Bribes d’histoire -51-

Posté par imsat le 7 mars 2020

Elle était dynamique, courtoise, attentive, sympathique, professionnelle, gentille, toujours souriante, disponible. Je ne l’avais jamais vue contrariée ou énervée. Un jour, son père, lui aussi affable, aimable et bienveillant, m’a dit : « Je vois que vous venez souvent acheter trois ou quatre enveloppes. Si vous le voulez, prenez-en un paquet de 30 ou plus et je vous fais une réduction, c’est plus économique » J’ai très vite accepté la proposition. Mais je n’allais pas à la librairie « Maison de la presse » (propriété de la famille Bouksani depuis plusieurs décennies) uniquement pour les enveloppes, j’y allais aussi pour acheter des livres, des cartes postales ou des cartes de voeux. Sihem travaillait avec son père; il tenait la caisse, elle s’occupait du reste, elle orientait les clients, les renseignait, les conseillait, répondait à leurs questions. Eté 2010, en lisant le journal, j’apprends le décès de son père; j’en parle à ma mère; la nouvelle l’attriste profondément; je lui dis pourquoi cette disparition m’a également affecté. Quelques jours plus tard, je suis allé présenter mes condoléances à Sihem: elle était désormais à la caisse; j’ai essayé de la réconforter comme je pouvais en mettant en exergue les qualités, les valeurs morales de son père avec qui j’échangeais quelquefois des idées sur le bon vieux temps, elle avait les larmes aux yeux… 19 Septembre 2010, décès de ma mère suivi sept mois plus tard de celui de ma soeur Soraya. Mon stock d’enveloppes s’était épuisé; Il fallait que je m’approvisionne à nouveau; j’en ai profité pour apprendre à Sihem cette double disparition; je l’ai fait en m’adressant à elle comme à quelqu’un de proche. Elle m’a dit qu’elle partageait ma peine, qu’elle me comprenait. En réalité, je lui en ai fait part surtout pour qu’elle sente que nous étions finalement solidaires dans cette épreuve, compte tenu notamment de la proximité dans le temps des trois décès. Je lui ai aussi parlé brièvement de la résilience, du devoir de mémoire; je dis brièvement parce que je ne voulais pas la gêner dans son travail; elle était en phase avec mon propos, je le voyais, je le sentais. Le 25 février dernier, en parcourant Twitter, je tombe sur une quinzaine de tweets évoquant la librairie de façon expressive et séduisante; quelques-uns de ces tweets racontent la disparition de Sihem: je suis déconcerté, sonné, ébranlé ! « Allahouakbar ! Comment est-ce possible ? Allahyerhamha… » me dis-je en moi-même. Mes flash-back à ce moment précis convergent vers le sourire de Sihem. Je me précipite à la librairie; sa mère est à la caisse; je lui parle des tweets et lui présente mes condoléances. « Elle est morte il y a un an, le 22 février 2019… » me dit-elle, digne, courageuse, le regard triste. Le 22 février 2019, c’est le début du Hirak… Je lui réponds: « Quand je ne venais pas à la librairie, il m’arrivait de croiser votre fille non loin d’ici, entre la Grande poste, le Boulevard Khemisti et la rue Didouche Mourad. Elle était toujours alerte et lumineuse. On se saluait. La dernière image que j’ai conservé d’elle remonte au début de l’année 2018 ou peut-être à fin 2017, je passais devant le restaurant turc de l’avenue Pasteur; Elle y déjeunait. Nous nous sommes regardés… » L’autre jour, alors que je m’apprêtais à sortir de la librairie après y avoir acheté Le message de l’islam, un essai de Roger Garaudy, je me suis aperçu que le portrait de Sihem était accroché à un mur, au fond de la salle, à côté de celui de son père. Le lendemain, j’ai dit à son frère: « C’est toujours bien d’évoquer les êtres chers disparus; c’est plus qu’un devoir de mémoire, c’est une façon de rappeler qu’ils ont existé et vécu, qu’ils ont une histoire et que leur histoire raconte aussi celle de leur famille. » Il acquiesça. En écrivant ces lignes, je pense à la très belle chanson de Georges Brassens, Les passantes, dont je livre ci-dessous quelques extraits en hommage à Sihem.

