Dans les interstices de la nostalgie

Posté par imsat le 9 mai 2015

Dans les interstices de la nostalgie

Lamine Bey Chikhi

La nostalgie, les souvenirs sont toujours là, prégnants, vivaces, incontournables. Rien ne les vaut. Hier, j’ai rêvé de Mà. Je rêve souvent d’elle. Je crois que c’est parce que je pense à elle tous les jours que je rêve d’elle. Soraya aussi apparaît dans mes rêves. Rarement mon père, bien qu’il soit pleinement dans mes pensées. J’ai bien essayé de faire un break par rapport à tout ça sans jamais y parvenir vraiment. Je me suis toujours intéressé à tout ce qui se rapporte à la résilience mais je le comprends à ma façon et sans pour autant me détacher des êtres chers disparus. Les choses de la vie courante sont bien là, elles aussi, donnant l’impression d’une mise entre parenthèses du passé, mais cela me parait illusoire, en tout cas éphémère. C’est ainsi que je le ressens.

Les laisser partir ? Mà, Soraya et mon père habitent ma mémoire. B m’a quelquefois recommandé de les laisser partir; ils en ont besoin pour reposer en paix, pour être dans la sérénité. Les laisser partir, oui, mais quand ils se manifestent d’une manière ou d’une autre, quand leur image s’impose malgré tout, reste omniprésente, pour des milliers de raisons, je n’y peux rien. J’allais dire : «C’est indépendant de ma volonté » mais je sais que ce n’est pas le cas dans la mesure où ce qui déclenche le souvenir, le rêve (les deux sont intimement liés), est aussi largement de mon fait. En vérité, rien n’est imprévisible dans la présence finalement constante, continue des êtres en question sur mon territoire. Dans ce « processus » tout est organisé, structuré, pensé, conceptualisé pour que le résultat soit presque parfaitement maîtrisé et conforme à mon scénario. Cela ne me pose aucun problème. Est-ce un choix délibéré de ma part ? Je dirais que c’est surtout une concordance, une sorte de compromis entre ce que j’en tire comme bénéfice et les réserves fondamentales qui sont les miennes par rapport à une certaine réalité. Au fond, on ne sait plus en parler. Autrefois, on le faisait admirablement, dans la convivialité. Aujourd’hui, on ne veut pas en parler. Jadis, ça coulait de source. De nos jours, cela est perçu comme une perte de temps, une entrave, une pierre contre laquelle on risquerait d’achopper parce que tout va très vite et que précisément on n’a pas de temps à perdre à supputer sur ce qui n’est plus. Je le constate, je le déplore mais je passe outre cette situation. La parole est carentielle, déficiente; l’écriture ne l’est pas, heureusement. Je crois avoir beaucoup à dire au sujet de l’écriture qui remédie à ce que la parole ne veut plus ou ne peut plus assumer et qui se retrouve ainsi en position monopolistique dans la prise en charge des questions liées à la nostalgie. Je pense à la nostalgie positive comme je l’ai toujours fait. Une nostalgie détendue, féconde, souriante. Ce n’est pas compliqué; c’est même très simple surtout si les impressions, les sentiments considérés n’ont pas nécessairement besoin de s’inscrire  dans un échange avec l’autre pour s’exprimer. C’est là un atout majeur de l’écriture. Pouvoir dire, énoncer, formaliser, dialectiser dans une autonomie quasi totale. C’est ce que je fais en ce moment. Il ne faut pas que j’oublie d’évoquer de nouveau M. Je le ferais le moment venu. Pourquoi ? Eh bien, parce que je pense qu’il ne faut pas être réducteur dans l’évocation de ceux que l’on prétend avoir appréciés, aimés. L’écriture permet de dépasser la superficialité, l’écume des choses. Au fond, j’ai envie de rebondir sur bien des propos de ces dernières années. Je crois même avoir indiqué à maintes reprises que je le ferais un jour ou l’autre. Et en le disant à l’époque, je pensais à des personnes mais aussi à des situations précises. Je songeais également à des thématiques en rapport avec l’écriture et au sujet desquelles j’envisageais de solliciter des éclairages spécifiques. Pour M, je sais déjà globalement ce sur quoi j’aurais à m’appesantir. Certes, elle ne fait pas partie de mon pré carré nostalgique (Mà, mon père, Soraya) mais elle n’en est pas très loin. Je trouve qu’on n’en a pas suffisamment parlé. Là aussi, la déficience est liée aux limites de la parole, du discours verbal. Je suis indulgent en utilisant le terme « déficience » là où le mot « oubli » serait plus indiqué. Et si l’écriture supplante en général idéalement la parole, c’est parce qu’elle est moralement, intellectuellement et formellement exigeante. On écrit pour ne pas oublier mais on ne peut pas le faire n’importe comment. Ecrit-on pour fuir le réel ? Je ne répondrai pas immédiatement à la question mais je la trouve intéressante. Elle m’a traversé l’esprit hier dans le sillage d’autres interrogations sur le devoir de mémoire, la portée des souvenirs, leur envergure spatio temporelle, les personnages qu’ils impliquent directement et ceux qui y seraient éligibles en fonction des circonstances. J’ai envie de préciser que les passerelles avec le passé sont multiples et variées et que ce sur quoi je cogite depuis quelques années ne porte pas seulement sur ce qui n’est plus physiquement et matériellement. La réflexion inclut aussi les vivants, en particulier ceux avec qui j’ai partagé des émotions, des approches intellectuelles, des sentiments, des moments de bonheur; sa dimension est aussi géographique, territoriale en ce qu’elle est connectée à des lieux de toutes sortes (villes et villages, quartiers, rues, chemins vicinaux, boulevards…), à des configurations urbaines, des édifices, des perspectives. La ligne de démarcation entre tous ces éléments potentiellement constitutifs d’une polarisation autour de certaines tranches du passé réside dans la réaction qu’ils suscitent, dans le commentaire que leur retentissement éventuel pourrait inspirer. Mais il n’y a pas que cela, il y a aussi le cinéma.

Le cinéma et la vie: Certains films sont intemporels. « Deux hommes dans la ville » de José Giovanni avec Jean Gabin,  Alain Delon et Michel Bouquet en fait partie; je l’ai vu au début des années 1980; je l’ai revu récemment, je le reverrais avec plaisir s’il venait à être rediffusé; il ne s’agit pas ici d’une digression à laquelle je recours juste pour évoquer ce film que j’ai apprécié dans son intégralité; j’y ai pensé surtout pour compléter ce que j’ai dit à propos du contenu et de la portée des souvenirs, de ce qui les façonne, de ce qui les nourrit; les films que j’ai aimés en font partie intégrante. Le cinéma donne une saveur particulière aux réminiscences; je ne peux donc pas me contenter de dire que cela permet juste de passer un moment agréable, de se divertir; ce serait réducteur et sommaire. Le cinéma, je le perçois, je l’aime autrement. Je parle du cinéma appréhendé comme une chronique du temps qui passe; ce n’est donc pas n’importe quel cinéma; en fait, je vise celui qui incite à poser un regard singulier sur une ambiance, un contexte (celui du tournage), une époque, le jeu de certains acteurs. Et puis, il y a l’identification consciente ou inconsciente que tel ou tel film est susceptible de faire naître avec des personnages, une histoire, des rebondissements. Il y a une proximité évidente entre ce qui est présenté comme une fiction et la réalité, mais aussi entre les ingrédients, les détails d’un film, la distribution des rôles  et les souvenirs que tout cela déclenche. Le cinéma comme chronique du temps qui passe, c’est aussi le croisement des images d’autrefois avec un point de vue rénové sur ce que certains films nous donnent à voir ou à revoir. La jonction avec mon propos sur les sensations, les questionnements susceptibles d’être générés par le passé que l’on convoque pour diverses raisons est ainsi faite. Tout est lié, il n’y a pas de rupture entre ce que j’ai déjà écrit et ce que j’essaie aujourd’hui de préciser ou de nuancer. Je serais même tenté de dire que tout dans cette optique est sujet à exploration. Il ne faut pas que j’oublie de parler de M, je l’ai déjà dit, je me répète volontairement. Est-ce important que je le fasse, que je lui consacre un chapitre ? Je crois que l’essentiel est d’abord de le dire, de le penser dans la flexibilité, la fluidité. Si je me limite à l’idée, ce n’est pas problématique; ce qui compte c’est la projection, l’esquisse d’une anticipation; il peut-y avoir des non-dits, il y en a toujours, la nostalgie en est remplie, je pourrais m’en contenter, ils signifient toujours quelque chose, l’implicite n’a pas toujours besoin d’être décodé, il se suffit à lui-même. J’ai déjà eu à m’interroger aussi bien sur l’implicite que sur l’indicible mais d’une autre manière. Cela dit, mon récit ne change pas fondamentalement. Le recul permet peut-être de recadrer des choses, de confirmer des convictions de base. Pour ma part, je n’ai pas le sentiment de bouleverser mon raisonnement sur les sujets qui continuent de me tenir à coeur. Je reste également dans une relative constance quant aux précautions sémantiques dont je m’entoure précisément pour ne pas rompre des équilibres ni franchir ce que je considère comme une ligne rouge. Ce serait possible par la parole mais alors il n’y aurait pas de traces, de traçabilité et l’on finirait par oublier.

Exercice de style ? La transcription écrite surtout quand elle se veut qualitative, réfléchie, travaillée, ambitieuse ne peut pas, ne doit pas être gâchée. J’ai quand même l’impression de rester enserré dans une sorte d’exercice de style, le même que celui du début; je crois d’ailleurs qu’il m’est impossible de faire autrement; la matière est la même, l’inspiration qu’elle suscite n’a pas vraiment varié. Mais le contexte global a changé, il s’est complètement éloigné de la cohérence, du bon sens; c’est un contexte désormais en totale rupture avec les arrêts sur images, les rétrospectives heureuses, la notion de message, les mots, les valeurs. En définitive, qui est dans le réel, la vraie vie ? Le réel ne renvoie pas nécessairement au mouvement ni aux seuls êtres humains en chair et en os; il est aussi relié à ce que les disparus ont laissé; je pense notamment à leurs archives éventuelles. Les archives ne relèvent pas de la fiction et même si elles se rapportent au passé, elles n’en restent pas moins connectées à l’actualité; je le souligne en songeant à celles de mon père. Outre celles que j’ai déjà passées en revue et dont j’ai rendu compte ici même entre 2009 et 2010, j’en ai trouvé d’autres ce matin en essayant de faire le tri des documents que j’avais conservés, et de me délester le cas échéant de ceux qu’il ne me paraissait plus indispensable de garder. Je m’étais promis à maintes reprises de le faire mais cela a toujours été partie remise, ce qui au fond m’arrangeait bien; en définitive, les archives dont il s’agit sont toutes précieuses, c’est le constat auquel je parviens systématiquement, en tout cas aussitôt que je plonge là-dedans. Il n’est donc pas question pour moi de leur appliquer quelque prescription que ce soit ni de m’en séparer. En réalité, elles sont imprescriptibles. Et elles le sont parce qu’elles impactent mon appréciation des choses d’autrefois et d’aujourd’hui via les parallèles et les corrélations qu’elles favorisent. Naturellement, on ne peut penser de la sorte si l’on estime qu’elles encombrent inutilement les lieux, qu’elles les polluent, qu’elles appartiennent à une époque révolue et qu’elles sont sans intérêt. Leur vulnérabilité est bien là; je crois que je l’ai toujours su; c’est pourquoi, j’appréhende le risque de les voir tomber en désuétude, s’effriter, se néantiser d’une façon ou d’une autre, un jour ou l’autre. Je crains cette probabilité, ce danger. Pour l’heure, elles sont là. Avec elles, le temps se fige. J’aime les archives de ma famille, je les aime parce que je ne les évalue pas uniquement à travers leur fonction de témoignage; je les traite comme si je communiquais directement avec les personnes qu’elles concernent. Quand je lis ou relis des lettres de mon père en rapport avec son activité professionnelle de l’époque (années 40 et 50), je l’imagine, je le vois distinctement sous le prisme de son style, dans son bureau de la rue St-Germain, devant sa machine à écrire; je le vois également déterminé à aller jusqu’au bout de sa démarche, à travers sa réactivité, la confirmation de ses courriers, ses réponses directes, argumentées et sans fioritures à ses correspondants. Je pourrais en dire davantage, je le ferai en temps opportun. Quand je dis en temps opportun, je pense à ce  choix spontané que l’on fait subjectivement, comme on le sent. Aujourd’hui, par exemple (3 mai), c’est plutôt une question que je me pose : comment peut-on s’intéresser aux archives du pays si l’on ne prête guère attention aux archives personnelles, familiales ? J’estime même qu’une hiérarchie s’impose et cette hiérarchie est censée prioriser l’héritage documentaire personnel et familial. C’est mon avis et il ne me parait pas illogique. Comment peut-on être séduit par des archives nationales, par une histoire nationale si l’on est dans la désinvolture, l’indifférence à l’égard de sa propre histoire et/ou de l’histoire de sa famille ?

Des tiroirs remplis de lettres: Il arrivait à Kalim de me parler de mon père; il le faisait par bribes, incidemment, au détour d’un propos sur le passé. Je prendrai le temps de relire ses lettres, pas spécialement pour retrouver ses références à mon père. Je les relirai donc mais je ne saurais dire quand. Pourquoi ? Eh bien parce que je me suis rendu compte que je ne consultais pas les documents d’autrefois de façon délibérée, résolue. Je le faisais certes à intervalles plus ou moins réguliers mais jamais parce que je l’avais décidé à l’avance. Il en était de même pour les constats et les enseignements que je souhaitais en tirer. Les tiroirs de mon bureau étaient remplis de lettres, en particulier celles de Kalim. Elles étaient là, je le savais; je savais aussi que j’y tenais et qu’un jour viendrait où j’aurais envie de les relire. Mais je ne m’intéressais pas à ce qu’elles pouvaient représenter dans mon approche globale de la famille, des souvenirs, de l’histoire. Longtemps, je me suis contenté de les considérer comme un stock documentaire qu’il fallait d’abord  conserver, protéger, à toutes fins utiles, en songeant vaguement au jour où je voudrais les exhumer. Depuis  peu,  je  les évalue autrement. Je devrais même dire que je les réévalue complètement. Nous nous  écrivions beaucoup; nous évoquions des choses courantes, mais pour nous tout pouvait susciter de l’intérêt; nous tenions une sorte de chronique de la vie quotidienne et nous le faisions avec soin. Il était attentif au style, à la tournure des phrases. Moi aussi. Je lui écrivais en connaissant parfaitement ses exigences en la matière; je les partageais d’ailleurs sans réserve. En y repensant sous cet angle, je me dis qu’au-delà des informations, des nouvelles, des impressions sur nos vies respectives, nous échangions et produisions de vraies réflexions et développions de réelles convergences intellectuelles à partir d’observations a priori élémentaires. Et c’est ce qui me parait particulier et précieux. Je me dis aussi que j’avais ainsi l’opportunité d’utiliser ma plume comme je l’entendais et aller avec lui au-delà du dialogue informel, superficiel, éphémère. Notre correspondance assidue était une espèce d’exception à la règle ambiante. On continuait à s’écrire alors qu’autour de nous la phrase se raréfiait, disparaissait peu à peu. On prenait le temps de s’écrire tandis qu’à notre périphérie, le langage se réduisait comme une peau de chagrin, laissant place à des onomatopées bruyantes, brutales, agressives. Autour de nous, on ne parlait même pas, on ne parlait plus, on criait, on hurlait. On vociférait au quotidien, sans discontinuer. Aujourd’hui, c’est pire. On tente d’expliquer ce phénomène; tout le monde s’y met mais personne ne va au fond des choses. On essaie surtout de justifier la situation; je trouve qu’on le fait de façon fallacieuse. J’en parle encore de temps à autre avec Kalim; je ne le fais jamais par écrit; l’écriture, je préfère la consacrer à ce qui est en lien avec la convivialité, le souvenir, la quintessence des images d’antan, finalement avec tout ce qui permet d’échapper au nivellement par le bas. Je me suis demandé si je ne faisais ainsi que fuir le réel; je n’en ai pas le sentiment.

A l’abri de l’insignifiance: L’écriture permet de sanctuariser la mémoire, de la mettre à l’abri de l’insignifiance; écrire c’est aussi refuser de tomber dans l’inertie intellectuelle. Fuir le réel ? Non, je crois qu’il est surtout question de néantiser ce qui risque non seulement de geler l’imagination mais de rendre obsolètes les souvenirs; mes souvenirs ne sont pas obsolètes; je le pense, je le vis, je suis dans cet état d’esprit. Je ne quitte pas mes escales proustiennes; je n’en suis jamais sorti; il y en a autant que les images sur lesquelles elles prennent appui. Elles sont donc multiples, diverses, infinies, éternelles. Elles relèvent autant de l’imagination que du désir de réinterpréter ce qui n’a pu l’être pour toutes sortes de raisons. Ici, réinterpréter signifie renouveler, réinventer, réenchanter, s’étonner, s’émouvoir, s’interroger, peut-être aussi regretter un peu, redéfinir le scénario du passé, changer la donne, camper des rôles pour mieux saisir les rétrospectives envisagées, tester leur fiabilité. Ici, réinterpréter ne signifie surtout pas faire semblant. On ne peut pas tout mélanger. On y va ou on n’y va pas. Si on y va, on accepte de se délester des exigences « pragmatiques » du réel, de l’orthodoxie du concret. Ce que j’ai dit du cinéma vaut aussi pour ce que je pense du désir de revisiter les souvenirs. Dans les deux cas, les escales sont de même nature; il s’agit de pauses, mais de vraies pauses, j’en escompte toujours un certain retentissement, ça s’apprécie, ça se déguste. Et puis cela permet d’éclaircir la vie; Proust n’est jamais bien loin; la littérature, ce n’est pas que l’écriture c’est aussi ce regard constamment renouvelé que l’on peut porter sur ce qui nous entoure et qui n’est pas sans lien avec le passé. Cela dépend-il des saisons, du temps qu’il fait ? Plus ou moins. Le temps brouille t-il la vision que l’on a des choses ? Je crois avoir déjà posé la question mais cela n’avait pas de rapport direct avec les réminiscences. Si j’en parle aujourd’hui, c’est plutôt  pour justifier mes convocations récurrentes du passé. On n’apprécie plus les saisons comme on le faisait autrefois. C’est aussi pour ça que j’ai évoqué il y a deux ou trois jours la place dominante des onomatopées ou ce qui y ressemble dans la communication en vigueur. Il n’y a pas que le temps ou plus généralement les saisons et ce qu’elles nous inspiraient. De ma mémoire surgissent plein de détails qui ne sont pas a priori nécessairement liés mais dont je pourrais aisément ajuster l’émergence de sorte qu’ils concourent finalement au déroulement d’une sorte de fil d’Ariane de la nostalgie. L’autre jour, j’ai éprouvé un fort sentiment de colère, une révolte intérieure rien qu’en pensant à la disparition d’un certain art culinaire et par ricochet à l’impossibilité pour moi de déguster à nouveau nombre de plats extraordinairement exquis dont j’ai d’ailleurs cité quelques-uns dans ce que j’ai écrit au sujet de Mà. Je ne vais pas faire du copier-coller par rapport à ce que j’en ai déjà dit. Ai-je tout dit ? Je pense avoir livré l’essentiel de ma pensée sur les plats en question.

