Fragments d’un parcours (quatrième partie)

Posté par imsat le 3 mai 2011

Pourquoi une 4ème partie alors que j’ai l’impression d’avoir livré tout ce qui me paraissait résumer le mieux l’itinéraire de mon  père ?  En réalité, J’avais la vague idée de pouvoir compléter mon propos en passant en revue des aspects sur lesquels je n’aurais peut-être pas été assez loquace ou que j’aurais omis de traiter, par inadvertance ou délibérément. Je m’aperçois que certains de ces points ont bien été abordés dans des textes précédents mais de façon autonome et plutôt sommaire. Je pense ainsi au rapport que mon père entretenait avec la politique.

Mon père et la politique : Je ne voulais pas faire l’impasse sur ce sujet. Je crois avoir déjà dit à deux ou trois reprises que mon père n’y était pas indifférent, qu’il en discutait avec ses intimes, qu’il avait même tenté d’en faire, que nombre de ses engagements humanitaires et sociaux le déterminaient suffisamment au regard du politique. Pour ma part, je persiste à croire que l’action multiforme et soutenue qu’il menait parallèlement à ses activités professionnelles a nettement marqué son positionnement par rapport à un contexte général à la fois politique et historique. Ce positionnement était aussi doctrinal, ce qui lui permettait d’avoir une perception argumentée et objective des perspectives de l’Algérie. La vision qu’il avait de l’Algérie était prometteuse, optimiste. L’indépendance, il y croyait fermement; il en était absolument convaincu. Pour lui, c’était juste une question de temps. Il le disait souvent à ma mère. Aujourd’hui, je veux surtout dire que l’implication en politique ne passe pas nécessairement ni toujours par un mandat électif ou une fonction publique supérieure; elle se matérialise aussi par des actes concrets en faveur de la collectivité sur les plans matériel, éducatif et socio-culturel. Elle peut également se traduire par des aides discrètes voire confidentielles en amont et en aval d’une cause légitime, nationale ou autre. C’est donc aussi en considération de ces critères que je jauge le parcours de mon père. Et de ce point de vue, j’ai trouvé aux questions que je me posais les réponses que j’espérais. J’ajoute que lorsque je m’amuse à échafauder des hypothèses sur les idées politiques avec lesquelles mon père devait vraisemblablement être en phase, eh bien je pense à celles de Ferhat Abbas. C’est mon  opinion et elle n’est pas récente.

Plausibilité : Que dire dans le sillage de cette vision politique, de ce qu’en aurait pensé mon père, de ce qu’il aurait fait compte tenu des mutations du pays ? C’était un libéral au plein sens du terme. Est-il pertinent que je me demande, par exemple, s’il serait resté en Algérie après l’indépendance ?  Parfois je me dis qu’il se serait adapté à la nouvelle donne, vu le potentiel dont il disposait; mais il m’arrive aussi de penser que son côté actif, pragmatique, ses ambitions l’auraient poussé à effectuer des choix stratégiques de rupture. Il projetait d’investir dans l’hôtellerie à Alger; c’était avant l’indépendance. Je crois plutôt qu’il aurait cherché à rentabiliser les acquis engrangés avec les maisons françaises qu’il représentait à Batna. Cela n’était pas envisageable en Algérie eu égard aux changements intervenus. Il n’aurait donc pas tardé à se décider car c’était tout à la fois son gagne-pain et sa raison d’être.

Valeur refuge (20.05.11): En quoi l’évocation de mon père, de son parcours, constitue t-elle pour moi une valeur refuge ? Je n’appréhende pas la question sous le seul angle des enseignements à tirer d’une expérience, d’un itinéraire; depuis longtemps, cet aspect influe largement sur ma vision des choses. Ce qui reste en friche et qui m’intéresse aussi, c’est la réflexion que m’inspire l’opposition manifeste entre les fragilités du monde d’aujourd’hui perçues à travers celles des individus, et le courage, la détermination, la sincérité de bien des gens d’autrefois. J’ai eu à préciser en quoi le passé concerné se confondait principalement avec celui de mon père, accessoirement avec celui d’autres membres de la famille. Si je le souligne de nouveau, c’est surtout pour rappeler que c’est le premier repère qui s’impose à moi lorsque je procède à des analogies avec le présent. Certaines épreuves cruciales font de ce parallèle une nécessité vitale. Ce fut le cas après la disparition de ma mère; ça l’est aujourd’hui avec la perte (le 5 mai) de ma soeur Soraya, l’altruiste, l’humaniste, celle dont dada Smaïn a dit un jour qu’elle était le visage du bien. C’est dans la référence au passé que j’essaie de puiser l’essentiel de ma capacité à amortir les diverses répercussions de ces décès. Je l’écris facilement tout en sachant que la mise en oeuvre correspondante ne va pas de soi. C’est également à la faveur de nombre d’interrogations philosophiques et métaphysiques autant que dans la foulée de l’ébranlement engendré par l’événement de la mort que mon repli en direction du passé, donc de mon père, prend toute sa signification. C’est pourquoi, je parle à ce propos de valeur refuge. Enfant, lors des obsèques auxquelles j’assistais , je scrutais toujours les adultes de la famille pour voir s’ils tenaient le coup, s’ils ne flanchaient pas; ceux que l’émotion finissait par submerger d’une façon ou d’une autre étaient extrêmement rares. C’est aussi cela que j’ai conservé des années 1960 et qui remonte à la surface quand je me retrouve dans des circonstances comparables. En imaginant mon père dans un contexte similaire, je vois toujours un homme droit dans se bottes, fort de ses convictions, en pleine possession de ses moyens, maîtrisant la situation même si la tristesse est là, intérieure, indicible…