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui
 Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -50-

Posté par imsat le 26 février 2020

J’avais envisagé de plancher sur les documents relatifs au jugement rendu en faveur de mon père suite au litige qui l’opposa à Gilles dans les années 40 au sujet de la vente d’un lot de terrain. Je ne pensais pas spécialement ni uniquement à la dimension juridique et judiciaire du dossier. Je songeais à tout le reste, je veux dire à tout ce qui pouvait renvoyer au contexte général de l’époque. Je ne l’ai pas encore fait mais je continue de penser que je pourrais extraire de la volumineuse documentation, des éléments socio culturels et politiques. Avec le recul, le volet historique du document prend une importance particulière. L’idée d’un décryptage tous azimuts ne me laisse pas indifférent. Ce que j’en pensais il y a une dizaine d’années alors que je l’avais à peine survolé continue de retenir mon attention. Ma pensée initiale était associée à une image montrant mon père engagé dans une procédure, sereinement, prêt à en assumer toutes les conséquences (après-tout, il pouvait perdre le procès), déployant rationnellement ses moyens, sa stratégie face à quelqu’un qui devait lui aussi disposer des arguments nécessaires pour lui tenir la dragée haute. Aujourd’hui, en général, on hésite à aller en justice. Je ne peux pas ne pas comparer même si les conjonctures sont différentes. Mon père a eu le courage, la volonté de répliquer judiciairement à son adversaire dans un contexte historique a priori dissuasif. Il l’a fait pour ne pas renoncer à ses droits. L’intérêt juridique du dossier est indéniable, je ne saurais l’occulter, mais je reste partagé entre ce volet technique, objectif et les aspects subjectifs, ceux mettant mon père en scène. Quand je dis mon père, je pense à sa psychologie, à son état d’esprit avant, pendant et après le procès. En arrière-plan, j’essayais, j’essaie encore d’imaginer tout ce qu’il y avait autour, c’est-à-dire la société, la famille, les relations sociales, la vie professionnelle. J’ai l’impression d’avoir trop tergiversé par rapport à ce que je souhaitais faire mais je pensais qu’il fallait d’abord ne pas oublier et voir comment traiter ce à quoi je voulais parvenir. J’étais aussi attiré par ce qui pouvait ressortir du dossier en termes littéraires et philosophiques. Il m’arrive de me dire que le simple fait d’y penser de façon plus ou moins récurrente est suffisant. Et c’est vrai que dans ma tête, les éléments sont déjà en place, presque scénarisés; ce sont des images qui défilent devant moi dans le désordre; parfois ce sont des sentiments qui émergent; oui, c’est racontable, oui ce serait bien d’engager la formalisation; encore faut-il que je prenne le temps de compulser le dossier…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -49-