Un art de vivre: Ce qui me parait tout à fait nouveau, c’est cette colère noire dans laquelle je suis entré à l’idée que la reconstitution à l’identique de tout ce qui se faisait avant, pendant et après la préparation des plats auxquels je songeais, était désormais bel et bien impossible. Ma révolte était absolue; tout ce à quoi je pensais à ce moment-là était perdu, irrémédiablement perdu. Moi qui ai toujours cru pouvoir tout théoriser pour tout relativiser, eh bien, ce jour-là, je me suis retrouvé intellectuellement démuni. Il fallait que je me rende à l’évidence : les plats que je vénérais autrefois et dont j’anticipais systématiquement et quasi rituellement le plaisir qu’ils allaient certainement me procurer, ont disparu à tout jamais en même temps que Mà et mes tantes maternelles. J’ai dû prendre acte de cette disparition. Le constat était indiscutable, j’ai fini par en prendre pleinement conscience, ce qui n’a fait qu’attiser mon dépit. Je me suis mis à pester contre le monde entier. Je n’étais pas mélancolique; j’étais en colère et ma colère s’exacerbait au fur et à mesure que je me remémorais des images de ce qui était souvent pour moi un bonheur total autour de mes plats préférés. Serais-je en train d’exprimer des préoccupations de type bourgeois voire aristocratique en parlant ainsi ? La question n’est pas nouvelle et je crois même y avoir répondu par l’affirmative le jour où quelqu’un de mon entourage me l’a posée. J’avais argumenté mon propos en mettant en exergue nombre de corrélations entre la gastronomie appréhendée comme un art de vivre reposant sur l’excellence, une certaine sophistication, une vraie passion dans et pour tout ce qui s’y rapporte, d’une part, et certaines trajectoires existentielles, d’autre part. On ne cherchait pas à épater même si les autres disaient toujours être agréablement surpris; on voulait surtout faire plaisir, on se déployait de telle sorte que les autres se sentent bien, et on le faisait naturellement; tout était fluide, synchronisé et on sentait, on voyait que cette cuisine était unique, incomparable, préparée avec goût, générosité, inventivité. Et c’était toujours le nec plus ultra. J’y ai souvent vu un rapport direct et particulier à la culture. « Avoir la main ou ne pas avoir la main » voilà qui impose la jonction avec la culture en même temps qu’une décantation entre ce qui est hautement qualitatif et ce qui ne l’est pas ou qui ne le sera probablement jamais. Cela renvoie à un cadre de vie, un mode de vie, mais aussi à une continuité historique dans la relation aux autres. C’est pourquoi, je ne réduis pas, je n’ai jamais réduit les plaisirs gustatifs à ce qu’ils procurent en tant que tels dans l’immédiateté. Justement, il n’y a pas que l’instant présent dans ce que j’essaie de baliser, il y a le temps long et ce temps long prend racine dans quelque chose qui remonte à loin. J’ai mon idée là-dessus; pour moi, elle est claire, j’en connais les tenants et les aboutissants mais je sais qu’elle n’est pas consensuelle. Je pensais qu’une certaine linéarité échapperait aux bouleversements de l’histoire. L’art culinaire et le sens de la convivialité de Mà comme ceux de mes tantes maternelles étaient harmonieusement inscrits dans une tradition et une authenticité qui pouvaient aisément intégrer, transformer, adapter des idées modernes. Nous vivions la réalité, l’instant présent mais le passé était toujours parmi nous. Les allers-retours entre le présent et l’histoire étaient presque quotidiens, ils s’effectuaient sans encombre. Mes souvenirs sont indissociables de cette osmose. Il n’y a aucune exagération dans ce que j’écris. Je crois même que ma tentative de restitution de certaines séquences du passé reste très en-deçà de ce qu’elle devrait être. Pour tout dire, je n’ai pas l’impression d’être à la hauteur des enjeux. Quand je dis « enjeux », je pense notamment à ce qui aurait pu ou dû être conservé, évalué, valorisé et que Mà, mon père et d’autres membres de la famille ont mis des lustres à façonner. Je ne fais pas spécialement allusion à la dimension matérielle de ce legs; je cible aussi  (surtout) l’aspect moral, éthique de sa transmission. Je croyais pouvoir en dire ce que je voulais; ça me paraissait accessible par le truchement de l’écriture. Je continue de le croire mais je me rends compte que l’exigence en la matière est telle qu’il me faut toujours préciser les choses, accepter de revenir sur tel ou tel point pour telle ou telle raison. C’est ce qui explique que je reste évasif sur pas mal d’aspects. Quand je parle des autres (Mà, mon père…), je pense à eux, pas à moi. J’essaie de décliner ma réflexion au plus près de ce que leur souvenir déclenche en moi. C’est d’eux qu’il s’agit d’abord, et c’est pourquoi je prends toutes les précautions pour que mon propos soit au diapason de leurs valeurs, leurs qualités, leur grandeur d’âme.

Le bon côté des choses: Ecrire pour ne pas oublier, oui mais pas seulement. Il s’agit également d’approfondir une réflexion dont le contenu et la portée sont inépuisables. Il y a là aussi une intemporalité pour celui qui veut singulariser les souvenirs non pas parce qu’ils portent sur des images du passé mais parce qu’ils le méritent et ils le méritent parce qu’ils impliquent des personnages, des époques, des lieux exceptionnels. De ce point de vue, je ne suis pas simplement un narrateur, je suis aussi et délibérément un arbitre, un médiateur, un observateur, un scénariste. Pourquoi, dés le début, ai-je pris le parti de n’évoquer que le bon côté des choses, comme d’aucuns me l’ont fait observer ? Eh bien, parce que dans ma mémoire, c’est cela qui a toujours prévalu. C’est la raison pour laquelle je suis très à l’aise pour dire que j’ai une vision dynamique de la nostalgie. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Même Mà était toujours souriante, détendue quand elle évoquait ses souvenirs; en tout cas, je la voyais, je l’entendais ainsi. Chez elle aussi, prédominait le bon côté des choses. Il n’y avait ni crispation ni contrariété dans sa façon de raconter; sa nostalgie était agréable, entraînante, incitative. Ce qu’elle disait n’était jamais futile, ne passait jamais inaperçu. Cette spécificité était-elle aussi celle d’une époque ? Je dirais plus justement qu’elle caractérisait certaines personnes. J’ai même envie d’ajouter que les gens en question faisaient partie de ceux extrêmement rares qui pouvaient susciter un regard littéraire, sur lesquels on était tenté de jeter un regard littéraire. Ceux à qui je pense en ce moment étaient finalement charismatiques.

On se sentait meilleur, on devenait meilleur: Nous sommes le 24 mai 2015. C’est bien de dater les choses. J’avais des idées plein la tête. Je m’étais promis d’en dire quelques mots. Je ne les ai plus. J’aurais dû les consigner quelque part. C’est comme ces rêves dont on croit pouvoir se souvenir mais qui s’effritent et finissent par nous échapper. Je crois quand même que cela avait trait à des questions de chronologie. Dans mes souvenirs, il n’y a pas de chronologie. J’en ai une vue panoramique. Je me saisis des instants qui m’inspirent tout en étant conscient de leurs connexités avec des épisodes antérieurs ou des séquences encore en friche. J’ai évoqué le charisme de certaines personnes d’autrefois. Je cherchais un mot en phase avec ce qui caractérisait au plus près leur pouvoir de séduction et d’influence. J’ai hésité entre le mot valorisation et le mot bonification. J’ai opté pour Bonification. Les gens concernés bonifiaient ce qu’ils disaient en même temps que ceux qui les écoutaient. Quand on conversait avec eux, on se sentait soi-même bonifié, valorisé. Cette bonification n’était pas ponctuelle, c’était au contraire une de leurs constantes. Avec eux, chaque mot était à sa place, prenait du sens; même les silences étaient expressifs, significatifs. Quand on dialoguait avec eux, on se sentait meilleur, on devenait meilleur. Les temps ont changé; plus je le constate et plus je repense à ce qui n’est plus. Je ne suis pas en train d’arranger les choses ni d’enjoliver outre mesure ce sur quoi j’aime m’appesantir. J’avoue juste que ma narration passe sous le prisme de ce que symbolisait Mà, pour moi, pour les autres; même quand je parle des autres, Mà est centrale, omniprésente. Elle l’était déjà, indépendamment de ce que j’en pense aujourd’hui. Le lui ai-je dit de son vivant ? oui, mais pas directement. Je le faisais notamment en lui lisant plus ou moins régulièrement des chapitres que j’avais écrits en rapport avec mes souvenirs. Ces sentiments-là, on peut les exprimer de mille et une façons. Existe t-il une hiérarchie entre ces modes d’expression ? Peut-être. En tout cas, pour ce qui est de mon père, c’est assez particulier. Ce que j’ai écrit à son égard, je l’avais pensé de façon extrêmement distanciée dans le temps mais aussi du point de vue émotionnel et sentimental. Ai-je atteint mon objectif ? Oui et non. Je dirais oui sur un plan général mais je pourrais soutenir le contraire parce que j’ai encore besoin de parler de lui. J’en ai besoin pour moi et pour lui. Quand je dis parler de lui, cela signifie continuer à formaliser par écrit ce que je pense de son parcours, de sa vie. En parler de vive voix ne me suffirait pas, ne m’a jamais suffi. Il y a dans ce registre comme dans bien d’autres une réelle suprématie de l’écriture, j’en suis convaincu. Et c’est cette suprématie qui permet d’aller au fond des choses, d’éviter les interférences, les malentendus et surtout de se rattraper.

Retrouver le temps perdu, un luxe ? Il s’agit d’abord de se rattraper, mais qu’est-ce à dire ? Je crois que c’est toujours en relation avec ce que l’on n’a pu accomplir pour toutes sortes de considérations et que l’on essaie de réaliser, ici aussi pour nombre de raisons. Naturellement, cette quête est directement liée à la  notion du temps : le temps qui passe, le temps perdu mais aussi celui que l’on croit pouvoir retrouver parce qu’on espère qu’il en est resté quelque chose, une sorte de reliquat accessible parce que toujours en réserve dans un coin de notre mémoire. Dans cette perception du temps, tout est subjectif, personnel. Hier 29 mai, journée pluvieuse et maussade. En ouvrant Le Premier homme d’Albert Camus pour en relire quelques pages, je suis tombé sur le passage suivant : « La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l’espace puisqu’ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du coeur dont on dit qu’elle est la plus sûre, mais le coeur s’use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches ». A priori, je ne partage pas ce point de vue, en tout cas je n’y adhérerais pas sans réserve. Je ne suis pas d’accord avec cette conception de la mémoire, on ne peut pas réduire cela à une dimension matérielle, statutaire; peut-être l’auteur l’a t-il écrit dans un contexte personnel et historique particulier; le décryptage littéraire de cet extrait, ce serait plutôt l’affaire de B, c’est elle qui dispose d’une expertise avérée en la matière, je lui poserai la question. Cela dit, pour moi, tout ce qui se rapporte à la mémoire appartient à chaque individu, indépendamment de sa condition sociale. Vouloir rattraper le temps perdu, est-ce un luxe ? Beaucoup le pensent, pour eux ce serait une perte de temps, la démarche serait illusoire. Pourtant, tout passe par la mémoire, l’image, le souvenir. Le canal est immatériel, ce qu’on y trouve aussi, et on est censé le savoir. Il y a même des aspects ludiques dans cette façon d’impliquer la mémoire. Je pense que ce qui change fondamentalement en fonction des individus, c’est le mode d’expression utilisé pour faire parler la mémoire. Et puis, il y a ceux qui veulent oublier et ceux qui choisissent de se remémorer. Pour ma part, j’ai toujours opté pour l’activation de la mémoire positive. Je repense à mon père; quel était son rapport au passé, lui l’homme d’action, complètement ancré dans le réel, se déployant tous azimuts, ne laissant jamais les choses en suspens ? Sa vraie vie était-elle circonscrite à des actions concrètes au jour le jour et à un échafaudage rigoureux de projets divers ? Apparemment oui, mais qu’y avait-il au-delà de ce qu’il donnait à voir ? Les éléments de réponse sont dans mon imaginaire mais rien n’est précis ni définitif. Au reste, parler d’éléments de réponse, c’est beaucoup dire. Il s’agirait plutôt de supputations, d’extrapolations elles-mêmes liées à ma façon de percevoir tout ce qui a trait à la mémoire. La mémoire, ce n’est pas toujours de la précision mathématique. C’est aussi en ce sens qu’elle suscite un intérêt particulier de ma part. Elle déclenche l’imaginaire, l’entretient, l’enrichit. L’imaginaire, c’est la fiction. Dès lors, tout devient possible à partir du minimum et ce minimum est presque partout. Il suffit de s’en saisir, de le transformer, d’en amplifier le contenu et la portée. Cela dit, je me demande si ma motivation aurait été la même si mon père n’avait pas disparu très tôt, trop tôt. Je crois que cela a changé beaucoup de choses. Notre rapport au passé est-il déterminé par l’âge que l’on a ? Je le pense. Après, ce qui importe c’est ce que l’on en fait et comment on s’y prend pour en tirer profit. Le minimum dont je parle, ça peut être une archive, un témoignage, une rumeur, quelques mots. Le temps retrouvé, c’est aussi une photo, le décodage d’une photo, tout ce qu’une photo est susceptible de générer : des émotions, de l’étonnement, une fierté, un moment de bonheur. Cette transition, je l’ai voulue ainsi pour dire que je viens juste de trouver une photo montrant Dar El Foukara (La maison des pauvres), structure d’assistance sociale mise en place par mon père en 1937, à Batna pour venir en aide aux démunis de la ville, extrêmement nombreux à l’époque. Ce que j’en ai déjà dit était fondé sur des témoignages intra et extra familiaux, je n’avais pas d’images.

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années:  Aujourd’hui, l’image je l’ai.Est-ce que cela change fondamentalement ma perception de la nostalgie ? Peut-être pas mais il me semble que cela aère le champ de l’imagination donc celui de la réflexion. La photo a toujours exercé sur moi un attrait singulier tout en complétant merveilleusement les autres éléments fondateurs de la nostalgie. Mon père sur la photo de Dar El Foukara, c’est un peu plus que ce que j’imaginais à travers ce que j’en entendais dire. Et puis, les impressions qu’elle suscite en moi sont multiples. Après l’avoir regardée la première fois, je me suis mis à épiloguer : « elle date de 1937, mon père a alors tout juste 28 ans, c’est extraordinaire ! Il était déjà dans l’action, l’engagement citoyen, la solidarité sociale, en plus de ses affaires professionnelles, familiales ». J’ai très vite établi la corrélation avec la fameuse citation de Corneille « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Cela dit, je ne suis pas du tout dans une introspection pleurnicharde. Tout le monde ou presque décrète que la nostalgie, c’est le passé, qu’il ne faut pas trop s’y attarder parce que ce n’est pas bénéfique. Je ne suis évidemment pas de cet avis. La photo dont je parle, ce n’est pas que le passé, c’est une incitation à interpeller un présent qui n’offre rien de comparable en termes d’émotion ni rien de vraiment consistant dans l’exploration de quelque chose qui viendrait un jour alimenter agréablement le souvenir. La photo dont je parle comme des dizaines d’autres de l’album familial, date d’une époque que j’aurais aimé vivre. J’ai la nostalgie de cette époque que je n’ai pas connue comme j’ai la nostalgie des photos et des films en noir et blanc. La photo dont il s’agit fait partie de l’histoire de mon père mais je m’en empare comme si elle racontait un pan de ma propre histoire. Et la passerelle avec la question que je me suis posé il y a quelques jours sur le rapport de mon père au passé est ainsi établie. Il avait à coup sûr le sens de la datation documentaire  comme celui de l’archivage et je crois qu’il agissait dans ce cadre non pas seulement pour empiler de la paperasse en attendant de trouver le temps de trier pour s’en délester un peu, mais parce qu’il pensait que cela servirait un jour, même si dans sa tête la perspective était globale, vague, imprécise. Je pourrais en dire davantage; je le ferais en temps opportun; c’est une affaire d’inspiration. Je l’ai déjà souligné : il n’y a pas de chronologie dans ma démarche. La chronologie exige de la patience, une méthode. Je ne suis pas en phase avec ces critères tout simplement parce que je suis dans une subjectivité extrême, autrement dit dans l’inspiration, les émotions, les sentiments du moment.

Tout est vrai : 10 juin 2015. J’ai l’impression que si je devais passer par « le discours de la méthode », et faire preuve d’un esprit cartésien pour parler de mes proches (les disparus mais pas seulement), je perdrais l’essentiel, je me disperserais inutilement, je m’éloignerais complètement de mes motivations originelles. Certes, il m’arrive de vouloir équilibrer les choses, évoquer de façon égale, équitable ceux à qui je pense, mais cela se passe uniquement dans la tête. Et ce qui s’impose, c’est ce que je finis par écrire parce que c’est ce que je ressens au moment où cela arrive. Retrouver le temps perdu, ce n’est pas nécessairement une quête ordonnée, structurée. L’important est de dire les choses. Les vecteurs du souvenir sont divers. Tout dans cette optique est exploitable parce que tout est vrai, les photos, les lettres, les bouts de papier sur lesquels on a noté une chose peut-être importante, les conversations, le souvenir d’une voix, les films qu’on a vus mais aussi ceux qu’on a ratés.  « La photographie c’est la vérité. Et le cinéma c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde » .Je reprends volontiers à mon compte ce propos du cinéaste iconoclaste Jean-Luc Godard (A bout de souffle avec Belmondo et Jean Seberg est encore dans ma mémoire). Il correspond à ce que je pense des images en général et de celles du passé en particulier, de leur démultiplication, de leur interprétation multivariée.Tout est lié, le cinéma, la vraie vie, l’écriture. L’articulation dans ce cadre se fait à tous les temps. A bout de souffle, c’est 1960. Quelques heures de printemps (regard poignant sur la fin de vie) signé Stéphane Brizé, c’est 2012, c’est récent. J’ai aimé les deux films pour des raisons différentes. Je ne regarde donc pas seulement dans le rétroviseur. Et puis, regarder derrière soi n’empêche pas de vivre l’instant présent. On n’échappe pas à son passé mais on n’échappe pas non plus au présent quel que soit le lieu où l’on vit, quelles que soient les circonstances. Ce qui peut faire la différence n’est pas sans lien avec les mots, l’appréciation par les mots. En même temps, privilégier le recours à l’écriture pour établir cette différence, c’est en principe se démarquer des constats ordinaires. Cette démarcation n’est pas aisée; la démarche pour y parvenir est souvent perturbée, elle peut même être carrément chaotique; j’en parle en connaissance de cause. C’est du reste en considération de cette situation (entre autres éléments d’appréciation) que je m’en remets quasi systématiquement à des points de repères du passé pour dire ce que je pense du présent. Je le fais aussi pour ne pas déraisonner, pour ne pas perdre le sens des choses. Les photos des gens d’avant contribuent à un certain apaisement, incitent à réfléchir posément. J’en parle par petites touches justement pour bien m’en imprégner, donc pour ne pas céder à la tentation de l’urgence. La maison des pauvres entre dans cette catégorie. Elle était bien connue dans les années 30, et puis, peu à peu, on n’en a plus entendu parler, sauf dans le cercle familial de façon d’ailleurs épisodique. Moi, je me disais que tout cela ne pouvait pas rester vain. Mais je disais la même chose à propos de bien d’autres situations en rapport avec mes parents et tout ce que leur image pouvait faire émerger par association d’idées. Je continue de le penser presque de la même manière sauf que maintenant, je ne suis plus dans la promesse, l’intention de faire; je crois être passé à quelque chose de tangible, une étape qui me permet de rendre l’hommage qu’il faut à ceux qui furent exemplaires à bien des égards. Et c’est un hommage que j’ai voulu ininterrompu parce qu’il y avait beaucoup à dire à leur sujet. Hommage particulier, reconnaissance éternelle, admiration sans bornes. C’est cela mais c’est aussi un peu plus que cela. 15 juin 2015. Hier, j’ai vu Pandora sur France 3. Ava Gardner est sublime dans ce film comme du reste dans la plupart de ses autres films. Pandora date de 1951. Le cinéma est toujours là mais pas n’importe quel cinéma. Je ne regarde pas jouer Ava Gardner de façon ordinaire, détachée, nonchalante, je la regarde tout en pensant à ses autres films (La Comtesse aux pieds nus, Mogambo, etc) et je pense à ses autres films parce que c’est la même star que je vois évoluer. Quand j’évoque certains films, certains artistes, je le fais toujours en songeant au passé. Il y a  là plus que des interdépendances. Pour autant, serais-je en train de parler d’eux sans les distinguer de mes proches et plus généralement de ceux qui nourrissent mes souvenirs les plus saillants ?

