Bribes d’histoire-30-

Posté par imsat le 18 juin 2019

« L’identité n’est pas mon fort; j’ai perdu mon passeport six fois » (Chantal Thomas). Je me suis souvenu de cette phrase en allant contrôler ma tension. Le pharmacien m’a demandé de me reposer, d’ôter ma veste, de me mettre à l’aise. C’est ce que j’ai fait en m’asseyant sur une chaise. A ma droite, un monsieur d’un certain âge, 80 ans peut-être, m’a dit : « attention à ne pas laisser vos papiers tomber de votre veste » puis il s’est mis à me raconter l’histoire d’un de ses proches qui avait perdu son passeport dans un pays étranger, et rencontré les pires difficultés avant de régulariser sa situation pour pouvoir rentrer au pays. Finalement, j’ai renoncé à prendre ma tension, pour un tas de raisons: Le ramadhan, la chaleur, la fatigue, le stress, le bruit continu et très proche de deux hélicoptères de la police qui survolaient le centre d’Alger à cause des manifestants du mouvement populaire Hirak… Le vieux monsieur m’a même encouragé à m’en aller : « Vous serez peut-être en meilleure forme demain ou un autre jour » m’a t-il dit. Dehors, j’ai repensé à cet échange en même temps qu’au propos de la romancière sur son rapport à l’identité. Dans les deux cas, il s’agissait de passeports perdus. Perd-on son identité quand on a perdu son passeport, de surcroît à l’étranger ? Juridiquement, c’est très problématique. Mais comment se sent-on dans un tel moment, un tel endroit ? Je me souviens de ce que mon cousin Omar (paix à son âme) m’avait raconté au sujet de son premier jour à Washington où il devait aller récupérer une avance sur sa bourse avant de regagner Baltimore pour y effectuer des études de spécialité. C’était un week-end, l’ambassade était fermée; certes, il avait sur lui ses documents de voyage mais que valait ce lien administratif avec l’Algérie si sa représentation officielle était fermée au moment où il en avait vraiment besoin? Du jour au lendemain, on peut se retrouver complètement livré à soi-même, confronté à l’imprévisible, l’inattendu. L’identité est fragile, elle peut être bousculée, remise en question bureaucratiquement, stupidement n’importe où, n’importe quand. On peut même se retrouver subitement sans identité, cesser d’exister juridiquement. La numérisation de l’état civil a été catastrophique. Des citoyens ont vu leur identité amputée, modifiée, déformée, déclassée, supprimée. C’est ce qui est arrivé à cousine BF, choquée d’apprendre que tout ce qui la concernait avait purement et simplement disparu des registres de l’état civil. Je me souviens parfaitement de sa réaction alors que je venais de l’informer de la monumentale bévue commise par les services de la mairie. Au début, je suis resté sereinement dans le domaine des procédures, des possibilités que j’allais actionner pour régulariser la situation; je lui ai dit que j’allais immédiatement écrire à qui de droit et que tout se normaliserait dans les meilleurs délais. Mais, c’est après coup que sa « révolte », son désarroi ont vraiment retenti sur moi. « Tu te rends compte, je n’existe plus ! ils m’ont effacé de leurs registres ! » m’avait-elle dit. J’ai fini par faire miennes son incompréhension, sa colère légitime, sa tentation parfaitement justifiée de proférer quelques blasphèmes que j’aurais d’ailleurs volontiers partagés. Personne n’est à l’abri d’une confrontation violente avec ce qui pourrait affecter, dénaturer sa propre identité…il fut un temps où, dans l’un de mes rêves récurrents, je me retrouvais systématiquement dans une ville européenne, à la recherche de mon passeport perdu…

Lamine Bey Chikhi

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