Posté par imsat le 10 février 2020

« J’aime sortir du cinéma dans un état second, ébloui par la lumière du jour, presque étonné que le monde ait continué sa ronde sans moi. » (Mikaël Ollivier). Cet éblouissement, je l’ai ressenti des dizaines de fois, surtout à Alger. Mais j’éprouvais en même temps d’autres sensations, d’autres impressions. Je ne mettais pas de mots dessus; je n’en parlais pas; elles étaient là, j’en étais conscient; je veux dire que j’étais conscient de passer de la fiction cinématographique pour laquelle j’avais développé une addiction, à la réalité. Je me rappelle avoir fortement ressenti une pluralité d’impressions quasi simultanées concomitamment à ce passage, à cette transition après avoir regardé Out Of Africa de Sidney Pollak avec Robert Redford et Meryl Streep. J’étais évidemment ravi d’avoir vu le film mais j’avais senti comme une coupure, une fracture nette, brutale entre ce que je venais de suivre et la foule dans laquelle je m’étais retrouvé à la sortie du cinéma, entre Didouche Mourad et Place Hoche. J’étais donc heureux à la fois d’avoir vu jouer Redford et de renouer avec le réel. Mais il y avait en moi comme une appréhension, une anxiété, une crainte, le tout connecté à une confusion entre l’histoire du film et la vraie vie. Et très vite, dans ma tête, je tentais de me rassurer en pensant que je ne me débarrasserais de cet inconfort psychologique qu’en rentrant à la maison, retrouver les miens. En vérité, il y avait en moi un second niveau de perception: La réalité, au fond, ce n’était pas la foule, les voitures, les gens attablés aux terrasses de café, les bruits de la ville, non la réalité était liée à ceux que j’allais retrouver à la maison, au premier rang desquels ma mère, et avec lesquels je prendrais le café de l’après-midi, accompagné de délicieux makrouds ou d’une tamina au miel pur ou encore de brajs, de refiss. Ce n’est pas le cinéma qui était en cause mais, comme on dirait aujourd’hui, l’éco-système, les gens, la multitude et précisément ce que l’on retrouve au sortir des salles obscures. A Paris, en 1995, dans des circonstances presque analogues, mon inconfort psychologique était encore plus pesant alors que je venais de voir Soleil de et avec Roger Hanin et Sophia Loren, dans un cinéma de Montparnasse. Je crois que c’était en septembre 1997. Juste avant de me retrouver sur le Boulevard, je pensais encore être à Alger et croyais que j’allais rentrer chez moi, comme d’habitude. Et puis, je me rendis compte que je n’étais pas à Alger, que j’étais à Paris, une ville peut-être fictive, irréelle. J’avais l’impression d’être dans un puzzle aux éléments étranges et anxiogènes: Paris, Alger, le film, la réalité, Montparnasse; j’étais bel et bien un étranger dans la ville; et la perspective d’aller à l’hôtel après le dîner ne faisait qu’exacerber mes tensions intérieures. Bien après, en repensant à cet épisode, j’ai acquis la certitude que le cinéma comme plaisir total avant, pendant et après le film, était intimement lié à l’enfance, à l’insouciance de l’enfance c’est-à-dire à une période où l’évasion via le cinéma n’est pas contrariée ni parasitée par quoi que ce soit, et ne peut être intellectualisée ni générer des sensations autres que le ravissement, le rêve, l’identification à tel ou tel artiste, l’appropriation temporaire, éphémère mais agréable de telle ou telle scène.

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -48-

Posté par imsat le 28 janvier 2020

J’aime les stars de cinéma, surtout celles des années 50, 60 et un peu 70; j’aime leurs photos, en particulier celles en noir et blanc. J’en ai déjà cité pas mal dans mes évocations. Ma liste comprend des dizaines d’acteurs et d’actrices superbes, exceptionnels, charismatiques, dont notamment Burt Lancaster, Barbara Stanwyck, Gary Cooper, Sophia Loren, Marcello Mastroianni, Ingrid Bergman et tutti quanti. Pour moi, voir ou revoir les films dans lesquels ils ont joué, c’est toujours un grand bol d’air frais, une rupture hautement qualitative avec ce que le réel me donne à voir aujourd’hui. Le chic de la tenue vestimentaire de ces artistes a toujours capté mon attention. Je le dis ainsi en me rappelant cette auditrice qui avait fait une belle intervention en rapport avec ce sujet, sur la radio algérienne (émission Franchise de nuit animée par Djamel Benamara). C’était il y a longtemps, peut-être la fin des années 90. Elle s’était d’abord excusée d’aborder un sujet qui, disait-elle, n’avait peut-être rien à voir avec ce que les auditeurs avaient l’habitude d’évoquer. L’animateur la mit à l’aise et l’encouragea à développer son propos. Elle se mit alors à parler des gens qu’elle croisait dans les rues d’Alger. Elle disait déplorer ne rencontrer que très rarement des hommes élégants, précisant que tel n’était pas le cas dans les années 60 et 70. Elle dit la même chose des femmes, et trouvait cela dommage. Elle parla d’esthétique, d’élégance, de couleurs, de la beauté simple, sobre et marquante de beaucoup de gens d’autrefois qui s’habillaient de façon classique. Elle précisa qu’elle se trompait peut-être en appréciant ainsi la façon de s’habiller des algériens de l’époque considérée (qui était aussi, faut-il le souligner, celle de la décennie noire) reconnaissant même qu’elle ne pouvait s’empêcher de toujours comparer avec des stars de cinéma, et que c’était sans doute son côté cinéphile qui lui faisait dire des choses excessives, sévères sur les aspects extérieurs, les postures, la démarche des gens. Je l’avais trouvée pertinente d’abord parce que ce qu’elle disait était fondé, ensuite parce qu’elle tentait d’expliquer sa position par le milieu social auquel elle appartenait; un milieu historiquement plutôt bourgeois dans lequel on allait souvent au cinéma, au théâtre et suivait l’actualité artistique en Algérie et à l’étranger. J’ai très vite adhéré au parallèle qu’elle fit ainsi avec le milieu social et familial d’autant que j’ai toujours pensé la même chose me concernant ainsi que nombre de mes proches. Il y avait en effet le cinéma qui occupait une place centrale dans nos loisirs, mais on s’intéressait aussi aux revues et magazines (Paris Match, Elle, Femmes d’aujourd’hui…). On suivait la mode, on se tenait au courant. La modernité faisait partie de nos centres d’intérêt. On écoutait avec plaisir et curiosité les récits souvent palpitants de ceux qui rentraient de voyage; on confortait ainsi notre savoir, nos connaissances. La culture, c’était aussi cela.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -47-