Réévaluer des images d’autrefois: 20 juin. La photographie, le cinéma, la fiction, la réalité…tout cela relate des faits, raconte des histoires, des destins, tout cela génère des sentiments, des émotions, une identification, des projections, tout cela est supposé inciter à réfléchir, à opérer des recentrages analytiques. Je le formule ainsi en sachant bien qu’il y a mille et une façons de le dire, et que ma manière à moi est elle-même atomisée, fragmentée. C’est d’ailleurs pourquoi, j’aime le mot interstices. Je devais parler de M. Qui est M ? On m’a posé la question. J’ai répondu que cela représentait plusieurs personnes. Au début, ce n’était pas vrai, je pensais à une personne en particulier, et puis graduellement cela a évolué. M, c’est aussi un ensemble de lieux; depuis 2009, j’en ai cité pas mal. Avec le temps, un endroit quel qu’il soit ne change pas seulement dans sa configuration, dans sa matérialité. Il change aussi sur bien d’autres plans. En général, cela saute aux yeux et on finit par en prendre l’habitude. C’est une banalité de le rappeler. Mais ce qui change fondamentalement et qui marque durablement, c’est ce qui affecte l’âme de l’endroit. Et cette âme cesse d’être lorsque disparaissent ceux qui habitaient les lieux et qui lui donnaient vie. Cela vaut pour une cité, un quartier, une maison. Tout change après le départ des maîtres des lieux. On peut restaurer, réhabiliter, ce serait déjà appréciable mais on ne retrouve jamais l’essentiel. Le temps perdu c’est du matériel et de l’immatériel mais la dimension matérielle n’a aucun sens si elle est déconnectée des personnes (physiques) qui l’ont façonnée, portée, métamorphosée et qui surtout l’ont fait partager et aimer. Voilà pourquoi j’en parle. De ce point de vue l’écriture est un bon succédané d’autant qu’il n’y a pas d’autres moyens, hormis le cinéma, de parvenir à une réévaluation par ailleurs bien méritée de certaines images d’autrefois.

C’était mieux avant ? A priori, la question ne se pose pas pour moi. Je dis a priori parce qu’on n’est jamais sûr de rien. C’est vrai que le corollaire logique de la méditation que j’ai engagée voilà près de six ans plaide pour une appréciation positive, indiscutable et sans partage du passé, du moins dans la partie que j’ai tenté de décliner. Mais je reste prudent quant aux soubassements de la question soulevée. Il est sans doute aisé d’affirmer que c’était mieux avant ; encore faut-il baliser, expliquer le propos, le situer dans le temps et dans l’espace. Au surplus, le temps et l’espace sont intimement liés. Je n’ai jamais perdu de vue cette corrélation , elle reste omniprésente dans ma démarche. La recherche du temps perdu est aussi la recherche d’un espace perdu, d’un territoire perdu, pour moi c’est évident. Le temps n’aurait aucun sens ni aucun intérêt, dépouillé de sa géographie. Lorsque je dis que c’était mieux avant, je pense à ce qui me reste de la fin des années 50, mais aussi aux années 60 et 70. Dans ma mémoire, chacune de ces périodes renvoie à des villes, des rues, des salles de cinéma, des fêtes familiales et puis naturellement aussi à une multitude de personnages attachants, généreux, indulgents, délicats, attentionnés. Ce qui m’intéresse, c’est le temps via des arrêts sur image. Rien n’est dérisoire, tout est important. Une image, ce n’est pas un détail ou un ensemble d’éléments figés, c’est l’éternité en mouvement. La photo, c’est un formidable déclencheur de souvenirs, d’histoires. Quand je parcours l’album familial, je me dis toujours: « c’était bien avant » et je le pense en cherchant à savoir en quoi ce que je regarde m’interpelle profondément. A ce moment-là, le temps s’arrête. Les images défilent devant moi mais le temps n’est plus le temps présent. Il est ce que je veux en faire. Et c’est ce qui singularise l’approche fondée sur le temps appréhendé en dehors de toute immédiateté, de toute contrainte exogène. Ici, le temps n’est pas celui  dont on dit qu’il nous échappe, mais celui sur lequel on pose volontairement un regard tranquille, autonome et provisoirement à l’abri de la complexité du réel.

l’Algérie vue du ciel : J’avais envie de dire plein de choses sur cet excellent documentaire (France 2, 16.06.2015) réalisé par Yann Arthus-Bertrand et Yazid Tizi et formidablement raconté par l’acteur Jalil Lespert. En tout cas, je voulais en dire davantage que les trois messages que j’ai postés sur mon compte twitter au lendemain de sa diffusion. J’en ai parlé un peu avec B. L’idée d’écrire sur la cité perdue de Seffar près de Djanet dans le Tassili n’Ajjer, ne lui déplairait pas. Ce serait d’ailleurs parfaitement dans ses cordes. Je n’avais jamais entendu parler de Seffar ni du dernier caravansérail juif édifié non loin de là. l’Algérie vue du ciel, c’est une photographie non-stop et musicalement bien soutenue d’une terre quasi infinie, extraordinaire, fascinante de bout en bout. C’est aussi une histoire plusieurs fois millénaire et faite de rebondissements permanents, souvent spectaculaires. Tous les superlatifs ne suffiront pas à dire cette merveille ni ce qu’elle suscite comme émotions. Je n’en rajouterai pas. J’y reviendrai peut-être un autre jour mais sous un angle différent. Après le documentaire, j’ai continué à m’interroger sur le champ, le contenu, la portée de la nostalgie. Je me suis demandé ce que pouvaient valoir mes petits souvenirs au regard du reste; le reste c’est-à-dire justement l’Algérie, son histoire multivariée, sa diversité territoriale, culturelle, les questions qu’elle se pose mais aussi celles qu’elle pose au monde. Je n’ai pas trouvé d’antinomie entre la nostalgie ressentie à partir d’un grain de sable, d’une goutte d’eau, d’une mémoire individuelle et celle qui peut submerger l’observateur prédisposé, attentif à une histoire globale. La nostalgie est une totalité comme l’Algérie est une totalité, qu’on l’appréhende verticalement, horizontalement ou transversalement. La goutte d’eau ou le grain de sable, ce n’est pas une image étriquée, c’est un levier qui permet de livrer des impressions appelées à s’agréger autour de quelque chose de global. Mes réminiscences sont à la fois aériennes et en lien avec le réel. Elles me conduisent souvent à considérer, à penser l’Algérie avec une certaine nostalgie autrement dit en étant bien conscient de ce qu’elle représente pour moi, pour les autres, de ce qu’elle recèle de plus précieux mais aussi de ses points de vulnérabilité.

Le verre à moitié plein: 11 juillet 2015. J’aime l’Algérie, je l’ai toujours aimée. J’ai quelquefois eu peur pour elle, pour son existence. Je l’ai vue ambitieuse, joyeuse, sûre d’elle-même, mais je l’ai aussi connue instable, tourmentée et au bord du chaos. Sentimentalement, je crois que ce que j’ai souvent éprouvé pour elle était finalement intimement lié à mes souvenirs et à ceux de certains de mes proches. Ce sont ces souvenirs qui m’ont aussi conduit à percevoir l’Algérie systématiquement comme un verre à moitié plein, en dépit de tout. Le verre à moitié vide, c’est le pessimisme et ce n’est jamais ce qui a inspiré mes évocations. L’Algérie, je la vois aussi par rapport à mes parents. Quand je parle de mon père, je vois un personnage dynamique, toujours en mouvement, imposant, rassurant, légitimement ambitieux, inventif, solidaire, franc, efficace, serviable. Quand je parle de Mà, je vois quelqu’un de généreux, compréhensif, convivial, sensible, optimiste, connaissant  parfaitement le sens et la mesure des choses. Et puis, il y a leur histoire et celle de leurs parents. Je veux dire par là que la nostalgie se niche aussi quelque part dans ces parcours individuels, dans ce que les intéressés eux-mêmes ou des tierces personnes en ont dit. C’est en y pensant que je me dis: « j’aurais aimé vivre cet événement ou tout simplement assister à telle ou telle conversation… » Tout est à prendre, tout ce qui concerne mes parents m’intéresse. Lorsque Mà ne se souvenait pas de certains détails à propos du passé, je lui disais que ce n’était pas important. Et en effet, l’essentiel pour moi était ailleurs. Le détail manquant, je le prenais en charge, je l’imaginais, je le fabriquais à ma manière. Mà était souvent précautionneuse quand elle parlait du passé. Elle était plutôt  assez sûre de l’image mais pour ce qu’elle pouvait en dire, elle était dans la délicatesse, le tact, la nuance. Elle était ainsi même quand elle parlait de l’Algérie. De ce point de vue, j’ai beaucoup appris d’elle. C’est pourquoi, j’ai toujours dit que tout était lié (le présent, le passé, les souvenirs individuels, la mémoire collective) et que je ne pouvais dissocier mes propres souvenirs de ceux de mes proches. C’est aussi pourquoi, je porte l’Algérie dans mon coeur comme l’ont portée mon père et Mà.

Souvenirs, identité, racines plurielles: Ce que j’éprouve pour l’Algérie n’est pas sans lien avec la notion d’identité. Je n’ai jamais eu de problème avec mon identité ni plus généralement avec les questions identitaires. Les souvenirs, c’est aussi l’identité. Mon héritage arabo berbère et musulman, je l’assume pleinement. Et cette prise en charge passe notamment par une multitude d’images. Ces images, les miennes mais également celles de mes proches, me permettent de comprendre et d’expliquer bien des choses. Il y a aussi des lieux, des villes. J’ai déjà eu à évoquer Azrou Kollal, Mascara, Batna, Ain El Hammam, Khenchela, Béjaia. Je l’ai fait  non pas seulement parce que mon imaginaire en est peuplé mais parce que quand on me parle de racines, je songe immédiatement à mes parents et à ces villes. Racines plurielles, diversité culturelle, ouverture au monde, refus des postures dogmatiques, je revendique cela tout à fait naturellement parce que c’est lié à la mémoire. Pas de problème non plus avec les langues, qu’il sagisse de l’arabe ou du français, l’essentiel étant de pouvoir communiquer et si possible d’aller au-delà. Pour moi, si ces constats coulent de source, c’est parce qu’ils renvoient à une histoire familiale, fabuleuse par bien des côtés, décloisonnée, aérée, décomplexée. Je le dis comme je pense et je le dis là où je me trouve, en Algérie. Je le précise délibérément pour souligner que ma nostalgie est aussi une nostalgie intérieure et que je  n’ai pas besoin de m’exiler pour la ressentir si tant est que l’exil constitue un des vecteurs de la nostalgie. Etait-ce nécessaire que je l’exprime de cette façon ? Oui d’autant que je sentais dès le départ, en lançant ma cartographie des souvenirs, que j’en tirerais nombre d’observations et de réflexions analytiques. Je savais dès le départ que cela me mènerait à établir des passerelles entre des questions apparemment indépendantes les unes des autres mais qui finiraient par converger, et que mon ancrage dans l’évocation du passé ne me couperait jamais du réel.

Une invitation à l’écriture: Lundi 10 août 2015. C’est formidable d’écrire au stylo plume ! C’est ce que je fais en ce moment avec un joli Pilot. Kamil m’en a offert toute une gamme. Rien à voir avec l’ordinateur. Je sais que je n’innove pas en le disant mais j’avais envie de le dire. Au surplus, il y a plein de choses sur lesquelles j’aurais aimé épiloguer. Elles n’ont pas nécessairement de lien avec la nostalgie, enfin pas toutes. Je me souviens d’un entretien entre Soljenitsyne et Bernard Pivot. Le présentateur de Bouillon de culture était époustouflé d’apprendre que l’auteur de l’Archipel du Goulag avait écrit tous ses livres au crayon. Moi aussi, j’étais épaté. L’autre détail qui avait attiré l’attention de Pivot concernait le réveil que le romancier mettait sur sa table quand il écrivait mais aussi lorsqu’il recevait. Soljenitsyne s’en est expliqué en faisant référence à ce qu’il pensait du temps, à ce qu’il fallait faire ou ne pas faire pour ne pas en perdre, d’autant qu’il nous était compté. Mais était-ce bien le propos de l’écrivain ? En tout cas, c’est comme cela que je l’ai compris. Ce qui est sûr, c’est que son explication avait à voir avec le temps qui passe, celui que l’on croit pouvoir « domestiquer » en recourant consciemment ou inconsciemment à toutes sortes de subterfuges, d’astuces, de faux-semblants. Ce que l’auteur a dit du réveil qui le suivait partout où il allait, me va à merveille pour un tas de raisons; j’y adhère complètement. La fuite inexorable du temps est mise en évidence mais il n’y a rien de lugubre dans ce constat implacable. Pourquoi ? Eh bien parce qu’il y a le réveil, l’horloge, mais il y a tout le reste. Le reste est dans la distance que l’on prend après-coup par rapport au métronome (pour moi, le réveil présente nombre de similitudes avec le métronome). Et puis, il y a l’approche littéraire du temps; elle n’a rien à voir avec celle du philosophe; elle me parait plus souple, plus inventive, plus gaie. C’est à cela que je songe en écrivant ces lignes. Je me dis aussi : « un stylo plume, c’est vraiment une belle invitation à l’écriture, une appréciation particulière et indivisible de la forme et du fond pour tout ce qui a trait à l’écriture… ». En vérité, cela transcende l’écriture. Les réminiscences se déclinent dans la double optique de la forme et du fond; l’écriture est là pour tout arranger. Oui, elle est là pour conceptualiser, expliciter, nuancer, contextualiser, suppléer les déficiences du discours verbal, lever les malentendus, aller au fond des choses, permettre de tirer profit de ce qu’elle est censée formaliser, quelles que soient les circonstances. La nostalgie dont je crois avoir fait une espèce de fil d’Ariane de ma réflexion, s’inscrit bel et bien dans cette perception particulière de l’écriture. Le monde de plus en plus chaotique dans lequel on vit me conforte dans cette approche. La nostalgie devient une boussole, un phare, un repère, un refuge, un levier, une panoplie de réponses à bien des questions existentielles. Je repense au rapport entre la littérature et la vraie vie que Proust a magistralement mis en lumière. De prime abord, on a l’impression que l’éclaircissement de la vie par l’écriture, est simple à réaliser, à mettre en pratique parce qu’il est clairement énoncé, donc compréhensible. On serait même tenté de penser qu’il suffirait de l’appliquer à la lettre pour en vérifier la véracité, la fiabilité. Et en effet, on se rend compte peu à peu que le défi consiste précisément à en faire un mode opératoire voire un mode de vie.

Eclaircir la vie ?  Il y a là une haute exigence intellectuelle et morale à laquelle il faut satisfaire pour comprendre cette notion d’éclaircissement de la vie par la littérature. Je le dis aujourd’hui de cette façon mais je crois l’avoir exprimé implicitement dans cette chronique. L’écriture, c’est une vraie ligne de démarcation entre ceux qui écrivent et les autres. On peut franchir cette ligne et passer de l’autre côté (celui de l’écriture) si l’on répond à l’exigence en question. Ce que l’on pense des souvenirs m’apparaît à cet égard comme un test déterminant. L’éclaircissement de la vie passe par le décryptage des souvenirs. Et ce décryptage, c’est tout le contraire d’un regard sommaire, expéditif, ennuyé, contraint. C’est aussi une incitation à tirer le meilleur du passé en termes de questionnements, d’enseignements, de remises en cause. Je ne le constate pas ex nihilo; je le fais en songeant à l’histoire de ma famille, toutes origines confondues. J’en ai dit pas mal de choses mais ce n’est pas suffisant. L’exigence est aussi à ce niveau : il ne suffit pas de s’enorgueillir de cette histoire, il faut aussi pouvoir la porter, la thématiser, faire en sorte qu’elle puisse précisément contribuer à éclaircir la vie. 29 août 2015. L’écriture est-elle le seul moyen d’éclaircir la vie ? Par les temps qui courent, je suis tenté de répondre affirmativement à la question. Au reste, plus qu’une tentation, c’est une conviction que j’exprime ici. Quand je dis « par les temps qui courent », je suis dans le réel, la vraie vie. Des inondations meurtrières ont frappé Constantine la semaine dernière. J’ai déploré sur twitter que la télévision publique ait fait l’impasse sur ce qu’elle a finalement considéré comme un fait divers. J’en ai parlé le lendemain avec Kalim; il m’a dit qu’il n’était pas au courant de ce qui s’était passé, qu’il ne cherchait plus à savoir ce qui allait bien ou mal dans le pays, qu’il ne voyait pas pourquoi il devait s’y intéresser et que, tout compte fait, c’était mieux ainsi puisque personne ne demandait après lui. Après notre conversation téléphonique, je me suis dit qu’il n’avait pas complètement tort ou plutôt que les motifs qu’il avait avancés pour expliquer et justifier son indifférence étaient globalement défendables, je les comprenais. Je me suis dit aussi qu’il avait raison pour lui-même tout en sachant qu’une telle posture ne pouvait jamais être la mienne, tout au moins en ce qui concerne l’Algérie. J’ai pensé à « khalti » F, elle disait à peu-près la même chose à propos des gens qui ne prenaient jamais de ses nouvelles; d’un certain point de vue, elle avait raison, comme Kalim. Mais moi, je ne parle pas nécessairement des gens, je pense aussi à l’Algérie, celle d’hier et celle d’aujourd’hui, c’est systématique.

