Escale proustienne -6-

Posté par imsat le 9 septembre 2014

Faire parler des réminiscences ce n’est pas seulement s’arranger pour qu’elles émergent de la mémoire, c’est aussi et surtout essayer d’en tirer quelque profit. Quand je dis profit, cela n’a rien à voir avec ce que cette notion peut avoir de communément bénéfique ni avec l’intérêt qu’elle présente parce que cela s’inscrit dans l’air du temps. Au demeurant, je préfère le mot convivialité à celui de profit pour m’éloigner carrément de toute connotation utilitaire pratique et terre à terre. La convivialité en question se veut en rupture avec tout ce qui risque d’en brouiller les objectifs, précisément parce qu’elle n’a rien de matériel. Au fond, c’est une abstraction et comme toute abstraction, cela a à voir avec l’esprit, l’intellect, l’imagination, le rêve (éveillé ?). C’est aussi une démarche ouverte aux souvenirs des autres, à des fragments de leur vie, notamment ceux que l’on n’a pas connus. Les images d’autrefois ne sont donc pas cloisonnées. Leur reconstitution éventuelle ne demande pas à être rigoureuse ni dogmatique. Il n’y a pas à remettre à leur place les éléments d’un puzzle car il ne s’agit pas d’un puzzle. Pour moi, ce sont surtout des impressions, des sentiments que j’ai envie d’exprimer sur plein de choses. En ce moment, par exemple, je pense à mon père, à Dar El Foukara (la maison des pauvres), cette structure qu’il a mise en place à Batna en 1938 pour venir en aide aux nombreux nécessiteux de la ville. J’ai déjà évoqué ce point (cf le chapitre intitulé Les  Chikhi de Batna, le regard d’un historien). Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, au-delà du fait historique proprement dit, c’est mon père tel qu’il devait probablement être à cette époque-là. En 1938, il avait à peine 29 ans ! Il avait ses affaires commerciales (et elles étaient extrêmement prenantes) mais il s’impliquait aussi activement dans le domaine caritatif et humanitaire. Aujourd’hui encore, je suis subjugué par cet aspect de sa personnalité et par tout ce qui lui est lié. Mon imagination me permet de visionner nombre de séquences à partir d’éléments parcellaires certes mais consistants et par conséquent suffisants. Quand je repense à cela, je me dis toujours : « Batna, 1938, mon père ouvre Dar El Foukara, c’est quand même pas rien » Je me dis aussi : « Dar El Foukara a vu le jour une année avant le second conflit mondial, donc bien avant les massacres du 8 mai 1945; et on était encore loin du déclenchement de notre guerre de libération nationale ». Il aurait pu se contenter de sa famille, de ses affaires, ce qui l’occupait déjà notablement. Quelles étaient ses motivations pour agir ainsi tous azimuts ? Que ne ferais-je pas pour en savoir davantage auprès de ceux qui l’ont connu durant la période en question ! Cela n’a rien à voir avec l’histoire appréhendée selon des règles et une méthode précises. Ici, les éléments historiques sont purement factuels; ils me permettent d’étayer l’admiration que j’ai pour mon père et corrélativement de retrouver par rapport à lui et peut-être aussi à d’autres personnes « ce monde en suspens » évoqué par Mauriac.

Lamine Bey Chikhi

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