Bribes d’histoire -51-

Posté par imsat le 7 mars 2020

Elle était dynamique, courtoise, attentive, sympathique, professionnelle, gentille, toujours souriante, disponible. Je ne l’avais jamais vue contrariée ou énervée. Un jour, son père, lui aussi affable, aimable et bienveillant, m’a dit : « Je vois que vous venez souvent acheter trois ou quatre enveloppes. Si vous le voulez, prenez-en un paquet de 30 ou plus et je vous fais une réduction, c’est plus économique » J’ai très vite accepté la proposition. Mais je n’allais pas à la librairie « Maison de la presse » (propriété de la famille Bouksani depuis plusieurs décennies) uniquement pour les enveloppes, j’y allais aussi pour acheter des livres, des cartes postales ou des cartes de voeux. Sihem travaillait avec son père; il tenait la caisse, elle s’occupait du reste, elle orientait les clients, les renseignait, les conseillait, répondait à leurs questions. Eté 2010, en lisant le journal, j’apprends le décès de son père; j’en parle à ma mère; la nouvelle l’attriste profondément; je lui dis pourquoi cette disparition m’a également affecté. Quelques jours plus tard, je suis allé présenter mes condoléances à Sihem: elle était désormais à la caisse; j’ai essayé de la réconforter comme je pouvais en mettant en exergue les qualités, les valeurs morales de son père avec qui j’échangeais quelquefois des idées sur le bon vieux temps, elle avait les larmes aux yeux… 19 Septembre 2010, décès de ma mère suivi sept mois plus tard de celui de ma soeur Soraya. Mon stock d’enveloppes s’était épuisé; Il fallait que je m’approvisionne à nouveau; j’en ai profité pour apprendre à Sihem cette double disparition; je l’ai fait en m’adressant à elle comme à quelqu’un de proche. Elle m’a dit qu’elle partageait ma peine, qu’elle me comprenait. En réalité, je lui en ai fait part surtout pour qu’elle sente que nous étions finalement solidaires dans cette épreuve, compte tenu notamment de la proximité dans le temps des trois décès. Je lui ai aussi parlé brièvement de la résilience, du devoir de mémoire; je dis brièvement parce que je ne voulais pas la gêner dans son travail; elle était en phase avec mon propos, je le voyais, je le sentais. Le 25 février dernier, en parcourant Twitter, je tombe sur une quinzaine de tweets évoquant la librairie de façon expressive et séduisante; quelques-uns de ces tweets racontent la disparition de Sihem: je suis déconcerté, sonné, ébranlé ! « Allahouakbar ! Comment est-ce possible ? Allahyerhamha… » me dis-je en moi-même. Mes flash-back à ce moment précis convergent vers le sourire de Sihem. Je me précipite à la librairie; sa mère est à la caisse; je lui parle des tweets et lui présente mes condoléances. « Elle est morte il y a un an, le 22 février 2019… » me dit-elle, digne, courageuse, le regard triste. Le 22 février 2019, c’est le début du Hirak… Je lui réponds: « Quand je ne venais pas à la librairie, il m’arrivait de croiser votre fille non loin d’ici, entre la Grande poste, le Boulevard Khemisti et la rue Didouche Mourad. Elle était toujours alerte et lumineuse. On se saluait. La dernière image que j’ai conservé d’elle remonte au début de l’année 2018 ou peut-être à fin 2017, je passais devant le restaurant turc de l’avenue Pasteur; Elle y déjeunait. Nous nous sommes regardés… » L’autre jour, alors que je m’apprêtais à sortir de la librairie après y avoir acheté Le message de l’islam, un essai de Roger Garaudy, je me suis aperçu que le portrait de Sihem était accroché à un mur, au fond de la salle, à côté de celui de son père. Le lendemain, j’ai dit à son frère: « C’est toujours bien d’évoquer les êtres chers disparus; c’est plus qu’un devoir de mémoire, c’est une façon de rappeler qu’ils ont existé et vécu, qu’ils ont une histoire et que leur histoire raconte aussi celle de leur famille. » Il acquiesça. En écrivant ces lignes, je pense à la très belle chanson de Georges Brassens, Les passantes, dont je livre ci-dessous quelques extraits en hommage à Sihem.

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui
 Lamine Bey Chikhi

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