Posté par imsat le 13 janvier 2020

« La mort des parents ne devient définitive que le jour où leurs enfants ne sont plus là pour les évoquer » Ce propos de la romancière Benoîte Groult, je le fais mien sans aucune réserve. Il fait partie de la panoplie de citations à l’appui desquelles j’essaie d’étayer mes considérations sur la nostalgie, les êtres chers disparus ou encore les lieux que l’histoire ou les hommes ont dénaturés, démolis, piétinés, démembrés. Parler de ceux qui nous ont quittés aussi souvent que possible ne relève pas seulement du devoir de mémoire. Non, c’est plus que cela. Se souvenir dans cette optique, c’est aussi tenter de répondre à des attentes, des préoccupations actuelles. C’est une riposte salutaire aux incarnations de plus en plus sidérantes, bizarres, ambiguës du monde contemporain. Devoir de mémoire ? Cette notion n’est pas du tout une contrainte mais je pourrais recourir à d’autres qualificatifs pour dire les choses. Je parlerais volontiers du plaisir, du bonheur de se souvenir, y compris naturellement des disparus. Il y a une élégance dans cette façon de revoir, de revisiter les choses du passé. Mais il y avait aussi une élégance chez ceux que l’on garde dans sa mémoire. Et cette élégance n’est pas une vue de l’esprit. Elle a existé, elle était réelle. En témoignent les photos de notre album de famille mais aussi ce qui nous reste de nos conversations et rencontres d’autrefois intra ou extra familiales. Elégance de l’esprit, élégance des mots, charme discret, douceur de vivre, sérénité, considération,  éthique…tout cela a bel et bien existé. J’ai croisé LF la semaine dernière, rue Khélifa Boukhalfa. Nous avons justement évoqué les photos et ce qu’elles laissaient percevoir de notre mode de vie de jadis; je lui ai dit que je trouvais dommage que les lieux de notre enfance, de notre adolescence batnéenne aient été très peu photographiés. Je pense au quartier dans lequel nous habitions, aux écoles, aux cinémas que nous fréquentions, aux rues que nous empruntions, à leurs noms. Et en effet, comment s’appelait telle ou telle rue qui menait à tel ou tel endroit ? Comment s’appelait la rue qui se trouvait derrière le cinéma Le Régent, celle qui longeait la maison de notre grand-père Jeddi Larbi ? Et celle qui menait à la piscine municipale ? Ou encore la rue à l’extrémité de laquelle se trouvait la salle où nous allions faire des parties de baby foot et de billard après les cours de l’après-midi. Comment s’appelait la rue qui menait à la pépinière, je parle de l’accès à la partie supérieure de la pépinière pas de sa porte principale donnant sur l’avenue de la République ? Mince, je ne m’en souviens plus ! Peut-être n’avais-je pas la mémoire des noms. D’une certaine façon, ces lieux, qui avaient commencé à disparaître ou du moins à muter physiquement, géographiquement, quelques années après l’indépendance, ont aussi quasiment disparu symboliquement, faute d’avoir été photographiés. Il m’en reste des images éparses, incertaines dans un coin de ma mémoire. J’aurais aimé en avoir des photos, même en noir et blanc. J’en parle en sachant que c’est là une réaction minimale de ma part; cela me permet à tout le moins de me rappeler qu’ils ont existé, qu’ils ont une histoire. Il en est des lieux comme des êtres; si on cesse d’en parler, ils disparaissent à jamais.