La nostalgie, qu’est-ce qu’on en fait ? Il y a des opportunités d’écriture. Quand on les rate, on les perd; en tout cas, on ne les retrouve pas comme on le souhaiterait. Je ne sais pas si on peut comparer cela au temps perdu. Il me semble que ce n’est pas très différent. Il y a plein de choses que j’aurais aimé dire de ma famille, de l’Algérie, de ma ville natale. Je ne l’ai pas fait comme je l’aurais souhaité, pour un tas de raisons. Je l’ai fait très partiellement en évoquant des personnes, des époques. Même lorsqu’il m’arrive de parler de l’Algérie au présent, je ne le fais jamais indépendamment de l’impact des souvenirs (les miens et ceux des autres) sur ma réflexion. C’est ce que j’ai tenté de dire en indiquant que je n’étais pas d’accord avec Kalim dans son appréciation de la situation qui prévaut dans notre pays. Mais le parallèle ne concerne pas que Kalim. 3 septembre 2015. Oui, il y a des opportunités de dire les choses qui ne sont pas nécessairement des urgences; il faut les dire; dans certains cas, c’est même l’indignation qui s’impose. Quand Boualem Sansal dit que « 132 années de colonisation n’ont pas brisé l’Algérie comme le système Bouteflika l’a fait en une dizaine d’années » (El Watan du 1er septembre 2015), je réponds qu’il est dans un délire total. C’est du reste ce que j’ai écrit le jour même sur mon compte twitter. j’ai ajouté que cet auteur était dans une certaine haine de soi et que son propos était plein de contradictions, fustigeant l’islamisme tout en admirant sans limites l’Iran, la République islamique d’Iran. Pour moi, le lien entre ce que je dis en ce moment et le décodage de la nostalgie est incontestable. Cette haine de soi, cette détestation maladive de l’Algérie qu’expriment nombre d’écrivains « algériens » (toujours les mêmes) sous couvert d’une critique au surplus déglinguée, décousue, médiocre, tendancieuse du régime politique, eh bien je la lis, je la dissèque en me référant à une certaine perception du passé. Le passé, c’est d’abord une histoire individuelle et familiale, c’est naturellement la nostalgie et surtout ce qu’on en fait. Et ce qu’on en fait, c’est tout un art, et, dans certains cas, un rituel. Si on n’aime pas la nostalgie, on n’en fait rien, elle n’existe pas.

Sporadique, un joli mot: Ce mot ne me laisse pas indifférent. Mais je l’aime surtout pour sa résonance. Il m’est venu à l’esprit hier après-midi (11.09. 2015) tandis que je m’interrogeais à nouveau sur les implications, la portée des souvenirs, leur exploitation. Je me suis très vite dit que mes évocations n’avaient rien de sporadique et que je les déclinais complètement à contre-courant de l’intermittence, du conjoncturel, du ponctuel. Je me suis aussi demandé si la nostalgie n’était pas une forme de statu quo comme semble le penser le plus grand nombre. Mais là non plus, je n’ai mis plus de trois secondes pour soutenir le contraire. Ce n’est pas le statu quo pour qui en fait une interprétation active, dynamique, inventive, et qui en accepte le télescopage avec le réel. Chez moi, ce télescopage est permanent, je le recherche, je le provoque, je l’entretiens. Quand Kalim dit de Nidal qu’il a la bénédiction de sa mère, qu’il est le meilleur d’entre nous, ce qui explique, selon lui, qu’il ne se soit jamais laissé « berner », il est entre le mythe et la réalité. Ce qu’il affirme renvoie au passé, à certaines de ses conversations, à des confidences qu’il dit avoir recueillies ici ou là, dans les années 80, peut-être même bien avant. Lui-même est dans l’extrapolation, parfois aussi dans l’exagération lorsqu’il parle de Nidal mais pas seulement. Je le laisse épiloguer, j’ai appris à ne plus l’interrompre; même si je veux le contredire, je le fais, j’essaie de le faire avec tact; ce n’est jamais facile, je ne veux surtout pas le contrarier même si ce qu’il dit est parfois tiré par les cheveux. Il est dans la nostalgie, alors il imagine des choses, il enjolive certaines images du passé. Au fond, c’est ce qui compte pour moi. Il est dans la nostalgie mais il ne me l’a jamais dit. Il n’a d’ailleurs jamais prononcé le mot nostalgie. Je m’en suis aperçu hier. A priori, prononcer le mot, c’est en assumer le sens intégralement. Pour autant, est-on affranchi de ce qu’il représente par le seul fait de ne pas le prononcer ? De toute manière, on ne peut pas faire semblant d’être ou de ne pas être dans cet état d’esprit; on s’en rend compte assez vite.

La fin d’une époque ou la fin de tout ? : 19.09.2010-19.09.2015.  Je me souviens du moindre détail. Depuis la disparition de Mà il y a cinq ans jour pour jour, tout a changé et en même temps rien n’a changé. Dans ma tête, tout ou presque est resté en l’état. Ce que j’ai écrit à son sujet est inaltérable, indiscutable, absolu, je le maintiens intégralement. Je pourrais continuer à parler d’elle en sachant pertinemment que je le ferais toujours de la même façon. Ce qui a changé depuis son départ, c’est tout le reste et c’est considérable. J’avais dit que sa disparition marquait la fin d’une époque. J’avais même écrit que c’était la fin de tout. Et je n’étais pas du tout dans l’exagération; je le ressentais, je le pensais vraiment. Je crois qu’on le ressent uniquement quand on perd un être exceptionnel. Et Mà était exceptionnelle à tout point de vue. Dire dans le sillage de ce type de disparitions que c’est la fin d’une époque ou la fin de tout, est-ce la même chose ? Cela se discute mais moi quand je le dis, je pense à quelque chose de global, d’essentiel, d’irréversible, d’irrémédiable, quelque chose qu’on ne peut plus rattraper. Oui, en ce sens, la fin d’une époque, c’est aussi la fin de tout. On croit pouvoir se raccrocher au résiduel. C’est ce que j’ai cru, et  je trouvais que c’était mieux que rien mais je voyais bien que les concernés, ceux qui pouvaient s’inscrire dans cette optique, devenaient à leur tour et à leur corps défendant, aphones, autistes, en perte de repères; ils ne le disaient pas, ils n’avaient pas besoin de le dire, ils ne pouvaient plus le dire, mais je les sentais, je les voyais interloqués, excédés, choqués, submergés pour ne pas dire carrément néantisés par les bouleversements, la violence, la déliquescence, le chaos de la nouvelle époque. J’en ai pris acte mais je ne m’en suis pas contenté. Quand je le dis ainsi, je pense évidemment à l’écriture, à cette écriture dont j’ai toujours pensé qu’elle pouvait aussi servir à limiter les dégâts, à combler des vides et peut-être même à se transcender.

Corollaire: Je ne vais pas reconduire ce que j’ai déjà dit de l’écriture. D’ailleurs, tout ce qui a trait à l’écriture est toujours nouveau, je dirais même novateur. Il ne s’agit pas seulement de formuler une pensée mais de la préciser pour qu’elle ‘passe’. L’exigence est là. Il n’est pas question de la formaliser n’importe comment ni de considérer que tout est clair au motif que c’est écrit. Evoquer l’exigence en la matière, c’est évidemment songer d’abord aux règles qui régissent l’écriture. Je trouve intéressant et utile de s’arrêter un peu sur cet aspect et de se demander si ce que l’on écrit est respectueux de ces règles. J’aime la nostalgie, je ne me lasse pas de le rappeler, mais j’ai toujours redouté l’usage du plus-que-parfait. Il me semble que les médias y recourent parfois n’importe comment mais je me dis que la presse est loin d’être la référence idoine dans ce domaine. Dans le doute, je m’en remets à mon cher Larousse des difficultés et au Robert & Nathan traitant du vocabulaire et de la grammaire. Quand je les consulte, je me rends compte que les choses ne sont pas toujours aussi simples qu’on le croit. Comprendre ce qu’on écrit c’est d’abord en saisir les règles. J’y pense toujours. C’est pourquoi, je corrige souvent ce que j’écris sur ce blog. C’est l’un des avantages d’internet. Aujourd’hui, je l’écris humblement, comme un novice, un débutant. Si je le dis de la sorte, c’est aussi pour souligner que les grammairiens mais aussi les spécialistes de la littérature font un travail considérable, admirable, leur labeur force le respect.

Tout un monde : Des écrivains se redécouvrent et redécouvrent leurs textes à la faveur du traitement qu’en font les spécialistes. Il m’est arrivé de lire certaines de ces approches critiques; je les ai trouvées extrêmement fouillées, solidement argumentées. Je crois qu’on ne soulignera jamais assez que le travail de ces experts en littérature est un vrai travail d’orfèvre, très exigeant et prenant. Ce qu’on peut dire de l’oeuvre d’un auteur après une première lecture est en général assez élémentaire, embryonnaire mais ce qu’on en pense après avoir pris connaissance d’un éclairage technique universitaire est souvent complètement différent, cela en permet une compréhension nouvelle, multivariée, ouvre toutes sortes de perspectives quant à l’appréciation de l’auteur et de son oeuvre. C’est tout un monde. Le cinéma propose lui aussi une lecture spécifique des romans adaptables à l’écran. La force ou la faiblesse d’un film c’est son scénario, les cinéphiles le savent, mais ce qui fait la qualité d’un film c’est aussi l’image ou plutôt l’esthétique qui le porte. L’adaptation cinématographique de L’étranger par Luchino Visconti n’a pas été un succès, c’est de notoriété publique. A l’époque, on avait même parlé d’un ratage total. C’est le point de vue des critiques. Moi, j’ai aimé le film, je l’ai même beaucoup aimé; Pourquoi ? eh bien, parce qu’il a été tourné en Algérie mais aussi parce qu’il m’a permis d’appréhender différemment le roman éponyme. La portée de l’image est précisément là, autrement dit dans la visualisation des personnages. Et puis quand j’aime un film, c’est aussi pour ses interprètes. J’ai aimé L’étranger parce que Marcello Mastroianni et Anna Karina y campent les rôles principaux. Tout est finalement lié.

Kateb Yacine : « Tu as raté Kateb Yacine, il était ici, il vient juste de s’en aller avec son amie médecin ! » me dit B. « Pas possible ! » lui répondis-je incrédule, époustouflé et en même temps extrêmement déçu. Epoustouflé parce que rien ne pouvait de prime abord expliquer la présence chez nous de l’illustre écrivain même si je savais que B avait déjà beaucoup travaillé sur son oeuvre. Déçu parce que je rêvais depuis longtemps de le rencontrer, de l’entendre parler. Je me rappelle m’être dit en moi-même, la mort dans l’âme : « Je viens de lâcher la proie pour l’ombre ». Une heure plus tôt, j’étais au Cyrnos où je dînais avec Sisseglingou et Sitchad. Je m’en suis terriblement voulu de n’avoir pas su sentir, prévoir l’imprévisible, l’inimaginable, l’incroyable. J’en ai aussi beaucoup voulu à mes compères. Après tout, ils étaient aussi un peu responsables de ce rendez-vous manqué. Ce soir-là, nous refaisions le monde pour la énième fois. J’aurais pu, j’aurais dû changer de programme ou d’itinéraire en temps opportun, écourter mon dîner ou simplement rester tranquillement chez moi et attendre. Il fallait donc que je me rattrape. Mais le temps perdu est-il rattrapable ? En tout cas, je croyais cela possible. Je me suis alors mis à poser plein de questions à B: Comment est-il vraiment ? qu’a t-il dit ? de quoi avez-vous parlé ? a t-il mangé, bu, fumé ? roule t-il les R quand il parle ? que pense t-il de la politique, de l’Algérie, du système algérien, des universitaires qui travaillent sur ses textes ? a t-il évoqué Nedjma et si oui de quelle façon ?. B répondait à ces questions et à bien d’autres avec force détails tandis que j’imaginais le personnage, sa façon de parler, ses postures, sa gestuelle. Elle me parlait alors que je me remémorais la photo de l’écrivain sur la quatrième de couverture de Nedjma. Cette photo en noir et blanc, ce n’est pas n’importe quelle photo. Je l’ai toujours en tête. Et quand j’entends parler de l’auteur, quand il m’arrive d’en parler moi-même, c’est d’abord cette photo qui émerge de ma mémoire. C’est comme un préalable que je m’impose pour pouvoir ensuite dire ce que j’ai à dire à son propos. J’ignore pourquoi mais quand je pense à cette photo, j’ai l’impression de parler de l’auteur en connaissance de cause. Sur cette photo des années 50, il est souriant, naturel et sûr de lui-même. C’est d’ailleurs cette photo qui a d’abord attiré mon attention le jour où j’ai eu Nedjma entre les mains. J’aurais aimé le rencontrer et surtout l’entendre parler. Je savais que n’importe quel propos de sa part pouvait avoir de l’importance, du sens, une singularité. B m’a certes rapporté pas mal de ses paroles, de ses plaisanteries, quelques-uns de ses coups de gueule mais j’aurais tant voulu les capter moi-même directement, à ma manière pour les interpréter sur le champ mais aussi pour en faire a posteriori une autre lecture, une lecture distanciée, y compris en tenant compte de ce qui pouvait ce soir-là en impacter la formulation et le contenu. Aujourd’hui, samedi 10 octobre 2015, ce souvenir me permet de mieux comprendre bien des aspects liés à l’écriture. Maintenant, je sais aussi pourquoi l’envie de lire ne vient pas comme ça, à partir de rien. Je me suis souvent interrogé sur mon refus de lire tel ou tel auteur pourtant encensé par la critique. Mes premières explications ont toujours à voir avec le physique de l’écrivain. Je crois que je n’ai lu que des auteurs sympathiques, fluides; je n’ai pas changé. Cet aspect extérieur qui en dit long sur le fond, je le saisis immédiatement, en général il est définitif, je n’ai pas besoin de me le faire confirmer. Je sais que je ne fais preuve d’aucune originalité en le disant mais ça me paraissait important de le souligner parce que la subjectivité dans ce domaine est et reste déterminante. La subjectivité passe par l’image, précisément par ce que l’image peut déclencher comme sentiment premier, impression de base. De ce point de vue, ça passe ou ça casse assez vite. L’image, c’est un tout, un ensemble de postures, des regards, une gestuelle, une façon de parler. C’est vrai que je pense aux auteurs qui passent à la télévision, mais les autres, ceux qui n’y vont pas parce que cela ne les intéresse pas ou ceux que les médias ignorent carrément, ne sont pas absents de mes questionnements. Pour moi, l’image précède tout le reste. Le constat est récurrent. Cela conditionne t-il absolument et définitivement mon processus d’appréciation d’un livre, d’un auteur, et d’abord me pousse t-il à le découvrir ou au contraire m’en dissuade t-il ? Ce qui est sûr, c’est que je l’ai constamment présent à l’esprit. En quoi cela a t-il à voir avec ce que j’avais commencé à dire de K.Yacine ? En vérité, je n’ai exhumé la rencontre manquée avec l’auteur de Nedjma que pour mettre en exergue et développer ce qui fonde chez moi l’envie de lire tel romancier plutôt que tel autre. A la base de cette discrimination délibérée, il y a donc l’image mais pas seulement.

Le coeur entre les dents: Je n’ai jamais dissocié un écrivain de la vie qu’il mène ou qu’il a menée; pour moi, les deux sont intimement liés. Dans ce qui se rapporte à cette relation, il y a ce qu’écrit l’auteur mais il y a aussi ce qu’en disent les autres, ceux qui l’ont connu personnellement. Dans cette proximité, il y a ceux qui s’intéressent à la vie de l’auteur par le biais d’une analyse de ses textes et ceux qui en parlent parce qu’ils l’ont approché plus ou moins directement ou même fréquenté assidûment. Quand je pense à Kateb Yacine sous cet angle, je songe immédiatement à l’excellente biographie que lui a consacré son ami Benamar Médiène. Le coeur entre les dents (éditions Robert Laffont, 2006) est un ouvrage passionnant de bout en bout; il foisonne d’anecdotes, de souvenirs, de détails liés à l’écrivain. En le lisant, il y a un peu plus de cinq ans, j’ai appris pas mal de choses sur l’auteur; en même temps, chaque page du livre était pour moi comme une confirmation de ce que je savais déjà; j’avais l’impression de le connaître très exactement tel que nous le raconte Médiène. Tout ce que j’avais imaginé à propos de K.Yacine était dans le livre. J’ai toujours pensé que la vie de l’écrivain était un roman. Je le pense encore. Le coeur entre les dents, c’est précisément le récit inventif, poétique, bigarré d’une vie exceptionnelle à tous points de vue, pleine de bifurcations audacieuses, surprenante à bien des égards. J’ai dit que je ne lisais que des auteurs sympathiques, charismatiques; aujourd’hui, j’ajoute que je ne lis que ceux dont la vie me parait extraordinaire, intéressante, originale. Le tri que je fais entre les romanciers et plus généralement entre les hommes de lettres repose sur cela mais aussi sur bien d’autres éléments. Il faut que ce qu’ils représentent suggère, déclenche une réflexion sur le passé en même temps que des souvenirs nostalgiques. Est-ce discutable ? Ne suis-je pas dans l’exagération en me fondant sur des critères subjectifs pour trancher la question du choix ?

Liberté de pensée : Je m’interroge moins pour me remettre en question que pour montrer que je suis bien conscient de ce que j’écris et de ce que cela pourrait susciter comme réactions. Je me pose certaines questions parce que je sais que beaucoup de ceux qui s’intéressent à la littérature se les posent aussi. Je sais aussi que mon propos n’est pas consensuel. TRC n’est pas d’accord avec moi; elle considère que mes critères d’appréciation sont restrictifs, réducteurs. Dire qu’on aime un auteur notamment parce qu’il suscite de l’empathie ou parce que sa vie ne laisse pas indifférent, c’est, selon elle, se priver de tous les autres, tous ceux qui ne seraient pas éligibles à cette typologie. Je lui ai dit que je n’avais pas achevé ma réflexion, que j’allais énoncer de nombreux éléments d’évaluation complémentaires et que, de toute manière, je pouvais moi aussi  invoquer la liberté d’expression pour livrer le fond de ma pensée, ma vérité à moi. Et c’est vrai que mon classement des écrivains passe par pertes et profits une bonne partie des auteurs algériens et étrangers de ces 25 dernières années. Je n’ai pas envie de les nommer. Quand un romancier algérien prétend toute honte bue qu’il est plus connu que son pays dans le monde, je me dis qu’il est libre et responsable de ses opinions. Mais je saisis toujours ce type d’occasion pour asséner un certain nombre de vérités le concernant. Lorsqu’un autre écrivain, algérien lui aussi, soutient sur un ton particulièrement agressif et sectaire, qu’il n’est ni arabe ni musulman, j’en prends acte mais j’en profite pour dire tout ce que je pense de lui. Les déclarations de ceux à qui je songe en ce moment sont pour moi rédhibitoires, ça ne me donne pas du tout envie de lire leurs auteurs. Ces gens-là se permettent bien des dérapages sur mon pays (Etat, nation et société) souvent encouragés, stimulés, glorifiés par des médias dont je sais depuis belle lurette qu’ils ne portent pas l’Algérie dans leur coeur. Alger, 7 novembre 2015 : Pour moi, c’est simple : Je ne lis pas ceux qui dénigrent l’Algérie, ternissent, abîment son image. Au surplus, cette exclusion ne concerne pas que les écrivains. elle touche aussi les cinéastes. Il y a deux jours, je suis tombé par hasard sur « Viva L’aldjérie » de Nedir Moknache (2004) dont j’avais vaguement entendu parler. Le film ne m’a pas emballé : trop de lourdeurs, un scénario décousu, absence de temps forts, aucune intensité, des faiblesses dans la photo, les prises de vue, en plus des clichés habituels sur l’Algérie. Le film est en couleurs mais certaines séquences donnent l’impression d’avoir été tournées en noir et blanc. Les prises de vue ne sont guère à l’avantage d’Alger la blanche. Dans ce film, tout ou presque est gris ou entre le gris et le noir, les immeubles, les quartiers, les rues, le ciel. La grisaille est partout, c’est entre l’automne et l’hiver. C’est le choix du réalisateur. Ce film comme bien d’autres productions comparables, ne m’a pas séduit. Je crois, je suis même convaincu qu’on ne peut pas montrer l’Algérie dans sa splendeur, sa diversité, sa beauté plurielle si on ne l’aime pas vraiment. Quand on fait délibérément l’impasse sur cette dimension esthétique parce que, pour faire plaisir à je ne sais qui outre-méditerranée, il faut surtout montrer le mauvais côté des choses, eh bien on n’est pas dans la vérité, on n’est même pas dans le réalisme.

