Bribes d’histoire -47-

Posté par imsat le 13 janvier 2020

« La mort des parents ne devient définitive que le jour où leurs enfants ne sont plus là pour les évoquer » Ce propos de la romancière Benoîte Groult, je le fais mien sans aucune réserve. Il fait partie de la panoplie de citations à l’appui desquelles j’essaie d’étayer mes considérations sur la nostalgie, les êtres chers disparus ou encore les lieux que l’histoire ou les hommes ont dénaturés, démolis, piétinés, démembrés. Parler de ceux qui nous ont quittés aussi souvent que possible ne relève pas seulement du devoir de mémoire. Non, c’est plus que cela. Se souvenir dans cette optique, c’est aussi tenter de répondre à des attentes, des préoccupations actuelles. C’est une riposte salutaire aux incarnations de plus en plus sidérantes, bizarres, ambiguës du monde contemporain. Devoir de mémoire ? Cette notion n’est pas du tout une contrainte mais je pourrais recourir à d’autres qualificatifs pour dire les choses. Je parlerais volontiers du plaisir, du bonheur de se souvenir, y compris naturellement des disparus. Il y a une élégance dans cette façon de revoir, de revisiter les choses du passé. Mais il y avait aussi une élégance chez ceux que l’on garde dans sa mémoire. Et cette élégance n’est pas une vue de l’esprit. Elle a existé, elle était réelle. En témoignent les photos de notre album de famille mais aussi ce qui nous reste de nos conversations et rencontres d’autrefois intra ou extra familiales. Elégance de l’esprit, élégance des mots, charme discret, douceur de vivre, sérénité, considération,  éthique…tout cela a bel et bien existé. J’ai croisé LF la semaine dernière, rue Khélifa Boukhalfa. Nous avons justement évoqué les photos et ce qu’elles laissaient percevoir de notre mode de vie de jadis; je lui ai dit que je trouvais dommage que les lieux de notre enfance, de notre adolescence batnéenne aient été très peu photographiés. Je pense au quartier dans lequel nous habitions, aux écoles, aux cinémas que nous fréquentions, aux rues que nous empruntions, à leurs noms. Et en effet, comment s’appelait telle ou telle rue qui menait à tel ou tel endroit ? Comment s’appelait la rue qui se trouvait derrière le cinéma Le Régent, celle qui longeait la maison de notre grand-père Jeddi Larbi ? Et celle qui menait à la piscine municipale ? Ou encore la rue à l’extrémité de laquelle se trouvait la salle où nous allions faire des parties de baby foot et de billard après les cours de l’après-midi. Comment s’appelait la rue qui menait à la pépinière, je parle de l’accès à la partie supérieure de la pépinière pas de sa porte principale donnant sur l’avenue de la République ? Mince, je ne m’en souviens plus ! Peut-être n’avais-je pas la mémoire des noms. D’une certaine façon, ces lieux, qui avaient commencé à disparaître ou du moins à muter physiquement, géographiquement, quelques années après l’indépendance, ont aussi quasiment disparu symboliquement, faute d’avoir été photographiés. Il m’en reste des images éparses, incertaines dans un coin de ma mémoire. J’aurais aimé en avoir des photos, même en noir et blanc. J’en parle en sachant que c’est là une réaction minimale de ma part; cela me permet à tout le moins de me rappeler qu’ils ont existé, qu’ils ont une histoire. Il en est des lieux comme des êtres; si on cesse d’en parler, ils disparaissent à jamais.

Lamine Bey Chikhi

 

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