Lamine Bey Chikhi

 

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Bribes d’histoire -46-

Posté par imsat le 29 décembre 2019

Lundi 23 décembre 2019, 11 h. On frappe à la porte. C’est Anis. « Tu n’as pas entendu ? » me dit-il. Je pense immédiatement à une mauvaise nouvelle. Et c’est à Bouteflika que je songe d’abord. Je me préparais depuis longtemps, cinq ans ou plus, à quelque chose qui ressemblerait à son éloignement définitif de la vie politique, à sa disparition tout en sachant que cela relevait de la volonté divine. « …Gaid Salah est mort » poursuit Anis. J’ai subitement l’impression que le ciel me tombe sur la tête. Je suis bouleversé, en colère, contrarié, triste. Je me rappelle très vite avoir eu deux semaines auparavant une sorte de pressentiment ou plutôt une appréhension sur les capacités physiques de Gaid Salah à aller au bout de sa mission historique. Dix mois durant, il s’était investi corps et âme dans la gestion de la crise politique et, au-delà, dans la direction du pays. J’en avais parlé autour de moi à plusieurs reprises depuis le déclenchement de la contestation populaire le 22 février. Je suis sorti de chez moi vers 14h. Je regardais les gens avec aversion à cause de leur indifférence apparente. Morosité, ciel couvert, temps maussade, incertain. J’avais le sentiment d’être le seul à prendre la mesure de l’événement. Morosité donc mais aussi sensation d’oppression. Sur twitter, j’ai écrit: « Gaid Salah est décédé. Allah yerahmou. Paix à son âme ». Sur un autre tweet, j’ai dit : « Il a pleinement assumé ses responsabilités au regard de l’histoire. Les algériens patriotes lui en sont reconnaissants » Dans la soirée, j’ai tenté de théoriser l’événement. Je me suis retrouvé à comparer ce que j’ai ressenti à l’annonce de la mort de Gaid Salah avec le sentiment que j’avais éprouvé lors de situations similaires. J’ai pensé successivement à la disparition, en 1972, du cousin maternel de ma mère, CA, personnalité importante du régime entre 1965 et 1971, à celles de Boumediene en 1978, de Boudiaf en 1993. J’essayais, à travers ce parallèle, de sortir de l’émotionnel, du ressenti immédiat pour comprendre à la fois la singularité de ma réaction et, par ricochet, celle de la disparition de Gaid Salah. Dans ma tête, des mots se télescopent: hasard, histoire, mektoub, courage, détermination, pressions socio politiques. Mais oui, ce que j’ai ressenti était particulier, inhabituel. Tout s’explique: J’ai cohabité à distance, intellectuellement, politiquement, stratégiquement avec lui durant 10 mois. J’anticipais ses déclarations (au moins une par semaine, parfois deux ). Ce que j’écrivais sur les réseaux sociaux quasiment au jour le jour, je le retrouvais dans les déclarations en question et je le diffusais sur le Web. C’était magique ! Je n’étais pas dans la fiction ou l’imagination. Non, j’étais bel et bien dans le réel. La convergence était totale entre ce que je pensais, ce que j’actais par écrit, ce que je souhaitais entendre du chef d’Etat-major de l’armée et ce qu’il allait effectivement dire et faire. Ses déplacements étaient annoncés via les médias et, par conséquent aussi, les déclarations qu’il allait faire. Leur programmation était conforme à mes attentes. J’observais, je scrutais, je décryptais l’évolution de la situation au jour le jour. Je commentais les faits, je défendais bec et ongles l’ANP, son Etat-major, sa feuille de route, son chef, ses discours, ses mises en garde, ses coups de gueule et ses mises au point. Et chaque fois que je postais un commentaire, un texte, des préconisations sur le Web, j’émettais en mon for intérieur le souhait qu’il en tienne compte, et c’est exactement ce qui se passait en permanence ! A aucun moment, je n’ai cessé de faire confiance à Gaid Salah, à l’Etat-major. J’étais, comme eux, optimiste, déterminé, pragmatique, combatif. Je craignais quand même qu’il ait des ennuis de santé. je l’ai dit autour de moi. J’ai émis une ou deux fois en moi-même le voeu qu’il puisse aller jusqu’au bout de sa mission. Fluctuat nec mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »). C’est cette locution qui me vient à l’esprit lorsque je pense à lui, à son travail colossal, courageux, déterminant, audacieux au service de l’Algérie…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -45-