A ce stade de la nuit: Il y a des livres que je n’ai pas encore lus mais que j’aime par anticipation. A ce stade de la nuit en fait partie. Son auteure, Maylis de Kérangal, en a parlé tout récemment sur le plateau de La grande librairie, et sa façon de le présenter ne m’a pas laissé indifférent. Je ne l’ai donc pas lu; peut-être même ne le lirais-je jamais, mais il m’intéresse à plus d’un titre. Il évoque le drame des migrants, en particulier ceux qui, depuis les côtes libyennes, tentent de gagner l’île sicilienne de Lampédusa. Le nom de Lampédusa déclenche chez la narratrice une myriade d’images, des corrélations, des passerelles avec Le Guêpard le film grandiose de Luchino Visconti interprété par Burt Lancaster, Claudia Cardinale, Alain Delon. Cette oeuvre cinématographique est une adaptation du roman éponyme de Giuseppe Tomasi de Lampédusa. Le Guêpard, c’est la fin d’une époque, d’une société. Le drame des migrants marque lui aussi l’écroulement d’un monde. A ce stade de la nuit, c’est une série d’analogies entre ce que relate Le Guêpard et ce qu’inspire cette mer qui engloutit les damnés de la terre, ceux qui fuient la guerre, la misère, le chaos, l’enfer. En regardant, en écoutant la romancière, j’ai pensé à Katharine Ross, à sa filmographie, à certains de ses rôles. Et je me suis souvenu de ce que Nazim, cinéphile comme moi, m’en disait, il y a près de trois décennies. C’était son actrice préférée, mais ses critères d’appréciation étaient plutôt physiques. Je trouve pour ma part que Maylis de Kérangal ressemble assez à l’actrice américaine quand elle avait 45 ou 50 ans. Avant d’aller plus loin, j’ai envie de dire quelques mots sur le temps qu’il fait. Nous sommes le 15 novembre 2015, il fait beau à Alger, le ciel est bleu, intégralement bleu, il y a comme une légèreté dans l’air; hier aussi était une journée splendide; il faut savourer tout ça, il faut donc en être conscient ; à l’automne dernier, c’était la même ambiance, fluide, joyeuse. Je me suis demandé si les autres faisaient attention à cet aspect du temps autrement que par un simple constat. C’est un peu comme le rapport que l’on peut avoir avec le cinéma ou plutôt avec ce qui peut relier le cinéma à l’écriture. Quand j’évoque Katharine Ross, cela me renvoie au film Le lauréat dans lequel elle joue avec Dustin Hoffman. Cela me renvoie aussi au cinéma Debussy, à Alger, où il avait été projeté; c’était en 1970, une période formidable, faite d’insouciance, de sérénité, porteuse d’espérances. Boumediene tenait parfaitement les rênes du pouvoir. J’allais souvent au cinéma. Le Debussy était une salle agréable, aérée, bien configurée, ses fauteuils bleu turquoise étaient confortables, soft, on s’y sentait bien. Je le préférais aux autres salles. Repenser, recréer la vie, c’est aussi cela; je veux dire procéder à  une nouvelle approche de ce qui fut, après un certain recul. Je me rends compte que la bonification par la mémoire de bien des moments d’autrefois se fait de façon presque automatique. A partir de presque rien, tout se déclenche. Quand je dis presque rien, ça peut se réduire à un détail, une conversation anodine, le timbre d’une voix. Voilà comment je me retrouve de nouveau connecté à cette nostalgie qui apparaît comme un processus constitué d’éléments en constante interaction. Tout cela est très personnel. Je ne suis pas dans le consensus. J’évoque ici une époque qui peut ne pas plaire à telle ou telle personne mais j’ai eu aussi à établir des ponts avec d’autres périodes dans une totale subjectivité. La nostalgie est subjective ou elle n’est pas. Celle à laquelle je songe en ce moment n’a pas grand chose à voir avec la mélancolie. Nous sommes le 29 novembre 2015. Quand il m’arrive d’évoquer les films que j’ai aimés, je le fais un peu comme je le ferais pour les êtres chers disparus. Vendredi, j’ai suivi un documentaire retraçant le parcours d’Alain Delon. Je dois dire que j’ai souvent ressenti comme une proximité entre ce que ses films m’ont procuré et les souvenirs liés à des périodes précises que j’ai vécues ou que des proches ont vécues. Je n’ai pas envie de me contenter de souligner que l’acteur est un monstre sacré du cinéma. Cette observation est un truisme, et je sais bien que je ne suis pas le seul à le penser. Je suis tenté de dire que rien de ce qui concerne son itinéraire cinématographique ne m’est étranger. J’ai vu nombre de ses films, et je les ai revus au moins deux ou trois fois, les premiers d’entre-eux à Batna. Justement à propos de Batna, 1966, l’année du brevet: on s’y préparait moyennement, SA, DF et moi, mais cette échéance ne devait surtout pas nous empêcher d’aller au cinéma un soir sur deux ni de continuer à croire que cela n’était pas illusoire, que cela faisait partie intégrante de la vraie vie.

Ah ! la vraie vie ! Je me rends compte que même quand je me déploie au présent, au jour le jour, c’est le même scénario qui revient : Le passé réapparaît, m’interpelle, me rattrape. Mais le rapport au temps n’est pas forcément le même; il ne s’agit pas ici du temps qui passe proprement dit et sur lequel je crois mettre longuement étalé même si je n’en ai pas épuisé la substance, mais de celui que l’on est censé prendre pour s’interroger, se poser, s’étonner, s’émouvoir tout en restant conscient du présent, du temps présent, de sa vitesse, de ses fulgurances, de ses extravagances. Il ne s’agit pas de chercher à domestiquer le présent mais de lui opposer quelque résistance en s’aménageant des escales pour respirer, regarder, réfléchir, lire, écrire. Ah! l’écriture ! Souligner que l’écriture est une respiration, une méditation singulière n’a rien d’extraordinaire; on pourrait aussi le dire de la peinture, de la musique ou même de certaines conversations, mais c’est bien de le rappeler dans un contexte outrageusement dominé par les nanotechnologies, le numérique et tous ces bouleversements qui malmènent la mémoire, poussant l’individu à zapper continuellement les événements, les informations, à « passer » d’un conflit à un autre, d’une tragédie à une autre, ne lui laissant aucun répit ni aucune possibilité d’actionner vraiment ses autres leviers intellectuels pour prendre du recul, autonomiser sa pensée, souffler un peu, s’extraire du chaos, revisiter le passé si cela lui convient. Souvent, quelque chose de simple, d’élémentaire fait l’affaire. Ce matin (7 décembre 2015), j’ai failli jeter un brouillon que j’avais rédigé il y a quelques mois, un peu à la va-vite, pour fixer des idées; cela avait trait à une odeur de café; je l’ai relu et j’étais heureux de l’avoir finalement conservé; je l’avais laissé traîner quelque part, à toutes fins utiles. « A toutes fins utiles »: J’aime bien cette formule car elle permet de faire des choix en connaissance de cause, exclut la précipitation, favorise la redécouverte, ouvre des perspectives, incite à de nouveaux décryptages. Une odeur de café donc mais pas n’importe laquelle; je la sens, elle est là, entre la porte entrouverte de la cuisine et le couloir; c’est exactement celle du café que Mà préparait quand nous avions de la visite, certains après-midi d’été. J’essayais de capter cette atmosphère, de lui redonner vie, tout en écrivant. J’écrivais tout en remontant le temps, la tête prise dans un plaisant télescopage d’images diverses et variées, renvoyant à des visites impromptues mais toujours agréables, des visages, des conversations, des rires; j’écrivais tout en me rappelant la bonne humeur de la plupart des membres de la famille, leur parler-vrai, je veux dire la justesse de leurs propos. Dans ma tête, tout allait vite, très vite. Après coup, j’ai eu l’impression que l’émergence des images en question n’avait pas excédé une poignée de secondes; je ne suis pas dans l’exagération en le soulignant. Je relate ce que j’ai vraiment ressenti. Je me suis d’ailleurs demandé si les souvenirs allaient plus vite que l’écriture. Je parle de l’écriture en gestation, cette écriture pensée, esquissée, parfois même largement structurée bien avant d’être formalisée. Précède t-elle les souvenirs et plus généralement tout ce qui se niche dans la mémoire ? Il y a l’introspection personnelle et les souvenirs des autres. Il y a ce qui relève de la vérité et ce qui est fabriqué, arrangé, transformé. L’écriture en gestation, je crois que c’est d’abord un ensemble de mots, d’observations, de questionnements que l’on prononce à mi voix. C’est une visualisation mentale, c’est très intérieur et c’est d’abord à ce niveau et de cette façon que l’on « dit » ce que l’on ressent. Voilà pourquoi, je me suis interrogé sur la nature de la hiérarchie susceptible d’exister entre ce que produit la mémoire et ce que traite l’écriture. Pour moi, l’affaire n’est pas tranchée. Peut-il y avoir dans certains cas concomitance, simultanéité des deux processus ? Pourquoi pas ? Nous sommes le 12 décembre 2015. L’autre jour, j’ai rencontré Zakia, non loin du marché Rédha Houhou. Nous avons parlé de choses et d’autres; elle m’a dit que Malik avait récemment acheté à Hydra, un livre de Beida, Les romans d’Assia Djebar (OPU 1989, réédité en 2000). Je croyais l’ouvrage épuisé (???). Nous avons évoqué les émissions littéraires de la chaîne trois de la radio algérienne. Moi, j’en ai surtout profité pour lui demander des précisions sur la ferme Chikhi qu’elle a bien connue. Elle m’a appris qu’il y avait non pas deux mais trois fermes, La verdure, Meyer et El Madher. Je me suis rendu compte que je ne savais finalement presque rien de ces fermes. Ce que j’ai écrit au sujet de la ferme d’El Madher se révèle insignifiant, dérisoire par rapport à la réalité, mais je me rappelle avoir indiqué que j’exprimais surtout un manque, une frustration du fait que je n’ai pas connu les fermes ni pris le temps de m’informer sur ce qu’elles représentaient pour les Chikhi.

Quand on n’écrit pas, on finit par oublier : Zakia m’a confirmé l’épisode relatif au « détenu » italien qui travaillait à la ferme durant la seconde guerre mondiale; tailleur de son état, il cousait et confectionnait de temps à autre des vêtements pour les femmes de la famille. Il y a certainement plein de petites histoires de ce genre. Que sont-elles devenues ? Qu’en est-il resté ? A l’époque où il fallait les sortir de la mémoire et les consigner quelque part, l’action, les préoccupations quotidiennes prévalaient sur la formalisation écrite. Les petites histoires apparaissaient sans doute comme des détails sans importance. Quand on n’écrit pas, on oublie, on finit par oublier. On m’a dit qu’il y avait des archives familiales mais qu’elles étaient dispersées, atomisées. Quand bien même ces documents seraient disponibles, accessibles, qui pourrait vraiment en tirer quelque chose ? Qui serait suffisamment motivé, organisé, inventif pour tenter le challenge ? ça ne coule pas de source. Et puis, il y a l’opportunité, le moment le plus propice à saisir pour engager la démarche. Quand on n’écrit pas au bon moment, on risque de passer à côté de l’objectif visé et de ce qui le sous-tend. Je ne suis pas dans une optique biographique, je ne pense pas à l’histoire des faits mais à ce que cette histoire serait susceptible d’inspirer en termes littéraires. J’ai déjà dit que je regrettais de n’avoir pu approcher quand il en était temps ceux qui avaient vécu leur adolescence ou leur jeunesse dans la proximité de mes arrières grands-parents paternels et maternels. Le temps perdu c’est aussi cela. Faut-il craindre le temps qui passe ? Le temps perdu ou le temps qui passe, est-ce que ça recouvre les mêmes réalités ? Peut-on se contenter de répondre à ces questions, à la légère, de façon expéditive ? Au fond, tout est relatif, même le temps qui passe. Chez nous, on dit en arabe Koul Atla Fiha Khir ce qui pourrait signifier littéralement « Tout retard recèle un bien » ou « Tout retard est aussi potentiellement positif ». Je ne sais pas si je traduis correctement ce proverbe. Kalim n’est pas d’accord avec moi. Lui, l’excellent bilingue, préfère traduire par la réplique française « A quelque chose malheur est bon ». Dans le retard auquel je songe, il n’y a rien de pénible;  je trouve donc la traduction littérale à la fois plus simple et plus conforme à ce qu’elle m’évoque. Toujours est-il que j’en ai toujours abusé. Je continue d’ailleurs d’en user. Ceux à qui je l’oppose ne partagent pas mon avis ni cette approche du temps qu’ils jugent facile et contre-productive en ce qu’elle encouragerait l’immobilisme, inciterait à un certain renoncement. En réalité, moi non plus je ne suis pas dans cette vision étriquée du temps. En ce moment, je lis Le démantèlement de Rachid Boudjedra. Je l’avais survolé il y a une dizaine d’années avant de le laisser de côté parce que je lui préférais d’autres ouvrages, d’autres auteurs. Je l’avais laissé de côté mais sans le perdre de vue; il m’arrivait de tourner autour en me promettant de le lire un jour. Et tout récemment, je m’en suis saisi et je me suis dit : « Finalement, c’est vrai, Koul Atla Fiha Khir ». Considérée sous cet angle, la formule ne me paraissait pas du tout vaine. Je commençais à lire et me sentais intellectuellement, mentalement et physiquement disposé à prêter vraiment attention à ce je que je lisais. Je n’étais pas dans une lecture diagonale, désordonnée, ça c’était il y a dix ans (je parle du démantèlement). Je n’étais pas non plus dans l’inconnu, j’avais déjà lu du même écrivain, notamment La répudiation, Le vainqueur de coupe, L’escargot entêté…Je me suis donc saisi du livre, heureux que ces « retrouvailles » viennent valider en quelque sorte la portée du dicton précité, la compréhension que j’en avais…Voilà, à présent que j’ai écrit ce que je pensais du temps différé, du temps décalé, de sa probable profitabilité, je pourrais peut-être en parler de vive voix. Je reste quand même sceptique quant à son niveau de réceptivité. En tout cas, si je l’écris aujourd’hui c’est surtout parce que c’était dans ma tête depuis longtemps; Je crois quand même que c’est souvent une question d’opportunité. Le démantèlement était là, à portée de main, depuis belle lurette; je l’avais à peine effleuré, feuilleté, appréhendé, l’esprit ailleurs, soumis que j’étais à d’autres influences littéraires. Et puis, il y a eu non pas un déclic mais un processus de décantation. Au reste, il y a toujours une décantation à la base de ce qui fonde telle ou telle lecture. Le démantèlement était là, mais ce n’était pas encore le moment, son moment, et je me répétais (en arabe) « Dans tout retard, il y a quelque bien »…Maintenant, tout est OK, je suis bel et bien dans Le démantèlement, je veux dire pleinement, ouvertement, et d’avance en phase avec ce que je vais y trouver. Ce préjugé favorable, je ne l’ai pas seulement pour Boudjedra, d’autres auteurs en bénéficient. Mais ce préjugé n’efface nullement l’esprit critique ni d’éventuels revirements dans mon appréciation. Au fond, c’est moins cet aspect qui m’intéresse que le prétexte qu’il constitue pour une réactualisation de certaines de mes évocations personnelles. Pour moi, l’interaction avec la littérature se situe aussi à ce niveau. Cette interdépendance active, je la souhaite, je la cherche, je l’anticipe délibérément. Le préjugé dont il est question, c’est aussi une perception du livre en amont, avant sa découverte.

Le démantèlement : Après une centaine de pages, je me suis dit : « Kateb Yacine et Nedjma ne sont pas bien loin » et je me suis mis à comparer, rapprocher, nuancer…Non, Le démantèlement, ce n’est pas Nedjma mais des parallèles sont possibles, ne sont pas exclus. Je me suis dit: « Les mots, les phrases, les sentences, les qualificatifs de Boudjedra sont vertigineux, sacrément audacieux, fulgurants, impitoyables, féroces, sans limites, transgressifs, exorbitants, mirobolants; ses tournures de phrases sont hors-normes, hors-système, des chapitres entiers sont déployés entre parenthèses; les parenthèses sont elles mêmes inscrites dans d’interminables soliloques… » Je me suis également dit: « Le démantèlement, ce n’est pas Le temps retrouvé et ce n’est pas non plus Un amour de Swann;  chez Proust, il y a autre chose, quelque chose de rarissime. Peut-être une élégance, enfin c’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit, mais est-il approprié ? L’élégance, c’est le sens de la mesure, juste ce qu’il faut pour pondérer ce qui doit l’être même si l’essentiel ne change pas, je veux dire même si, par ailleurs, on se donne à fond, on dit tout, on ne cache rien…Dans Le démantèlement, rien n’est implicite, l’indicible est inexistant, tout est exhaustif, excessif, cash, débordant, chaotique, les digues cèdent les unes après les autres…c’est un tsunami. 26.12.2015. Je m’attends à ce que la suite soit identique, c’est-à-dire non linéaire, en rupture avec l’ordre classique de la rhétorique. Je m’attends à ce que tout continue à être bousculé par l’auteur, le style, la ponctuation, le cadre lexical… Boudjedra a écrit Le démantèlement en arabe avant de le traduire lui-même en français; Je lis la version française du livre en pensant au travail considérable auquel l’écrivain a dû s’astreindre pour nous en livrer le fruit (la traduction). L’auteur est parfaitement bilingue, je le savais; c’est d’ailleurs sa maîtrise des deux langues qui le distingue aussi de la plupart des autres romanciers algériens. Je le lis en français en songeant à la richesse de la langue arabe, à ses potentialités sémantiques, à ce qu’elle peut donner quand on sait s’en servir, comme Boudjedra…30.12.2015. J’ouvre une parenthèse pour parler d’autre chose ou plutôt pour dire ce à quoi le mot démantèlement me fait penser. Eh bien, le mot que j’y associe, c’est le mot bazar. Le bazar : on y trouve de tout mais il faut bien chercher pour dénicher ce que l’on veut. J’ai songé à cette analogie tout à l’heure (15h30) en empruntant la rue Ferhat Boussad (ex rue Meissonnier). Meissonnier, c’est le bazar dans la rue, c’est le territoire des vendeurs à la sauvette. l’Etat n’arrive pas à réguler ce « commerce ». Je crois qu’il n’y parviendra jamais, c’est systémique, ça déborde, on est saturés, submergés. Je me suis dit ça aussi c’est une forme de démantèlement, l’anarchie est criante (même si elle est tolérée, donc plus ou moins contrôlée). Peut-on résumer cette situation par un autre mot que le mot bazar ? Après 180 pages, je sens que je ne pourrais pas résumer Le démantèlement. Comment résumer une discontinuité, des transitions « guillotine », une foultitude de digressions, des accélérations-décélérations, des ramifications qui brouillent, opacifient le fil d’Ariane, une narration en dents de scie, complexe, singulière, qui exerce une sorte de pressing sur le lecteur ? Je ferme la parenthèse.

