Retour à la case départ ?

Posté par imsat le 10 mars 2012

YSB était un sympathisant actif du FIS (Front islamique du salut). Je le savais mais cela ne me dérangeait  nullement. A l’époque (1990), le parti était légal et il venait de remporter les élections municipales. J’étais moi aussi séduit par nombre de ses idées, en particulier celles prônant la moralisation de la vie publique, la lutte contre les dérives sociales, l’éradication de la corruption, des passe-droits, des conflits d’intérêts et de la fuite de capitaux. J’étais tenté de contribuer à son action parce que je voyais bien que le pays traversait une passe dangereuse, que l’échelle des valeurs était complètement bouleversée et que les institutions de l’Etat se fissuraient, s’affaissaient au jour le jour, nombre d’entre elles ayant même beaucoup perdu de leur autorité au double niveau central et local au profit de divers groupes de pression. Le programme du parti dont YSB m’avait exposé les grandes lignes, me paraissait plutôt soft et en tout cas conforme à ce que j’attendais de la religion, à ce qu’on pouvait faire de l’Islam pour remédier aux carences désormais flagrantes et nombreuses de la puissance publique, même si cela devait remettre en cause une certaine conception de la laïcité. Je voulais donc agir dans ce cadre mais pas directement. Je n’osais pas en parler à YSB. Je le savais un peu susceptible, rigide voire intransigeant. Il m’aurait pris au mot et je ne tenais pas à perdre la main sur une démarche que j’envisageais dans la liberté et sans aucune contrainte. Le FIS était à la tête de la majorité des communes. Seule la Kabylie avait échappé au raz-de-marée islamiste. Je me contentais pour ma part de quelques échanges d’idées avec YSB sur l’organisation du parti, son fonctionnement, son ouverture sur la société, ses ambitions à l’international. J’étais particulièrement curieux de prendre connaissance du volet économique de son programme et des moyens prévus pour assainir des circuits commerciaux et financiers monopolisés par des oligarques appuyés par une partie de la nomenklatura. Ce que les gens disaient du FIS avait surtout à voir avec l’Islam comme religion et idéologie. Le parti avait lancé un journal, El Mounquid. En m’en remettant le premier numéro, YSB était plus enthousiaste, plus offensif que d’habitude. Il m’exhiba le journal de façon décidée, convaincue, tout en mettant en exergue l’essentiel de la stratégie islamiste en matière de communication. On aurait dit qu’il cherchait par ce biais à me prouver que le discours du FIS ne se réduisait pas qu’à des paroles, que le parti disposait désormais d’un support médiatique qui allait faire parler de lui autrement, notamment dans les milieux intellectuels, qu’il était dans la modernité et que son audience et son influence allaient se renforcer dans la société. La publication comprenait 8 pages en arabe et 2 en français.

« Tu vois, le parti n’est pas du tout sectaire ni fermé culturellement; il communique même en français » m’avait-il dit

« C’est bien » lui avais-je répondu

« Cela t’intéresserait-il d’y contribuer par des articles économiques pour commencer… »

« Je ne sais pas, j’ai besoin de réfléchir et puis si ça devait se faire, il ne faudrait pas que ça interfère dans nos rapports de travail »

Quelques semaines s’écoulèrent. YSB me relança deux ou trois fois mais je me retranchais derrière toutes sortes de prétextes pour différer ma décision. Ecrire pour El Mounquid, c’était s’engager en première ligne alors que ce que je connaissais du parti restait purement théorique, embryonnaire et, par bien des côtés, superficiel. C’était aussi céder peut-être hâtivement à l’euphorie créée et entretenue par la large victoire du Front aux municipales. Et puis, du fait de mon attentisme naturel face à l’inconnu, il me fallait d’abord prendre le temps d’observer, d’analyser. Je n’ai finalement jamais rien écrit pour le compte de ce parti. L’interdiction, par le maire islamiste de Bab El Oued, du concert que Linda De Susa devait donner à la salle Atlas faisait partie des multiples raisons que j’avais progressivement recensées pour expliquer à YSB mon refus de collaborer avec cette organisation.

Depuis, il y a eu la grève insurrectionnelle fomentée par le FIS en juin 1991, l’arrêt du processus électoral de janvier 1992, l’état d’urgence, l’éphémère MPR (Mouvement pour la République, initié par Saïd Sadi pour tenter de rassembler les forces démocratiques du pays), la guerre civile, l’assassinat de Boudiaf, le retour de Bouteflika, la réconciliation nationale et l’installation de YSB en Angleterre pour des raisons qui n’avaient a priori rien à voir avec son rôle de recruteur du FIS.

Nous sommes à quelques encablures des prochaines législatives (10 mai 2012). J’ai renouvelé ma carte d’électeur. Cette fois, je ne m’abstiendrai pas comme au printemps 2007. J’irai voter non pas parce qu’on nous dit que le scrutin sera déterminant et qu’il marquera une rupture avec un certain passé comme l’a soutenu Bouteflika le 23 février dernier mais parce que j’ai tout simplement envie de le faire. J’irai voter même si j’ai toujours considéré que les législatives importaient moins que les présidentielles, compte tenu de la nature du système politique algérien.

Depuis quelques jours, j’ai l’impression d’être dans le même état d’esprit que celui qui était le mien en 1990, juste après la prise de contrôle des communes par le FIS. Hier, j’ai suivi une émission sur radio Coran où il était question du comportement des jeunes d’aujourd’hui. L’invité du magazine, un spécialiste de l’Islam, essayait d’en décrypter les tenants et aboutissants, s’interrogeant sur ce qui pousse les jeunes à s’habiller n’importe comment, à parler bruyamment, à tout dénigrer, à douter de tout, à vouloir quitter le pays à tout prix. Je me suis surpris à songer que la victoire annoncée des islamistes au prochain scrutin allait peut-être permettre au gouvernement qui en sera issu de traiter intelligemment les problématiques évoquées par radio Coran. Je reconduisais intellectuellement et à l’identique mon raisonnement d’il y a deux décennies. Le lendemain et alors que je faisais des emplettes entre la rue Ferhat Boussad (ex Meissonnier) dont le revêtement traîne depuis près de trois mois et la place Hoche squattée par des marchands informels de fruits, j’avais l’impression de revivre les mêmes scènes que celles du début des années 1990. Je me suis mis comme 20 ans plus tôt, à évaluer anxieusement le rapport de forces du moment en comptabilisant comme je le pouvais et à travers toutes sortes de combinaisons, le nombre de femmes portant le hidjab que j’additionnais à celui des barbus en kamis et que j’opposais à celui des jeunes gens décontractés, en jean ou en pantacourt, croisés cet après-midi là, tout en me disant que cela n’était qu’un échantillon, qu’Alger n’était pas toute l’Algérie et que dans le pays profond aucune parcelle n’avait échappé à l’islamisation, du moins à ses signes extérieurs…

Lamine Bey Chikhi

PS: Mon frère Ferid était porte-parole du MPR

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