Posté par imsat le 18 décembre 2019

Je ne tire aucune fierté de mon diagnostic de la situation ni de mes prédictions. Après tout, j’aurais pu me tromper, mal apprécier ce qui allait se jouer en rapport avec le mouvement de contestation populaire, céder au chant de sirènes, lâcher la proie pour l’ombre…mais l’évolution des conjonctures a fini assez rapidement par me conforter dans ma vision initiale. « Seuls ceux qui ont la mémoire longue ont la capacité de penser l’avenir » J’ai pris connaissance de cette citation de Nietzsche il y a à peine un mois. J’ai d’abord pensé à Proust, à sa recherche du temps perdu. Justement, la Recherche du temps perdu est-elle une forme d’anticipation de l’avenir ? Pour moi, oui, indiscutablement. La mémoire longue, les souvenirs, les conversations familiales d’autrefois, ce que nous observions chez nos aînés, leurs conseils et recommandations, tout cela nous a aidés à forger graduellement une pensée critique et à asseoir des projections qui débordent le champ de la nostalgie, les images d’Epinal, pour constituer un ensemble de leviers capables d’investir le champ de la prospective. Si on est sincère, intègre, pondéré, de bonne foi, lucide, cartésien, alors, oui, on peut parvenir à séparer le bon grain de l’ivraie avant les autres et au bon moment.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -44-

Posté par imsat le 15 décembre 2019

Qu’ai-je envie de dire aujourd’hui à brûle pourpoint ? Plein de choses en rapport avec l’Algérie. Et d’abord avec l’élection présidentielle du 12 décembre. Elle s’est tenue dans un contexte difficile du fait des appels au boycott lancés par le Hirak. Mais elle a eu lieu. Qui a voté ? Les algériens patriotes. l’Algérie patriotique a voté et elle a gagné ! Naturellement, j’ai voté. Je m’en serais terriblement voulu si je ne l’avais pas fait. J’ai voté non pas seulement parce que c’est un droit constitutionnel mais parce que c’est un droit civique et moral. Je l’ai écrit sur twitter: ma perception du vote repose sur des considérations qui renvoient à la patrie, à la nation, à l’Etat à l’histoire, l’histoire avec un grand H et l’autre, celle de ma famille. Vivants, mon père et ma mère auraient-ils voté le 12 décembre ? Je pense que oui, et ce, pour un tas de raisons, parmi lesquelles, sans doute, celles relevant du bon sens, de la sagesse, bref toutes ces raisons qui convergent pour signifier l’exact contraire de la violence, verbale ou autre, de l’entêtement bête et méchant, de l’intransigeance, du dogmatisme, du nihilisme. Oui, mes parents auraient voté. Pour quel candidat ? Je l’ignore. Mais ils auraient voté parce que, chez nous, on a toujours respecté le cadre normatif de la société, on a toujours donné de la considération à l’Etat, à l’histoire, au travail, à l’ordre public, à la culture. C’est d’ailleurs aussi pour ces raisons que j’ai voté. Ce sont ces éléments d’appréciation qui m’ont permis de théoriser puis de « prophétiser » ce qui allait arriver, à savoir l’essoufflement puis l’impasse du Hirak, sa dénaturation, son instrumentalisation, son échec. Je l’ai écrit ici même mais autrement. J’avais également prédit le succès du pilotage par la haute hiérarchie militaire de cette phase sensible que l’Algérie allait traverser. De même que j’avais intégré dans ma perception des choses, le rôle majeur et le leadership du Chef d’Etat-major de l’armée, Gaid Salah dans la gestion de la crise. En vérité, tout cela, je l’avais « vu » six mois avant l’avènement du Hirak. Les signes avant-coureurs du mouvement de contestation et de ce qui allait advenir dans son sillage, je les avais perçus puis décodés aussitôt après les conversations que j’ai eues avec NC et MK en Août 2019, puis avec BC et ZA en septembre. Très vite, j’ai formalisé par écrit les éléments d’une prospective par rapport à la contestation qui se préparait et surtout à ce qui allait constituer la réponse stratégique, politique et sécuritaire de l’Etat-major de l’armée et plus globalement du système…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -43-