Décrochage ? Me serais-je déconnecté de mes interstices ? Je me le demande dès lors que j’évoque un roman (Le démantèlement) qui non seulement n’a rien à voir avec les souvenirs nostalgiques mais qui en plus ne crée pas de dynamique introspective; Je n’y ai pas trouvé (en tout cas pas encore) ce déclic déclencheur d’évocations personnelles. Certes, je suis dans la subjectivité en raisonnant ainsi mais je suis aussi dans une certaine vérité. Et être dans la vérité en l’occurrence, c’est affirmer que la nostalgie est un recours, une consolation, un prétexte, un argument, un pilier, une série de balises mais aussi une tentative organisée visant à limiter les dégâts, la casse, car la casse c’est précisément la dislocation, le démembrement, la désintégration, l’implosion…Le démantèlement (on y revient). Est-ce une simple vue de l’esprit ? La nostalgie comme recours, est-ce quelque chose de viable, fiable, crédible ? Et puis « recours face à quoi et pour quoi faire ? » Les ingrédients, les éléments du puzzle sont connus, constants, invariables, observables au quotidien: Des gobelets à café qu’on jette n’importe où, n’importe comment, des téléphones portables qu’on triture à longueur de journée, une connexion non-stop, des vociférations, des jérémiades, une mauvaise foi caractérisée et complètement assumée, une pensée nihiliste, l’oisiveté, la tentation de l’informel couplée si possible à celle de l’Occident ou plus généralement de l’étranger, la télé pour le foot, rien que pour le foot, et puis surtout ce rattrapage consumériste total, systématique qui n’en finit pas et qui probablement n’en finira jamais parce que lié à de lointains atavismes. 4 janvier 2016, une nouvelle année commence mais il y a ce qui ne varie pas. Et j’ai envie de dire que la nostalgie est un acquis, un acquis que l’on cultive, je parle de la nostalgie positive, celle qui inscrit l’optimisme dans la durée (le temps long) parce que ses soubassements remontent à loin. L’ancrage dans le passé, je le perçois de cette façon. Ce passé, c’est le passé qui laisse admiratif, incite à comparer ce qui est comparable et à établir des lignes de démarcation légitimes, notamment avec les effets pervers des atavismes que j’ai évoqués en rapport avec la consommation sans limites...

Une agréable redondance: 9 janvier 2016. La plume glisse sur la feuille blanche. C’est souple, fluide, agréable. Oui, je sais que je me répète en parlant des sensations que procure l’écriture au stylo plume, mais c’est irrésistible et ça fait du bien de se redire quand il s’agit de la chose manuscrite. Je crois qu’il y a une dimension intemporelle, éternelle dans l’écriture manuscrite, une spécificité en rapport avec le temps. Je ne parle pas de l’archivage des documents proprement dit, sa valeur reste inestimable. Ce qui m’intéresse, c’est aussi ce que les manuscrits dégagent, inspirent. Je pense en particulier à des manuscrits ordinaires (lettres, notes, mots…) rédigés par des proches (et laissés en héritage). Les sensations, les impressions qu’ils suscitent sortent de l’ordinaire. Mon avis sur ce point n’a pas changé, il ne changera pas; je le formule parfois différemment. Je pense avoir abondamment évoqué nombre de documents de mon père mais je n’en ai pas fini avec cette quête. J’ai retrouvé une lettre que Mà (ma mère) m’avait écrite de Batna en février 1984. Moment d’émotion… Elle disait notamment qu’elle se souciait de notre santé (à tous), même si de ce point de vue ça allait globalement bien, et qu’elle pensait à nous tous les jours. Je (re)lisais la lettre et je voyais Mà extrêmement appliquée dans sa façon d’écrire. Après l’émotion, j’ai posé un regard technique sur la missive. J’y ai trouvé un style sobre, une cohérence générale, un certain pragmatisme, une « essentialisation » des nouvelles, des faits. En somme, une belle lettre. Pour moi, c’était normal. Mà ne détestait pas écrire (des lettres), elle avait  le certificat d’études du début des années 30, elle lisait beaucoup les magazines (Confidences, Elle, Femmes d’aujourd’hui…) surtout dans les années 60-70…Dans la même grande enveloppe contenant des archives, j’ai trouvé  un arrêté du 31 juillet 1961 du préfet de l’Aurès, A.Tabti, attribuant la médaille d’honneur du travail (or) à mon père (cinq mois après son décès). Trois autres batnéens en avaient bénéficié. Il n’est pas indiqué dans l’arrêté que cette médaille lui avait été accordée à titre posthume. De toute manière, ce n’était pas la première fois qu’on le distinguait pour son activité professionnelle et/ou son engagement caritatif et associatif. Là aussi, moment d’émotion. Des images défilent devant moi: mon père, son sourire, sa silhouette, son bureau de la rue St Germain. Et puis, après l’émotion, je me suis mis à décrypter la décision (parfaitement bien conservée), les références des textes réglementaires cités dans ses visas, les dates qui y sont mentionnées (15 mai 1948, 30 juin 1948,  1er janvier 1951, 31 juillet 1961). Le renvoi à l’histoire est automatique même s’il emprunte des pistes non conventionnelles…Je n’ai pas achevé Le démantèlement de Boudjedra mais cela ne saurait tarder; je trouve que certains de ses passages sont très contemporains, en phase avec la réalité actuelle même si l’auteur est dans l’excès et l’ironie quand il décrit des situations; il est dans l’hypertrophie générale, il est délibérément volubile, il ne peut pas faire court, ce n’est pas son style. Faire court, c’est bien ce qui prévaut aujourd’hui dans tous les domaines et partout dans le monde. Faire court, ce n’est même pas superficiel, c’est insignifiant ! Pour faire le contraire, pour prendre le temps, il faut écrire. Ecrire pour fixer, figer, mémoriser, sauvegarder des idées, des images, des mots, des souvenirs. 14 janvier 2016. Y-a t-il un lien entre l’écriture et la marche ? Oui mais il n’est pas direct. La jonction est assurée par la réflexion. J’y ai pensé tout à l’heure en flânant sur le boulevard Krim Belkacem (Le Télemly).

Un boulevard rien que pour soi: La promenade du Télemly est très intéressante, je l’ai déjà dit, mais il faut la faire en solitaire pour en tirer pleinement profit, pour en apprécier la quintessence. Le dire de cette façon, c’est évidemment songer, implicitement au moins, aux Rêveries de Rousseau. Pourtant, ce n’est pas vraiment le cas; je veux dire que ce n’est pas la même chose sur le plan intellectuel comme sur celui de la mémoire. En l’occurrence, c’est différent parce que ça va vite, très vite : les images passées et présentes, le boulevard, ses perspectives, sa configuration, les comparaisons qu’il suscite dans le temps et dans l’espace au niveau architectural mais pas seulement, des questionnements sur des époques, l’Algérie avant et après l’indépendance…Tout à l’heure, les moments de silence étaient intermittents, rares, il faisait beau, le boulevard était animé, le jardin de Beyrouth était à moitié plein, inondé de soleil et multicolore. Quand ce n’est pas silencieux, ça change presque tout. Mais lorsque le silence s’empare du lieu, tout change également. L’inspiration n’est pas la même. On peut rêver. Peut-on avoir tout un boulevard rien que pour soi ? Je me le suis demandé. Eh bien, oui, et j’en ai eu l’impression un jour de 2014, par un temps pluvieux (pluie fine, modérée), je crois que j’étais le seul promeneur du Télemly. Je m’étais promis de refaire cette balade sous le même agréable crachin…Le démantèlement tire à sa fin (je parle du livre de Boudjedra); ce que j’en pensais au départ se confirme, c’est le même style, la même construction de phrases, la même ponctuation, tout est ciselé, explicité, décortiqué, disséqué; un qualificatif n’est jamais seul, il est toujours suivi de deux ou trois synonymes, la clarification est omniprésente…23 janvier 2016. Un boulevard rien que pour soi, c’est donc possible et cela ne se passe pas que dans la tête, ce n’est pas non plus une fiction. Mais je peux aussi le dire d’une rue, d’un jardin, d’un pont, d’une bâtisse qui a existé mais qui n’est plus. En même temps, l’impression ressentie est tributaire de ce à quoi on pense en marchant. Les images en sont la force motrice. C’est vrai, j’abuse du mot image mais je n’en trouve pas d’autres pour expliquer mon propos. Il y a bien le mot souvenir mais c’est la même chose; il y a bien aussi le mot introspection mais il recouvre la même réalité; il y a enfin le mot mémoire et il a la même signification. Pour moi, tout ça déclenche, génère, induit les mêmes sensations, le même émerveillement dès lors que je m’en approprie à ma façon. Je me rends compte tout de même que je ne dis pas tout, que je n’ose pas tout dire. Pour tout écrire, il faut de l’audace et un certain courage. Enfin, je me le dis en moi-même mais je ne l’écris pas. Théoriquement, tout est précis, construit, élaboré, mais je ne l’écris pas…Fin du Démantèlement: Boudjedra va au fond des choses et même au-delà. Il est sans concession dans le portrait qu’il dresse de ses personnages et de la société. Dans ce roman, il y a un peu de tout, l’Algérie, le passé, le présent, des évocations de la guerre de libération nationale, une approche psycho sociale et littéraire de diverses étapes traversées par le pays…mais il y a surtout l’écrivain, spécialiste de la digression, des longues parenthèses, du brouillage de pistes.

Subjectivité et historicité : 28 janvier 2016. J’ai envie de citer un passage du Démantèlement parce qu’il évoque l’incontournable lien entre la subjectivité humaine, les sentiments humains et l’histoire: « …Cependant, elle (Selma) restait convaincue que l’histoire n’était pas seulement une matière enseignée, une machine infernale, des événements stéréotypés, des batailles stratégiques, des complots, des règlements de compte, des luttes, etc. Les éléments de l’histoire ne formaient que les grands axes grossiers et événementiels parce que, répétait-elle, ils cachent l’essentiel fait de fluctuations, de déviations, de mesquineries, de trouilles, de sentiments, de motivations obscures, à la fois, et confuses, mais derrière lesquelles il y a l’autre côté transparent des choses, leur noyau dur et insécable, leur raison d’être… » Et plus loin: « …C’est avec de la susceptibilité voire même de la subjectivité qu’on fait les révolutions » Ce propos m’intéresse aussi parce qu’il renvoie à une vérité qui correspond d’abord à la nature humaine, à son rôle moteur dans la dynamique historique. L’histoire avec un grand h n’existe pas en soi, elle ne se construit pas ex nihilo. J’ai déjà eu à dire que l’histoire était un tout, une totalité hétérogène et qu’on pouvait l’appréhender de diverses manières, notamment par le biais de parcours individuels, d’histoires familiales, de récits fragmentés. Même quand, dans telle ou telle évocation nostalgique, je ne me suis pas référé directement à l’histoire (la grande histoire), je me suis toujours efforcé de baliser ma narration par des dates, le rappel de l’époque considérée, des éléments de contextualisation. L’histoire est une globalité qui transcende l’individu mais elle ne s’explique pas sans la micro-histoire, cet ensemble de destins individuels eux-mêmes interconnectés pour fonder par exemple une histoire familiale, levier potentiel d’une approche événementielle plus large. Je déroule cette réflexion en pensant naturellement à mes parents, à ma famille et plus généralement à l’histoire des Chikhi, en particulier dans son « volet » batnéen. Ce que j’en ai dit est évidemment dérisoire par rapport à la réalité, à son impact. Cette histoire a d’abord mis en exergue quelques individualités autour desquelles sont venus se polariser, s’agréger des aspirations collectives, et, en tout cas, des éléments psychologiques et socio culturels qui ont forgé une conviction commune, une conscience familiale comme on dirait une conscience collective. Qu’est-ce que cela représente à l’échelle du temps ? Autre question fondamentale: Ne suis-je pas dans une subjectivité totale en écrivant ce que j’écris, et peut-être aussi dans une vision tronquée du réel ? La question sur le rapport au temps, à la durée est toute relative. Je la soulève à ma façon mais on pourrait aussi la poser différemment. Et puis, tout dépend de l’angle sous lequel on l’appréhende (matériel, culturel, intellectuel, historique…). En vérité, mon idée première ne devait pas porter sur ces aspects; je voulais d’abord revenir sur ce qui a ralenti, entravé avant de le freiner complètement et de le marginaliser (ce verbe est-il adéquat ?) le rayonnement local et régional de la famille Chikhi, et, a contrario, sur ce qui aurait pu consolider, amplifier une expansion patrimoniale, socio culturelle, commerciale qui s’est quand même étalée sur près d’un siècle. Est-ce une affaire de cycle, autrement dit un processus qui n’avait pas vocation à s’éterniser ? Peut-être, mais en même temps toutes les hypothèses sont permises. La disparition dans les années 60 de certains membres de la famille, personnalités marquantes, charismatiques, influentes, explique t-elle en partie le début de la fin du cycle en question ? En tout cas, je ne peux m’empêcher de relever la concomitance des deux éléments.

Remettre les pendules à l’heure: 6 février 2016. La simultanéité dont il s’agit est là aussi pour inciter au questionnement sur la subjectivité citée plus haut et dans laquelle il peut y avoir le pire et le meilleur, le positif et le négatif, l’immobilisme ou la contemplation et l’action. La subjectivité, c’est le relais, la continuité ou alors la rupture. Le rayonnement de la famille a montré toutes ses limites précisément à partir du moment où le relais a cessé d’être assuré dans une optique collective, de manière consciente. L’échafaudage a tenu bon jusqu’à une certaine époque. Je dis cela en pensant aux deux mandats consécutifs exercés par notre cousin Abderrezak Chikhi dit Moumouh comme maire de Batna dans les années 70. J’ai toujours interprété cette consécration locale, preuve d’un esprit rassembleur (perçu d’ailleurs comme tel par la population batnéenne), comme une confirmation, un continuum de l’action politique plus lointaine de son père, notre grand-oncle paternel Dèda Lachemi, conseiller municipal dans la même ville dans les années 30. Pour être complet à propos de Moumouh, j’ajouterai qu’il a été, peu après l’indépendance, co-fondateur et vice-président de l’association musicale et théâtrale Essaada. Cette association dont l’orchestre était dirigé par Kamel Chikhi, a marqué la vie culturelle à Batna durant près de deux décennies. J’en profite pour rappeler que la troupe musicale a remporté le 3ème prix du premier festival amateur de la chanson chaâbi organisé en 1966 à Alger, à la salle Atlas (ex Majestic); je faisais d’ailleurs partie du groupe comme second accordéoniste. Je ne peux pas ne pas citer, bien que dans un registre différent, notre autre grand cousin Tayeb qui a été Président du Club de football le CA Batna dans les années 80 et Président de la commission d’arbitrage de la FAF (Fédération algérienne de football). Je ne suis pas en train de faire le panégyrique de la famille. Et même si tel était le cas, en quoi cela poserait-il problème et pourquoi n’aurais-je pas le droit de le prononcer, s’agissant de quelque chose qui relève du patrimoine familial immatériel, de la mémoire familiale ? Au fond, je n’apporte rien de nouveau ou de particulier en rappelant certains faits. Cependant et même si ces indications sont connues, on ne les a jamais inscrites dans une perspective historique ni d’ailleurs dans une approche ou une narration extra historique. pour ne pas dire romanesque. Pour ma part, je me sers de la nostalgie pour moi-même, pour me faire plaisir, certes, mais aussi pour glorifier des épisodes familiaux, rendre hommage à des personnes qui le méritent amplement, rappeler des faits indiscutables et remettre les pendules à l’heure dans un contexte qui n’a rien à voir avec les périodes évoquées par mes soins. Et puis, je le fais parce que personne ne le fera à notre place, hormis bien entendu les membres de notre famille.

L’histoire est l’apprentissage de la complexité: J’ai capté cette belle citation de René Rémond il y a une semaine en suivant l’excellente émission (OVPL) de Sonia Mabrouk sur LCP. J’ai immédiatement adhéré au propos du politologue et compris tout aussi vite les tenants et aboutissants de la notion de complexité en rapport avec l’histoire. Je saisis ce que cette corrélation requiert en termes de réflexion intellectuelle, d’introspection pour en tirer des enseignements pratiques. Il y a un itinéraire à suivre et cet itinéraire ne commence pas n’importe comment ni n’importe où. Les faits sont incontournables. En faire le rappel inaugure la démarche analytique. C’est ce que j’ai dit hier à mon cousin Babi (Chikhi Med Larbi, dit Rabah) pour l’amener à me parler un peu de son action au sein de la Fédération FLN de France. Il m’a répondu qu’il voulait prendre le temps… Il y a trois ans, je lui avais suggéré de rédiger ses mémoires ou du moins un témoignage détaillé, à l’instar de bien d’autres ex militants de la Fédération. Il aurait beaucoup à dire, j’en suis convaincu. Je crois qu’il a connu Michel Rocard à la fin des années 50, c’est AM lui-même ancien membre de l’organisation, qui me l’a dit. Ce serait bien que Babi l’évoque. Il s’arrangeait pour que de fausses cartes d’étudiants soient délivrées à des membres de la Fédération pour couvrir leur activité. Rocard m’a toujours intéressé politiquement et intellectuellement. Prendre le temps… oui, mais pourquoi se priver de démarches parallèles, transitoires, immédiates, celles qui permettent de fixer des idées, d’exhumer des souvenirs, des détails pour ne pas oublier ? L’histoire c’est le temps long, certes, mais c’est aussi ce qui s’impose aujourd’hui (13 février 2016) ou à brève échéance pour diverses considérations. La trajectoire à laquelle je songe pose la question de savoir s’il existe des explications possibles de l’histoire, de ses bifurcations réelles ou supposées à partir de destins, de parcours individuels. Je ne suis que dans l’esquisse de ces itinéraires. J’aime le verbe « esquisser » parce qu’il n’est pas définitif. Quand on esquisse un portrait, une pensée, une explication, on est dans le provisoire, la prudence. L’apprentissage de la complexité, c’est aussi cela, c’est-à-dire une pondération dans la perception des choses, le refus du dogmatisme, un processus fondé sur des remises en question, des interrogations, des incertitudes.