Soraya : Peut-il y avoir une vraie alternative aux conversations (mêlant nostalgie, critique socio historique et détails contemporains souvent amusants) que nous avions avec ma mère et ma soeur Soraya ?  Existe t-il non pas un ersatz mais l’exact équivalent de leur succulente mouloukhia ? La dernière de Soraya remonte à fin mars dernier, un mois et demi avant sa disparition. Elle était parfaite. Est-il besoin de préciser que la nostalgie dont il était question entre nous avait naturellement à voir avec les années 1950-1960, mon père, son parcours, l’insouciance de l’enfance, les moments de bonheur, la sérénité des rencontres familiales d’autrefois ? Soraya fait évidemment pleinement partie de ce passé précieux que l’on évoque de façon si particulière lorsqu’il porte sur des êtres chers disparus et en général sur tout ce à quoi on était viscéralement attaché et qui n’est plus. Jamais cependant, je n’aurais pensé parler d’elle un jour de cette manière. C’était inimaginable. J’ai dit d’elle qu’elle était altruiste mais elle n’était pas que cela. Il y avait chez elle une formidable propension à entretenir l’espoir, à croire au miracle, à penser que les problèmes les plus complexes pouvaient se régler in extremis, à considérer que le bon côté  des êtres et des choses finirait par prévaloir, qu’il fallait faire confiance aux autres en toutes circonstances sauf preuve avérée de leur discrédit.

Sous son regard approbateur : Pourquoi évoquer Soraya dans cette série de textes consacrés à mon père ?  J’aurais pu en effet y procéder de façon dissociée à l’instar de ce que j’ai fait pour ma mère après son décès.  J’en suis conscient mais j’ai préféré maintenir le lien entre les deux, je veux dire entre mon père et Soraya. J’avais mentalement besoin de cette continuité. En restant sur cette trajectoire, je cherchais probablement une sorte d’apaisement, un moyen de faire face à l’épreuve en m’appuyant sur des images, des figures du passé. En parlant de Soraya sous le regard approbateur, bienveillant et protecteur de mon père, je pense trouver ce dont j’ai besoin en ce moment : un encouragement, un réconfort mais aussi la possibilité de reconduire dans des conditions psychologiques identiques, la quête entamée il y a près de 3 ans, en l’ajustant si nécessaire à ce qui a changé depuis. La connexité du propos avec ce que j’ai dit de mon père, c’est encore une méditation sur la vie, sur les rapports entre le passé et le présent, peut-être aussi la recherche rétroactive d’un soutien paternel à réinventer complètement du fait du départ de Soraya. 

Repères et nuances : Ce que Soraya savait de notre enfance batnéenne, de l’histoire de notre famille, je ne le connaissais pas forcément ou plutôt je n’en avais pas la même perception. Nous en parlions quelquefois. Nos repères de base étaient identiques. De ce point de vue, le consensus entre nous était total. Les différences portaient sur des détails, des dates, des noms. Je n’ai jamais cherché à contester le bien fondé de son propos. Je considérais que chacun de nous avait le droit de décliner ses souvenirs comme il l’entendait et selon ce que sa mémoire pouvait lui permettre de restituer. C’est une question de sensibilité et la sensibilité c’est la subjectivité. Avec Soraya, j’ai compris non seulement qu’il n’était pas nécessaire de gloser sur les images d’autrefois pour les faire parler, pour leur donner de l’importance mais aussi que les émotions véhiculées par la nostalgie ne passaient pas impérativement par les mots. Je saisis donc parfaitement la pertinence de cette approche mais je ne m’y soumets pas car j’ai besoin, moi, de recourir au commentaire, souvent même à l’excès, pour expliquer en quoi le passé retentit sur moi de façon singulière sans jamais me lasser. 

Lamine Bey Chikhi

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