Posté par imsat le 26 novembre 2019

Je lui ai dit: « On se reverra quand il fera beau et on évoquera d’autres souvenirs » Il m’a répondu sur le ton de la plaisanterie: « On évoquera ou on révoquera… » Cette idée de révocation m’a immédiatement plu parce que je l’ai trouvée originale, singulière. Dans mon esprit, cette notion n’avait de lien qu’avec l’administration, le droit, le travail, le licenciement, le congédiement, l’annulation, les fonctionnaires. Je l’entendais ainsi pour la première fois suggérer quelque chose qui n’avait rien à voir avec le sens originel du mot ni avec les domaines, les thématiques auxquels elle s’applique en premier.
Révoquer des souvenirs, est-ce possible ? Oui, mais je ne l’ai jamais conçu ni admis. Révoquer en l’espèce signifierait-il renvoyer encore plus loin dans le passé ? Cela pourrait aussi vouloir dire effacer, zapper, occulter, marginaliser, néantiser, faire l’impasse, en prendre connaissance sans s’y attarder, rejeter d’un revers de la main…ou encore carrément ne pas du tout regarder derrière-soi. Ce serait rester sur l’instant présent, l’oeil rivé sur les perspectives. Mais alors, comment s’enraciner dans une histoire ? comment retrouver des moments de vie, des traces de vie ? Comment assumer un devoir de mémoire ? Comment tout simplement transmettre si l’on révoque les souvenirs comme me l’a suggéré Madjid ? Quand j’évoque des séquences du passé, je le fais certes pour moi, parce que cela me ravit, parce que j’en ai besoin mais aussi et peut-être surtout pour ceux qui ne sont plus parmi nous. Ce n’est pas seulement une façon de leur dire que je ne les l’oublie pas mais pour leur signifier que ce qu’ils ont entrepris, réalisé, laissé n’a pas été vain. Je le fais aussi pour les vivants mais j’avoue que je pense d’abord et essentiellement aux disparus, à tout ce qu’ils ont bâti et à ce qu’ils auraient voulu, aimé, souhaité faire, communiquer mais que, pour diverses raisons, ils n’ont pas concrétisé. Il ne s’agit pas seulement de choses matérielles mais de paroles, de recommandations, de préconisations, d’écrits, de rêves. Révoquer des souvenirs ? A ce jour, c’est  bien tout le contraire que j’ai fait et j’en suis satisfait. Mais je serais curieux d’en parler avec Madjid pour savoir exactement ce que cela pourrait signifier pour lui. Si cela voudrait dire se délester de l’inutile, du superflu, de ce qui ne sert à rien, je le comprendrais d’autant plus facilement que c’est ce que disent la plupart des gens fâchés avec la nostalgie, mais je n’y adhérerais pas parce que, dans les images du passé, tout est important ou en tout cas digne d’intérêt.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -42-