Opportunités et supputations: 20 février 2016. Tout ce que j’écris est parcellaire, relatif, sujet à révision, volatile, transitoire. J’aurais donc à revenir sur tel ou tel aspect pour le compléter, l’affiner, le nuancer. La cohérence d’un récit est sans doute dans sa chronologie quand on opte pour une approche historienne, ce qui n’est pas du tout le cas ici. Ce que j’essaie de restituer a toujours à voir avec mes réminiscences, un peu aussi avec celles des autres. Les réminiscences portent en elles bien des suppositions, des supputations, conduisent à s’interroger sur les chemins empruntés, les opportunités d’autrefois. Je sais bien qu’avec des « Si » on refait le monde, on est dans une bulle mais ce n’est pas du tout désagréable. En explorant le champ des possibles, je me suis dit que Moumouh (Abderrezak) aurait pu devenir ministre après avoir été à deux reprises maire de Batna puis Chef de daira (Sous-préfet) dans diverses régions d’Algérie, que Babi aurait pu conforter autrement (comment ?) les acquis qu’il a engrangés au sein de la Fédération FLN  de France. Dans le même ordre d’idées, je me suis également dit que mon frère Ferid (Chikhi Racim Mokhtar, plusieurs fois Directeur central puis Représentant d’Air Algérie à Frankfurt de 1999 à 2001 ) aurait pu devenir au moins député dans le sillage de son travail au sein de la Direction des études du FLN, avec Ali Ammar, à l’époque où le parti était dirigé par Kaid Ahmed (années 70). L’objectif était à sa portée. C’était une affaire de patience. J’en profite pour souligner que je n’ai pas eu besoin d’épiloguer de la même façon lorsqu’il a rejoint l’éphémère MPR (Mouvement pour la République) fondé par Said Sadi en 1995: Pourquoi ? Eh bien parce que je sentais, je voyais bien que les critères d’intégration et d’évolution dans cette mouvance mais également au sein du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) auquel elle était stratégiquement liée, n’étaient pas objectifs. Au reste et en dépit de l’ouverture politique engagée à partir de 1988 et des opportunités de « carrière » disponibles à ce moment-là, j’ai continué de penser que l’option FLN pouvait être plus intéressante, plus efficace pour lui. J’ouvre une parenthèse pour préciser que j’ai toujours un peu idéalisé la politique, l’activité politique, le rôle du politique dans la vie d’une nation et d’abord dans l’esprit de l’honnête homme. Il est donc clair que les fonctions de maire, député, ministre sont délibérément hypertrophiées par mes soins. Oui, mais est-ce que cela correspond à la réalité algérienne ? La réponse est non. Au surplus, si j’idéalise le politique, je le fais aussi parce que le réel n’est pas en phase avec mes projections ou plutôt parce qu’il n’est pas ce qu’il devrait être. Ferid, Moumouh et probablement aussi d’autres membres de la famille dont je dirais qu’ils étaient a priori éligibles à des fonctions politiques relativement importantes, auraient été en quelque sorte des exceptions à la règle. Je soutiens cette « thèse » au regard de toute une série de valeurs morales, éthiques, culturelles mais pas seulement. Il y a aussi la compétence, la performance, le sens des choses et des êtres. Le politique, c’est un tout; on ne devrait s’y investir que si l’on répond à ces critères. Les personnes citées mais aussi nombre de celles que je n’ai pas évoquées remplissaient ces conditions. Je le dis en toute objectivité. Objectivité ? Pas évident : ne suis-je pas plutôt dans une vision romantique de la politique ? Au fond, cela ne concerne pas que la politique et j’en suis conscient. Quand je parle de romantisme, je pense à quelque présidents poètes, hommes de lettres (Pompidou, Senghor, Vaclav Havel…)

« L’écriture permet d’ouvrir plusieurs portes fermées » (Rachid Boudjedra) : Je ne peux que reprendre à mon compte cette citation qui correspond exactement à ma conception de l’écriture. Je la partage aussi pour rappeler que je ne m’éloigne pas du tout des considérations littéraires dans ma manière de présenter ce qui pourrait avoir un rapport direct ou indirect avec l’histoire ou une incidence notable sur la compréhension de certains de ses volets. Le recours aux vases communicants est constant chez moi. J’aime bien que l’on apprenne telle ou telle chose au détour d’une phrase, d’un questionnement, d’une évocation nostalgique. 23 février 2016. L’histoire ne passe pas nécessairement par un exposé linéaire des faits; elle s’insinue, se faufile également à travers le récit littéraire ou ce qui s’y apparente. Les portes fermées s’ouvrent aussi par ce biais. Et puis, cela permet de contourner des obstacles, en particulier ceux liés aux archives, à leur dispersion, à leur repérage, etc. L’écriture ouvre les portes en ce sens qu’elle permet de passer sans encombre nombre d’écueils, d’écarter les faux problèmes, de ne pas céder à la paresse intellectuelle. C’est aussi compte tenu de cette « fonction » que j’essaie de faire en sorte que des éléments intéressants de notre histoire familiale soient visibles et ne passent donc pas par pertes et profits…Ce que j’essaie de faire émerger n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Est-ce quand même important de le faire ? Oui, d’abord parce qu’il ne s’agit pas seulement d’en parler, de rester dans l’oralité (nous l’avons fait des décennies durant) mais de l’écrire, de le formaliser pour mettre en exergue ce qui doit l’être, jeter un regard renouvelé par rapport à l’histoire, s’interroger sur ce qui aurait pu favoriser une jonction inter-générationnelle qualitative dans la compréhension et la prise en charge de ce thème. 29 février 2016. Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé notre regretté cousin Said Chikhi fondateur et premier directeur de la revue Naqd, et professeur de sociologie politique à l’université d’Alger dans les années 70-80. Je le savais intellectuellement extrêmement exigeant et sans concession dans sa critique des faits sociaux et politiques et plus globalement du système. J’aurais bien aimé le solliciter pour un avis sur l’évolution de notre famille, sachant pertinemment que mon propos n’aurait suscité quelque intérêt de sa part que relié à la grande histoire, à la sociologie de l’Algérie. Avec lui, il fallait aller au fond des choses, dépasser les apparences. Sur certaines de mes réflexions liées à la dette extérieure algérienne, il m’avait fait part de ses réserves, me recommandant de ne pas m’enfermer dans les aspects exclusivement techniques, juridiques et financiers de cette problématique, et de m’interroger plutôt sur les soubassements historiques et socio politiques de la dette. Sur un plan doctrinal, il avait raison et je le comprenais. Mais mes opinions reflétaient aussi une réalité : je m’inspirais de la dette extérieure algérienne dont je gérais quotidiennement une partie substantielle (cf page Coulisses et stratégies de ce blog). Il fallait faire face à des échéances toujours brûlantes, éviter les incidents de paiement, les cas de défaut, ne pas se laisser arnaquer par les bailleurs de fonds, faire en sorte que les emprunts ne soient pas dénaturés ou détournés, veiller à ce que le cadre juridique et comptable de la dette soit scrupuleusement respecté, etc, dans un contexte social, économique et politique de plus en plus tendu. L’Algérie venait de sortir péniblement de la grève insurrectionnelle du FIS (juin  1991) mais elle se retrouvait aussi à quelques encablures de la crise politique de 92 et du processus de restructuration de sa dette que le FMI allait devoir lui imposer. Pour ma part, je ne pouvais pas faire autrement que gérer la dette dans sa réalité quotidienne. La dette était là, ce n’était pas une fiction, c’était mon job, mon souci de tous les jours, ma passion. Je n’avais pas le temps de penser à sa face cachée. Dans mes analyses, je ne pouvais pas faire l’impasse sur cette réalité, autrement dit sur la dette appréhendée comme une machine infernale, un rouleau compresseur qui se déploie d’abord sur un terrain technique. A vrai dire, je n’avais pas oublié les observations pertinentes de Said. Après la folie furieuse de la décennie noire, j’ai pu réfléchir autrement à la dette en la traitant dans ses aspects extra techniques. Je me rappelle en avoir tenté une approche décloisonnée en inscrivant le processus correspondant dans un rapport de force entre les Etats ou d’une coopération formellement lénifiante mais en réalité terriblement inégale et dans le cadre de laquelle la part du lion revenait systématiquement aux pays créanciers. Cette digression autour de la dette et à la faveur d’un souvenir-hommage à Said ne me parait ni inutile ni fortuite. Parler des autres en parlant de soi, maintenir des passerelles entre le passé et le présent, éclaircir les choses, c’est ce à quoi je continue de m’atteler.

La mémoire des lieux : Mercredi dernier (2 mars 2016)  j’ai écouté avec intérêt l’intervention d’une architecte de Batna sur la chaîne 3 de la radio algérienne. L’auditrice a évoqué le patrimoine historique de la capitale des Aurès et mis en exergue, arguments à l’appui, la nécessité d’en assurer la préservation. Elle relie cette exigence de sauvegarde à la mémoire historique de la ville, donc à la mémoire collective. L’intervenante a bien rappelé que Batna était une création coloniale (1848) en précisant néanmoins et à juste raison que ce fait historique ne devait en aucun cas nous empêcher non seulement de plancher sur cette thématique mais d’engager des actes de réhabilitation des sites (édifices particuliers, immeubles, écoles, maisons, quartiers…) datant de la période en question. Tout ce qui se rapporte au devoir de mémoire inclut automatiquement le patrimoine architectural de la ville correspondant à cette tranche de notre histoire. Pour illustrer son propos, elle a cité le lycée de Batna (construit en 1913) qui a bénéficié d’un budget pour sa réhabilitation, mais aussi l’hôtel d’Orient et d’Angleterre situé sur une avenue stratégique (avenue de la République) et qui témoignait déjà, selon elle, de la vocation touristique de la région. L’architecte a également alerté sur les risques qui pèsent sur ce patrimoine. Il y a un risque d’effacement, d’oubli de ces traces précieuses de l’histoire de la ville si on ne les protège pas. Les jeunes générations et a fortiori les générations futures ne connaîtront rien, ne verront rien de ces éléments matériels fondamentaux du passé si les preuves y afférentes disparaissent, si on les néantise. Le devoir de mémoire, au-delà du souvenir, est aussi un devoir de réhabilitation-restauration de ce qui peut encore l’être. En ce sens, l’architecture ne se limite pas qu’à des techniques et des savoirs-faire; elle s’inscrit aussi dans l’histoire, la culture; elle ne démolit pas, ne détruit pas, ne casse pas, elle arrange, transforme, innove en respectant la tradition, les origines, sans discrimination aucune. L’architecture, c’est l’esprit, la mémoire des lieux. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, tout est lié, les lieux, leur emplacement, leur nom, leur signification. Une telle perception serait adossée à une mémoire totale, « totalisante », mais n’est-elle pas un mythe ? Des rues ont été débaptisées n’importe comment; le processus de « remplacement-effacement » se poursuit. Est-ce aussi le cas de la rue Blaise Pascal, l’une de mes préférées à Alger ?  Je l’ai empruntée tout récemment, mais je ne me suis posé la question qu’une fois rentré chez moi. Je me suis dit : « Si cela devait arriver, eh bien pour amortir le choc, il me resterait toujours la possibilité d’actionner la mémoire, les souvenirs, les images liés à cette rue que j’ai toujours trouvée mignonne, inspirante, apaisante, agréable, mais aussi singulière par la jonction qu’elle assure harmonieusement entre le centre et les hauteurs de la capitale. Et puis, le nom originel lui va bien. En même temps, tout ça est très personnel. Ce nom me renvoie évidemment à mes cours de seconde lettres (1967-1968), à ce que j’en ai mémorisé (introduction à la littérature et aux auteurs du 17 ème siècle, dont précisément Pascal, ses pensées, son fameux pari philosophique et religieux très actuel au demeurant). Voilà pourquoi, tout est lié, l’histoire, la culture, la littérature, l’écriture.

Un champ de réflexion en friche: Je crois qu’il ne faut compter que sur ses propres ressources intellectuelles pour sauver de la casse ou plutôt de la déperdition, ce qui peut encore l’être, au moins mentalement, symboliquement, sentimentalement. Faut-il faire un tri ? Cela dépend des individus et des circonstances. Lorsque je mets en lumière des éléments de l’histoire familiale, je le fais en connaissant parfaitement les limites de l’exercice tout en étant conscient et convaincu de faire oeuvre utile. Les trajectoires individuelles m’intéressent précisément parce que pèsent sur leur histoire toutes sortes de risques (l’oubli, l’indifférence, la désuétude, le nivellement par le bas, la désinformation voire le révisionnisme…). J’ai rappelé très sommairement les parcours de Moumouh, Babi, Ferid, Said. J’y ajouterai naturellement l’itinéraire de notre cousin Mourad Chikhi qui a occupé des postes de haut niveau (direction générale) dans le système financier et bancaire algérien (Banque d’Algérie, Cosob, Banque publique…) entre la fin des années 70 et le début des années 2000. Si je le souligne ainsi, c’est moins parce que ces fonctions sont stratégiques, sensibles, déterminantes que parce qu’elles sont censées suggérer à l’observateur averti un certain nombre de réflexions de nature à transcender la dimension purement technique, matérielle, statutaire d’un parcours professionnel, d’une carrière. Les trajectoires individuelles, on peut les expliquer de diverses manières, y compris (surtout ? ) par le Mektoub mais, dans la plupart des cas, les considérations qu’elles inspirent a posteriori paraissent particulières, peut-être même complètement en friche. Moumouh aurait pu être ministre, Ferid député, Mourad Gouverneur de la Banque centrale. Tenir ce propos après coup, c’est presque une tautologie au regard des critères que j’ai déjà cités. Des décisions tactiques et/ou stratégiques ont fait que d’autres choix ont pris le dessus. A la fin du compte, ces options ne renvoient-elles pas au temps, à notre perception du temps ? Je le crois. Mais le Mektoub, le temps, le hasard, la subjectivité, les autres, tout ça ne ferme pas, n’épuise pas le jeu de la réflexion, loin s’en faut. Parler c’est bien, écrire c’est mieux. Ecrire, c’est réfléchir mais c’est aussi tenter de vivre des vies que l’on n’a pas vécues. Les trajectoires individuelles dont il est question ici s’inscrivent dans cette tentative de transformer l’inachevé, de le rendre vraisemblable. Nous sommes le 19 mars 2016…

Un bon auteur est un auteur qui vous donne de vos nouvelles: Jean-Paul Enthoven a prononcé cette citation lors de  son entretien avec Sonia Mabrouk, il y a quelques jours sur LCP, mais je ne sais plus si elle est de lui ou d’un autre écrivain. On ne peut pas se souvenir de tout. En général, quand je me réfère à une citation, je le fais parce que j’y ai d’abord adhéré automatiquement, immédiatement, par le coeur et l’esprit. Celle que je viens de reprendre est vraie, sincère, en lien avec le réel et puis surtout conforme à ce que je pense de la littérature, à ce que j’en attends. Ecrire, c’est donc parler des autres d’une façon ou d’une autre, y compris en parlant de soi. Ecrire, c’est rendre compte du réel tel qu’on le perçoit, sans fioritures. C’est pourquoi, les auteurs dit classiques ont encore très largement ma préférence. Ils savent donner de nos nouvelles sans devoir recourir à la fiction ou à des stratagèmes inutiles. Ils font de leur vie un roman; leur vie est un roman. Ils n’ont pas besoin de chercher ailleurs pour écrire ni d’obéir à des « injonctions » extérieures, médiatiques ou autres, comme c’est le cas de nombreux romanciers d’aujourd’hui. A la faveur de l’aphorisme en question, JP Enthoven a évoqué Proust en le présentant comme le chef de file emblématique des écrivains qui vous donnent sans cesse de vos nouvelles. Naturellement et pour les raisons que j’ai déjà abondamment développées à propos de l’auteur de La recherche, je ne peux que partager cette corrélation que je trouve pertinente, fondée, indiscutable. Les citations lumineuses ne sont pas courantes. Je pense à celles qui marquent les esprits mais aussi à celles qui, à elles seules, peuvent expliquer, définir une oeuvre, un auteur, une vie. Elles sont lumineuses mais elles ne surgissent pas du néant, ne tombent pas du ciel (quoique…). Le produit fini nous donne peut-être cette impression. Il y a du génie dans certaines phrases. Cela relève t-il du divin, d’une inspiration divine ? On n’aurait pas tort de le supposer. Mais après l’appréciation, après l’admiration voire l’extase ou l’euphorie, on revient à la raison, on prend du recul, on se met à réfléchir au travail considérable qu’un auteur (selon ma définition) a dû accomplir pour ciseler ses phrases, parvenir à la quintessence et faire en sorte que certaines de ses réflexions et observations sortent de l’ordinaire, deviennent singulières, retiennent spécialement l’attention, s’imposent aux yeux du plus grand nombre comme des sentences proverbiales.

La littérature pour mieux comprendre le monde : Alger, 26 mars 2016. Je ne m’éloigne pas de ce que m’inspirent certains parcours individuels mais je m’empresse de souligner qu’il n’y a que très peu de points communs entre eux. J’ai indiqué que leur dimension matérielle, extérieure ne présentait qu’un intérêt marginal. Ce qu’il reste à explorer est ailleurs. Il ne faut d’ailleurs pas que j’oublie de revenir sur tel ou tel aspect esquissé et de méditer par exemple sur ce que l’on fait par passion et ce qui le distingue du reste, autrement dit de la routine, des nécessités sociales, du mimétisme. Peut-on vivre, survivre sans nourritures spirituelles, intellectuelles ? Moi, je ne le conçois pas, je ne l’imagine pas. Peut-on tout expliquer par la littérature ou plutôt la littérature peut-elle nous aider à mieux comprendre le monde ? En m’interrogeant de la sorte, je pense à ma soeur, Beida Chikhi, professeur émérite à la Sorbonne, ancienne Directrice du Centre d’études francophones et de la collection « Lettres francophones » aux PUPS, auteur de nombreux ouvrages et travaux universitaires. Elle a toujours pensé et exercé son métier comme un engagement pédagogique et culturel plein et entier, un vrai sacerdoce, un processus innovant, un questionnement intellectuel permanent pour un décloisonnement fécond et utile de la littérature et d’abord de son enseignement. Dans cet ordre d’idées, la littérature est perçue comme une confrontation exigeante et positive avec le réel, et c’est par ce biais qu’elle nous permet de disposer de clés pour mieux comprendre le monde. « L’ouverture multilatérale des corpus que Beida Chikhi, avec d’autres, a amené aux études littéraires francophones, introduit une distance critique par rapport à l’horizon culturel à l’intérieur duquel le lecteur avait l’habitude d’interpréter les textes, et tend à une histoire des lettres mondiales, à une intelligibilité régionale et mondiale de la littérature déprise de toute forme de ghettoïsation critique ». Ce propos est extrait de Isis en Sorbonne, d’Anne Douaire-Banny paru dans Isthmes Francophones, du texte aux chants du monde, mélanges offerts à Beida Chikhi (éditions Presses de l’Université Paris Sorbonne, Pups, Octobre 2012, 410 pages). Mondialisation, globalisation, planétarisation, c’est désormais dans cette configuration transnationale, transfrontalière de plus en plus complexe que le travail de la littérature qui est un travail sur les mots, ouvre, développe et impose de nouvelles perspectives, de nouvelles grilles de lecture, des décryptages tous azimuts de la vie. « C’est à travers les mots, entre les mots qu’on voit et qu’on entend ». Cette formule de Gilles Deleuze résume bien le poids pour ne pas dire la suprématie de la littérature dans ce qui peut concourir à la compréhension du réel. En ce sens, la littérature englobe, absorbe, embrasse, assimile, intègre, transforme, recrée, réinterprète, réinvente, réenchante les données existentielles pour en aérer la compréhension et l’explication mais aussi pour susciter à l’égard de ces dernières une adhésion universelle, un consensus. On ne retrouve pas cette transcendance, ces potentialités dans les autres sciences humaines ni dans les sciences sociales. Pourquoi ? Les réponses sont multiples. Le champ littéraire est considérable, illimité; l’humain y est omniprésent, l’émotion aussi. Il y a une spontanéité, une sensibilité, des nuances propres à la littérature. Les universitaires nous aident précisément à apprécier ce qui est apparent et à découvrir ce qu’il y a entre les lignes. Quand on parle de littérature, on ne pense pas qu’aux écrivains, on évoque aussi la critique littéraire, celle des spécialistes; les deux sont indissociables, interdépendantes; c’est aussi ce qui fait la force de la littérature, sa singularité. « L’intérêt avec les universitaires est qu’ils lisent ce que l’écrivain lui-même ignore avoir écrit. De cette manière, nous pouvons, comme écrivains, commencer à réfléchir sur ce que nous écrivons. Mais un écrivain qui réfléchit exagérément sur ce qu’il écrit, je pense qu’il n’écrit plus… » (Leila Sebbar, entretien public en Sorbonne avec Nabile Farès et B.Chikhi 05.10.2006,  paru dans Figures tutélaires, textes fondateurs, francophonie et héritage critique, Beida Chikhi (dir) Pups, août 2009).

