; je n’aime pas tellement me laisser aller à ce genre d’exposés de motifs qui risquent d’alourdir le propos. Je veux seulement dire que j’essaie de capter ce que je peux de l’itinéraire de mon père sur le plan des valeurs, mais ça se passe surtout dans la tête. Dans la réalité, c’est autre chose. Je compare cela à un film; cela peut être extrêmement plaisant parce que tout est bien scénarisé, dirigé, interprété mais on ne le voit ainsi que parce que c’est du cinéma; à la fin du film, le réel nous rattrape, on reprend ses esprits. C’est un peu comme ça avec mon père sauf que lui, ce n’est pas un film, ce n’est pas une fiction; il a existé, il a vécu ! Parler de lui me permet de mettre en veilleuse la réalité présente une heure durant mais après, elle reprend ses droits et là ça n’a plus rien à voir avec le passé.

Points de jonction : Je voulais depuis longtemps me servir du parcours de mon père comme d’un levier pour définir les points de jonction possibles avec l’itinéraire de mon arrière grand-père paternel Chikhi Ali (jeddi Ali). Je ne savais pas trop ce que cela pouvait vraiment signifier ni pourquoi je devais précisément m’y intéresser. Je continue d’y penser mais tout est encore embryonnaire dans ma tête. J’aimerais pouvoir montrer en quoi et comment la dimension fondatrice de l’établissement de jeddi Ali à Batna au milieu du 19ème siècle a été plus ou moins entretenue voire confortée par des membres de la famille. Toutefois, ce  sur quoi je voudrais me pencher ne s’inscrit pas nécessairement dans une trajectoire historique; je le dis ainsi sans pouvoir l’argumenter. Toujours est-il que je suis surtout enclin à rester dans le registre de la psychologie, des caractères, des valeurs tout en sachant que le propos adossé à un contexe donné induit inéluctablement une lecture historique quel qu’en soit le contenu. Cela dit, il n’a jamais été question pour moi de procéder à une relation chronologique des faits ou des événements. Je n’aimerais d’ailleurs pas céder à la tentation de l’histoire pure. Je suis plutôt attiré par des points de détail potentiellement révélateurs d’une mentalité, d’une culture, et, par là même, de nature à servir mon objectif. Lorsque je pense, par exemple, à l’esprit pionnier de jeddi Ali, je me demande en quoi mon père s’en est inspiré dans sa vision de la vie. Je pourrais tenter le même parallèle dans l’approche des affaires et, avant cela, dans cette détermination à aller de l’avant à partir de ce qui existe. L’autre point de jonction, c’était l’ouverture aux autres non pas seulement pour des intérêts économiques et financiers mais pour une implication active dans la dynamique sociale de l’époque considérée dans le cercle familial comme un ensemble d’interdépendances humaines articulables sans discrimination aucune.

Même le prophète est mort : Il n’est pas aisé de restituer ce que l’on voudrait du passé de ses parents surtout si les traces écrites font défaut ou restent insuffisantes. Il y a les sources orales mais elles ne sont utiles que si elles ne sont pas trop approximatives. Lorsque je parle de sources, je ne pense pas forcément à quelque chose d’élaboré, de complexe. Parfois, des propos ponctuels formulés simplement peuvent servir l’évocation. Certaines paroles spontanées frappent les esprits, deviennent mémorables. Lors des obsèques de mon cousin Djamel, l’été dernier à Boumerdès, j’ai entendu un vieux batnéen dire à Chérif, pour le consoler de la perte de son frère :  « C’est la vie, personne n’y peut rien. Même le prophète est mort… » . Cette phrase au retentissement particulier ne m’a pas laissé indifférent. Je l’ai sentie puissante, convaincante, indiscutable, sans doute pour sa référence au prophète Mohammed. Aurait-elle produit le même effet sur moi si, au lieu d’être dite, elle avait été écrite et si, au lieu de l’entendre, je l’avais lue ? Je me le demande.

La fin de tout ? Dire d’une époque qu’elle est révolue, c’est plus qu’un constat. J’ai souvent écrit ou prononcé cette phrase en rapport avec mes réminiscences. Je ne crois pourtant pas avoir suffisamment réfléchi à ce qu’elle pouvait réellement signifier. Il me semble bien avoir lancé ici ou là quelques mots vrais à ce sujet, des mots qui traduisaient le fond d’une pensée. Ainsi, lorsque je me suis récemment demandé, dans un chapitre de Fragments d’un parcours, si la perte de certains êtres chers ne marquait pas pour moi la fin de tout, non seulement je le pensais complètement, mais ce faisant, j’exprimais ce qui était en moi depuis quelques années. La fin de l’époque à laquelle je songe a induit la disparition irréversible d’une culture, d’une éthique, d’une philosophie, d’une société. Je le pressentais depuis longtemps, en tout cas bien avant le décès de ma mère, mais pour des raisons de commodité, j’ai préféré mettre en veilleuse ma prise de conscience face à certaines réalités. J’ai repensé à tout cela ce matin alors que je me trouvais du côté de la place du 1er Mai; j’ai cru déceler une connexité entre ma perception de la fin de l’époque concernée (celle de mes parents, un peu aussi la mienne c’est-à-dire celle des annés 1960) qui est également celle d’un idéal et le vacarme de la rue, non pas seulement celui des véhicules mais celui de la foule.