Posté par imsat le 12 novembre 2019

« Contrairement à ce qu’on croit souvent, il est périlleux d’écrire l’histoire d’une époque dont on n’est pas encore sorti. C’est une règle pour l’ethnologue et c’en devrait être aussi pour l’historien que l’objet d’une étude est d’autant plus compréhensible qu’il est plus éloigné de nous » (Jean-Marie Domenach, Approches de la modernité, 1986). J’ai immédiatement pensé à cette phrase en prenant connaissance du propos de Mohammed Harbi sur le Hirak qu’il considère comme « une réaction contre la dépossession et l’oppression ». Confrontée à la pertinente recommandation de JM Domenach qui cible explicitement et exclusivement l’ethnologue et l’historien, l’appréciation de Harbi me semble hâtive, expéditive. Ce qu’il dit serait compréhensible venant d’un journaliste dont le travail est de rendre compte de l’actualité, de relater dans l’urgence les faits qu’il observe, et, dans certains cas, d’émettre un commentaire, des impressions. La réaction sommaire est aussi compréhensible lorsqu’elle provient d’un citoyen lambda. Mais là, on a affaire à un historien consacré doublé d’un acteur du mouvement national. Harbi n’est d’ailleurs pas le seul universitaire algérien à décrypter à chaud le mouvement populaire. J’ai dû voir défiler des dizaines de politologues, sociologues, historiens algériens sur des plateaux de télévision (France 24, TV5Monde, CNews…): leur discours consensuel, unanimiste, étriqué est sidérant. Son contenu rejoint la déclaration faite par Harbi à l’occasion du 65ème anniversaire du déclenchement de la guerre de libération nationale. Rien en définitive ne semble distinguer ces universitaires des algériens ordinaires à qui on pourrait pardonner des opinions tendancieuses, erronées parce qu’ils réagissent à chaud et avec les mêmes pré-supposés par rapport à la nature du pouvoir algérien. La pierre d’achoppement des analyses faites dans la précipitation, s’agissant de l’Algérie, semble être systématiquement connectée à la notion de pouvoir, à l’image que le pouvoir renvoie. Dans l’esprit de la plupart des intellectuels algériens, le pouvoir ou le système ne représente rien de positif; il ne peut qu’être critiqué, dénoncé, stigmatisé, vilipendé. Harbi est précisément dans cette posture. Il est dans le déni d’une certaine histoire, celle des acquis engrangés depuis l’indépendance dans de très nombreux domaines. l’Algérie est bel et bien indépendante, et les algériens aussi ! Les algériens circulent, voyagent librement, étudient, travaillent, investissent, font du sport, construisent… La presse algérienne est l’une des plus libres du monde arabo africain. Je pourrais conforter mon propos par moult autres arguments mais je ne le ferais pas parce qu’ils sont connus de tous les algériens de bonne foi. En réalité, les acquis dont il s’agit sont le fruit du labeur de générations entières de cadres qui se sont engagés, investis sans complexes ni idées préconçues dans la bataille de l’édification du pays. Ces cadres, ces travailleurs se sont donnés pleinement pour donner un sens, une tangibilité à la souveraineté, à l’indépendance de l’Algérie. Harbi occulte tout cela, préférant, comme souvent, se pencher sur les révolutions de palais et autres luttes intestines qui ont marqué la guerre de libération et la gouvernance post indépendance. Quoi qu’il en soit, sur le Hirak, son diagnostic n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer de lui. Harbi est dans des affirmations à brûle-pourpoint, ex cathedra; il ne s’interroge pas, ne se questionne pas, passe carrément à côté de la complexité du Hirak, de ses soubassements et ramifications, de ses zones d’ombre, et des multiples interrogations qu’il soulève pourtant dans la société. Son regard n’est pas un regard objectif, distancié, nuancé. En ce sens, il n’apporte rien de constructif au débat…

Lamine Bey Chikhi

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