L’écriture ou la vie  ?  Entretien captivant autour de la littérature entre Jean-Pierre ElKabach et Mario Vargas Llosa, vendredi 8 avril 2016 sur LCP (Bibliothèque Médicis). Pour l’auteur péruvien, l’écriture est une manière de vivre. Il affirme ne pas concevoir la vie sans l’écriture dont il dit qu’elle fait pleinement partie du réel. A 80 ans, il n’envisage pas un seul instant de décrocher de la littérature. « J’irai jusqu’au bout, jusqu’à la fin, sauf si je tombe malade » déclare t-il sans hésitation aucune. En l’écoutant parler, j’ai eu une pensée pour Jorge Semprun, et je me suis remémoré son livre « L’écriture ou la vie », les raisons qui l’ont poussé à abandonner l’écriture pour choisir de vivre. Il y a donc une espèce de croisée des chemins qui déterminerait des choix cruciaux: Ecrire ou vivre ? Mario Vargas Llosa répond explicitement à la question. Il a toujours assumé les deux états, dans l’harmonie, la liberté. Il respecte tous les avis, toutes les options, mais pour lui, la littérature et la vie vont de pair, sont indissociables, interdépendantes. Il ne renonce ni à la vie ni à l’écriture. Il parle du bonheur comme s’il avait vingt ans, évoque le sentiment amoureux dont il dit qu’il permet de redécouvrir la vie, de la vivre autrement, de la réenchanter, d’entrevoir les perspectives avec optimisme. Son oeuvre est considérable, mais a t-il pour autant tout écrit ? Il répond qu’un romancier a toujours quelque chose à dire « Quand on se regarde vraiment dans un miroir, on se rend compte qu’on ne se connait pas complètement » souligne t-il pour appuyer son propos. Sur la nostalgie, il indique que ses souvenirs de jeunesse sont bien là, que le passé est dans sa mémoire, qu’il n’oublie rien mais que cela ne l’a jamais empêché d’aller de l’avant. Sa nostalgie n’est pas figée, c’est une nostalgie active, elle tient compte de l’appel du réel. Enfin, il estime que l’un des problèmes majeurs de l’existence est lié au fait que les gens ne font que très rarement ce qu’ils aiment, qu’ils sont plutôt dans la contrainte, la soumission. Lui, Mario Vargas Llosa, a souffert pour devenir écrivain, il voulait être écrivain, il l’est devenu. Son choix initial était de nature existentielle, il continue d’écrire ce qu’il vit et il vit ce qu’il écrit.

Le moment venu: C’est ce que je me dis à propos de bien des pensées que je n’ai pas envie de développer sur le champ pour un tas de raisons, mais que j’essaie de mémoriser, pour plus tard (?). Plus tard, qu’est-ce que cela signifie ? Une formule creuse ? Un prétexte pour laisser la méditation en l’état ? En tout cas, je l’aurais signalé. Je viens d’écrire un papier dans le sillage du chapitre consacré à la mémoire des lieux mais j’ai préféré le mettre en réserve pour pouvoir éventuellement l’approfondir. C’est bien de noter les choses, je l’ai toujours dit. Combien d’idées, d’images, de souvenirs magnifiques, exceptionnels, émouvants, enrichissants, utiles ont fini par déserter la mémoire individuelle, familiale ou collective faute d’avoir été préservés, sauvegardés, consignés d’abord en tant que tels ? Il faut donc prendre le temps de noter les choses même si ou plutôt parce que tout va désormais très vite, trop vite. Noter les choses, c’est  notamment écrire ce que l’on capte autour de soi, au jour le jour,.. Michel Onfray développe une réflexion intéressante sur l’Islam. Son propos ne me laisse pas indifférent même si je ne le partage pas toujours. Il considère qu’on ne peut pas parler valablement de l’Islam sans avoir lu le Coran, sans en avoir une connaissance approfondie. Cette affirmation est discutable. Si je devais réagir à ma façon, je dirais que tout ce qui se dit aujourd’hui sur l’Islam m’impacte pas la perception que j’ai de cette religion, ma religion. Rien de fondamental n’a changé à mon niveau tout simplement parce que je pense à l’Islam de mes parents, de mes grands-parents, mais aussi à toutes les images, conversations, recommandations que  j’ai pu engranger à ce sujet.. Mes repères sont là, mon argumentaire prend appui sur ce legs; il y a un socle et il est solide. Noter les choses pour les restituer le moment venu, c’est un peu ce que je voulais dire. J’aurais voulu évoquer les Tarawih (prières collectives de nuit) que mon père organisait certains mois de ramadan, dans la cour extérieure de notre maison, à Batna, durant les années 50. Pour moi, c’est un point d’histoire extrêmement important, un levier déterminant pour une compréhension et une pratique sereines de l’Islam…Nous sommes le 2 mai 2016. Existe t-il un rapport entre ce que je dis de la religion et la nostalgie ?  Oui ! Le réel entrave t-il la nostalgie ? Non. Peut-être même la conforte t-il  d’une certaine façon ! Ce qui est sûr, c’est que cette « confrontation » conduit à valider bien des observations antérieures et à démystifier certains discours a priori consensuels. « La vie, ce n’est pas n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment » C’est la réplique d’un acteur que j’ai captée en regardant un film dont je n’ai pas retenu le titre. Le propos est très juste, très actuel, il illustre implicitement, en la dénonçant, une réalité, la réalité d’aujourd’hui. Je n’ai pas l’habitude d’oublier les titres des films que j’ai vus. Un film, c’est d’abord un titre; je crois l’avoir indiqué. Le point de départ est là, celui du  rêve, de la magie aussi.

Soudain l’été dernier… : Il y a des titres de films mémorables, inventifs, singuliers à l’instar de Soudain l’été dernier, de J.Mankiewicz; Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle ou encore 3 h 10 pour Yuma de Richard Brooks… je peux en citer plein d’autres, peut-être des dizaines. J’ai toujours positionné Soudain l’été dernier, avant tous les autres. Je parle du titre pas du film. Tout ou presque y est en suspens, suggéré, il nous incite à deviner, pressentir, imaginer le reste. Mais avant cela, il y a ce qu’exprime la soudaineté d’une situation. Et puis, il y a l’été, ce n’est pas n’importe quelle saison. Il y a donc la soudaineté mais elle ne signifie pas forcément l’immédiateté, le présent. Après Soudain l’été dernier, on emploie le passé simple mais en même temps cela dépend de celui qui raconte l’histoire. Moi, tout ça m’intéresse, le titre, son lien avec le scénario, ce que l’on cherche à travers un titre…il n’y a pas que les acteurs, il y a le reste, les images, la musique et tout ce que cela déclenche chez le spectateur. Décortique t-on un film comme on le ferait pour un roman ? C’est la question qui me vient à l’esprit  en ce 9 mai 2016. Les convergences ne manquent pas mais l’image fait la différence, et cela avantage le cinéma. En revanche, le style, la narration, les mots, les phrases mettent plutôt la littérature en avant. J’ai envie d’évoquer Meriem Fakhredine, l’immense actrice qui a marqué le cinéma égyptien des années 50-60 . Je l’ai revue récemment dans un film diffusé par la chaîne « Classic-Comedy » C’était une star dans tous les sens du mot. Elle était éblouissante, charismatique, spéciale. Le cinéma ou plutôt l’idée du cinéma est partout : chaque fois que j’emprunte les escaliers mécaniques qui relient l’avenue Debussy au boulevard Mohamed V,  je pense au cinéma et je me dis que si j’étais réalisateur, j’y tournerais volontiers des scènes. Tout à l’heure, je me suis demandé pourquoi les metteurs en scène algériens n’avaient jamais exploité cet endroit. A Alger, il y a du reste plein de lieux vraiment faits pour le cinéma mais que nos cinéastes délaissent. Le cinéma et le réel : le sujet est inépuisable. Il y a des filmas qui interpellent et il y en a qui passent inaperçus. Une séparation, de l’iranien Asghar Farhadi fait partie des premiers. Le film sorti en 2011 a obtenu un succès mondial et s’est vu décerner plus d’une dizaine de prix dans des festivals européens et asiatiques. Je l’ai vu l’année dernière mais j’ai suivi aussi le documentaire intitulé Histoire d’Une séparation qui raconte le processus de fabrication du film, donne la parole aux acteurs, aux techniciens, au réalisateur. La démarche est très intéressante car elle permet de comprendre les ressorts du film, les dessous de telle ou telle scène, la profondeur historique de certaines séquences. La scène montrant un des personnages principaux en train de faire prendre un bain à son père atteint de la maladie d’Alzheimer, est poignante, puissante. On assiste au tournage, on voit l’acteur éclater en sanglots, après s’être donné corps et âme en jouant la scène. C’est le réalisateur qui explique la séquence qu’il dit avoir puisée de sa vie. Il raconte que c’est son frère qui avait effectivement pleuré parce que, tout en lavant son père, il s’est rappelé l’avoir connu autrement, en bonne santé, lucide; il se disait que son père avait été quelqu’un dans la vie, qu’il avait existé, vécu, travaillé, aimé, aidé les autres, mais qu’il n’était désormais plus vraiment dans le réel ou plutôt qu’il était dans une autre dimension, insaisissable du fait de la maladie.  La thématique du film traite du divorce mais la scène que je rapporte me parait transcender le reste. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas de la fiction, parce que l’explication donnée par le réalisateur renvoie à sa vie mais aussi à une réalité douloureuse, parce qu’il y a un avant et un après Alzheimer. Quand j’ai revu la séquence en question, tout le reste (le divorce, les conciliabules autour des raisons de la séparation, les pesanteurs de la société iranienne….) m’a paru secondaire, dérisoire, superflu…

Photos de jeunesse : La nostalgie, est-ce un piège ? Je ne saurais dire précisément pourquoi et quand cela pourrait être le cas. Mais je sais que je peux me permettre de me poser toutes les questions imaginables sur ce sujet dont j’ai fait un thème de prédilection pour les raisons que j’ai abondamment exposées. 25 mai 2016. Le sentiment nostalgique a beaucoup à voir avec  la conscience que  l’on a des êtres et des choses. Ferid m’a envoyé des photos de notre père. Photos de jeunesse. Années 30. Il avait de l’allure, une présence, il était élégant. Je sais qu’il était déjà dans l’action, les affaires. Les photos, ça me donne toujours envie d’en savoir davantage, d’aller au-delà de l’apparence. En savoir davantage : c’est possible en écrivant à partir des indications que l’on peut glaner ici ou là. C’est aussi possible via l’inspiration que suscitent les photos. Ce qui compte dans une photo, c’est ce qu’on en fait après l’avoir regardée. Moi, quand j’exhume des photos, quand je feuillette l’album familial, ça me permet de rendre hommage à plein de personnes. Les photos de jeunesse de mon père, c’est une époque particulière, une culture prometteuse, une effervescence philosophique,  un art de vivre intéressant en dépit de la crise économique qui sévit et de la guerre qui se prépare. Autant en emporte le vent sort en 1936. Sartre publie La nausée en 1938. Je ne sais pas pourquoi, en écrivant ces lignes, je pense à Rastignac que j’ai découvert dans les années 70 en lisant Le lys dans la vallée, de Balzac. Cela a t-il à voir avec les photos de mon père ?  non, mais cela m’amuse de faire des extrapolations par rapport à des personnages ou des situations romanesques. Mon père sur les photos en question, c’est une envie, (mais une envie souriante, sereine) de prendre la vie à bras-le-corps, de la vivre pleinement; c’est aussi (déjà?) une volonté de peser sur le cours des événements. On peut faire dire plein de choses aux photos, collectivement ou individuellement. Le fait-on sans tenir compte de son propre socle culturel, de ses acquis culturels ? non mais cela vaut aussi pour  le reste, le cinéma, la littérature, la vraie vie. Tout est lié. Mais quel rapport y a t-il avec la question initiale sur le piège de la nostalgie ? et d’ailleurs, le mot piège est-il judicieux ? Peut-être voulais-je dire impasse, fausse piste, démarche périmée, vaine, ringarde, stérile, processus intellectuel d’arrière-garde. Est-ce la même chose ? Non. Je crois que ce qui importe est ailleurs. dans le souvenir, dans ce qu’il déclenche, mais pas seulement. Mon père, Mà, Soraya et tous ceux que j’ai évoqués ici auraient-ils aimé que je parle d’eux comme je le fais depuis nombre d’années ? S’agissant de Mà, la question ne se pose pas. De son vivant, je lui lisais tout ce que j’écrivais à son propos mais aussi à propos d’autres membres de la famille; cela lui plaisait mais elle insistait pour que je regroupe mes textes, que j’en fasse un livre, « un vrai livre » disait-elle. « Oui, un jour peut-être. Pour l’instant, il faut surtout écrire, se remémorer, témoigner, noter, formaliser, acter, pour plus tard… » lui répondais-je. C’était aussi, c’est encore l’avis de Beida. Et c’est ce que je faisais quasiment au jour le jour, sans d’ailleurs être systématiquement tourné vers le passé. Dans mes pensées, il y avait aussi Alger, l’Algérie au quotidien. Et puis, tantôt en filigrane tantôt en marge de mes réflexions, je ne manquais pas d’intégrer dans ma rétrospective des personnes qu’il m’arrivait de croiser et qui m’inspiraient une idée nostalgique. C’est ce qui me fait dire avec quelque recul que la nostalgie est tout à la fois une aptitude, un élan, une agrégation quasi automatique de souvenirs et de situations en lien avec le présent, un ensemble de prédispositions, une série de postures et sans doute aussi une nécessité. Les deux ou trois personnes auxquelles je pense en ce moment et qui ne font pas partie du cercle familial étaient en phase avec ce que je recherchais à travers ma chronique. Est-ce encore le cas ? Je me le demande. Dans ces conditions, la nostalgie serait volatile. Oui et elle l’est aussi dans bien d’autres circonstances. Cette volatilité peut être profitable voire salutaire en ce sens qu’elle incite à des remises en question, à un renouvellement de la perception des choses. Le fameux éclaircissement de la vie par l’écriture prend ici toute sa signification. Il conduit à des ruptures parfois spectaculaires, radicales dans la dialectisation de l’existence. Proust en a fait l’un de ses objectifs majeurs  en même temps que le fer de lance de son oeuvre.

Tout est dans les non-dits (?) Mes propos auraient-ils répondu aux attentes de ceux qui ne sont plus parmi nous? Si je me le demande ainsi, c’est pour poser la question de savoir si je prends correctement en charge leurs non-dits délibérés ou involontaires, et tenter d’y répondre. J’avoue que c’est d’abord à mon père que je pense lorsque je mets en avant cette préoccupation. Je pense à lui non pas sous l’angle social et matériel (de ce point de vue, il a concrétisé ses ambitions cardinales) mais par rapport à des recommandations philosophiques et morales, des directives qu’il n’aurait pas eu le temps de nous notifier ou qu’il ne jugeait pas urgentes. J’ai souvent estimé que cela constituait un élément inachevé dans son parcours. Eclaircir la vie, n’est-ce pas aussi prendre justement en charge ce qui parait inachevé y compris quand cela relève de la force majeure ? La tentation de faire l’impasse sur ce type d’interrogations est réelle. Je ne le dis pas pour moi qui suis largement engagé dans un processus (critique) de mise au clair de certains fragments du parcours de mon père, mais pour les autres, je veux dire ceux qu’une telle démarche n’intéresse pas. Ont-ils raison de passer outre ce qu’ils considèrent comme révolu, improductif, inutile, peut-être même insensé ? Question complexe, réponses multiples. 4 juin 2016. La fonction de l’écriture est indissociable de cette équation liée à la pluralité des questions et des explications plausibles qu’on peut y apporter. Quel intérêt y a t-il à aller dans ce sens ? Là aussi, réponses diverses et variées. Est-ce qu’on a tout dit quand on dit qu’il s’agit essentiellement d’éclaircir la vie ? Oui et non : l’important, c’est le protocole que l’on définit pour y parvenir et son application effective. Rachid Boudjedra a dit à Anis qui l’avait abordé un jour de l’année dernière près de la mosquée Errahma, à Alger: « Les gens que je croise me parlent surtout de mes interventions à la télévision; moi, j’aimerais bien qu’ils me questionnent  sur mes romans, mon écriture, mon travail d’écrivain, qu’ils me disent ce qu’ils en pensent… » Je cite ce propos pour illustrer de nouveau et conforter ce qui se rapporte à l’éclaircissement du réel. L’oeuvre de Boudjedra, c’est un tout, ce sont ses romans, ses déclarations aux médias, ses chroniques de presse, ce qu’il dit en privé, ses prises de positions politiques. Son travail littéraire, c’est donc tout cela. Je l’ai vu au moins une dizaine de fois à la télévision; je pourrais écrire des pages entières à partir de ce que je l’ai entendu dire de la nouvelle littérature algérienne, de notre rapport culturel à la France, des pays arabes, de l’Algérie, des bouleversements géopolitiques mondiaux. Quand un écrivain donne un point de vue sur les questions qui agitent la société, le monde, le fait-il de façon complètement autonome par rapport non pas à son statut, mais à ce qui sous-tend son écriture, ses idées et projections littéraires? Qu’est-ce qui fait que son opinion se démarque ou donne l’impression de se démarquer de celle du commun des mortels ?

LBC

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