Transcendance: La recherche excessive de la nuance n’introduit-elle pas quelque ambiguïté dans le propos ? La question m’intéresse parce qu’elle me concerne directement. Elle renvoie tantôt à l’imprécision qui marque mon identification temporelle de certaines évocations tantôt à la succession de synonymes que je déroule fréquemment pour dire les choses. Et quand j’ai eu à enjoliver mes descriptions de la sorte, j’ai toujours tenté d’expliquer pourquoi je le faisais. De même, j’ai toujours été convaincu de la justesse de mon sentiment à cet égard. Pour autant, ce sentiment est-il partagé ? Eh bien, j’ai envie de répondre à cette interrogation en évoquant de nouveau Marie-France Pisier mais cette fois dans la tristesse du fait de la mort de l’actrice (le 24 avril 2011) à l’âge de 66 ans. Sa disparition m’a bouleversé. C’était comme si  quelqu’un de très proche m’avait quitté brutalement.  Dans le modeste billet que j’avais consacré à cette comédienne talentueuse et cultivée,  le 17 juillet 2010, j’écrivais: « …Et depuis que  j’ai complètement perdu de vue nombre de mes connaissances de la période en question, précisément celles qui me paraissaient partager avec l’artiste le même style subtil et discret, je me suis mis à l’apprécier un peu plus, à la regarder autrement et plus attentivement. Il m’est arrivé de vouloir reconstituer, à travers sa façon de jouer, l’itinéraire des personnes qu’elle me rappelait, parvenant ainsi à visualiser leurs postures de jeunesse ».  Elle faisait partie de mes actrices françaises préférées. Pour moi, elle incarnait ce qu’il y avait d’élégant et de raffiné dans les années 1960; cela passait par sa manière d’être, de parler, de jouer. Lorsque je relie certaines tranches de vie de mes parents aux côtés étincelants de cette époque, c’est pour bien montrer que cela transcende le cadre familial. Ce que je pense de Marie-France Pisier s’inscrit justement dans ce dépassement.

Des mots et des sensations:  Ce que j’aimerais encore dire de mon père reste coincé quelque part dans ma tête. Ce sont d’abord des images; elles sont là mais ma capacité théorique à les restituer par écrit n’égale pas, loin s’en faut, celle que j’ai de les conserver dans ma mémoire, de les sublimer, d’en jouir. Parfois, il me semble impossible de les transformer en phrases. En tout cas, je pense que  leur transcription écrite ne rendra jamais compte de ce que je ressens vraiment lorsque je les revis de mémoire. Les mots ne remplacent pas les images; ils constituent juste un succédané, d’ailleurs imparfait.  Les souvenirs eux-mêmes ne satisfont jamais tous les sens. Ils restent parcellaires, imprécis, confus.  L’une de mes images récurrentes concerne la rue St Germain où se trouvait le bureau de mon père. C’est l’image statique d’une rue inondée de soleil; une rue liée à l’été; je ne saurais l’imaginer autrement ni détachée de cette saison. Cette rue, c’est aussi une odeur d’essence, celle des cars de la STAB (Société des transports automobiles batnéens); c’est également l’odeur de l’huile contenue dans les futs de la SIAN (Société industrielle de l’Afrique du Nord) que mon père représentait à Batna dans les années 1950;  c’est la couleur grise de ces mêmes futs;  c’est un goût sucré, celui des gaufrettes que je mangeais à satiété quand mon père était occupé à superviser le déchargement de la marchandise. J’en ai déjà parlé mais ça revient; c’est cela qui est redondant chez moi et que je ne parviens pas à décliner comme je le ressens profondément. Ce constat vaut aussi pour plein de choses intéressant ma mère. Insérer cette réflexion dans le parcours de mon père ne me paraît pas incohérent. Un parcours, c’est tout cela. Celui de mon père est indissociable de celui de ma mère. Ce n’est pas périphérique, c’est central.  Je n’en valorise pas que le côté technique, matériel. Si je reparle de la rue St Germain, c’est pour souligner qu’elle aussi c’était un tout, je veux dire un bureau, un dépôt, une ambiance, des émotions, une configuration, des senteurs, mon père, sa voix, son sourire, sa silhouette.  Il y avait aussi les pavés qui jalonnaient l’entrée du dépôt; lorsque j’y pense, la sensation qu’ils déclenchaient en moi et qui passait d’abord naturellement par les pieds, est en quelque sorte réactivée. Cependant, la description la plus exhaustive que je pourrais en faire resterait très en-deçà de l’essentiel.  Les mots ne peuvent pas se substituer aux sensations.

Lamine Bey Chikhi

NB: j’ai ouvert deux nouvelles pages sur le blog: Indépendance algérienne, an 50, et  Coulisses et stratégies

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