Bribes d’histoire -38-

Posté par imsat le 18 septembre 2019

Je pourrais continuer à évoquer Mà (ma mère) abstraction faite de sa disparition, il y a 9 ans, le 19 septembre 2010. Oui, je le pourrais comme je l’ai d’ailleurs fait abondamment depuis nombre d’années. Mais rappeler en même temps opportunément la date de sa disparition, fait partie du devoir de mémoire.
Il y a les évocations dans lesquelles je la cite nommément car elles la concernent exclusivement. Et il y a tout le reste, tout ce que je dis et qui, en vérité, renvoie en filigrane à Mà. A Soraya, à mon père également plus ou moins fréquemment. A Fayçal aussi. Mais systématiquement, inéluctablement à Mà. Allah yerhamhoum ainsi qu’à tous les autres proches disparus. Mà est donc toujours là, soit directement soit dans l’implicite, entre les lignes, en pointillé. Elle est omniprésente, y compris lorsque ce que j’écris n’a pas grand-chose à voir avec notre vie d’autrefois. Aujourd’hui, je me demande ce qu’elle aurait pensé de la contestation populaire qui agite le pays. En réalité, je devine ses réflexions, ses interrogations probables…Je crois qu’elle aurait été d’accord avec mon propos sur ce mouvement. Je suis à peu près sûr qu’elle m’aurait posé des questions simples, réalistes, logiques: « Que cherchent-ils au juste, ces gens du Hirak ? » ou encore: « Pourquoi manifestent-ils le vendredi, jour de repos mais surtout de prière et de recueillement pour les pratiquants ? » Le bruit des hélicoptères de la police nationale qui survolent le centre d’Alger chaque vendredi et mardi à cause des manifestants l’aurait fortement indisposé. Elle m’aurait aussi dit: « Que Dieu préserve l’Algérie » Elle aurait été préoccupée par l’état de santé de Bouteflika, par le sort de certains de ses proches incarcérés (Ouyahia, Sellal…) Elle aurait évoqué Louisa Hanoune, elle aussi placée en détention provisoire. Je pense qu’elle aurait été choquée, sidérée, comme moi, par ce qui est arrivé aux personnalités en question, par la fulgurance de certaines situations, l’accélération de l’histoire, ainsi que par les causes à l’origine des dérives du « système ». Oui, elle aurait adhéré à ma vision des choses car elle avait le sens, la mesure des choses. Je lui aurais rendu compte quotidiennement de l’évolution de cette nouvelle crise algérienne. Sa question récurrente aurait été: « Oui, mais que veulent-ils alors, ces gens, puisqu’ils refusent de dialoguer avec le pouvoir, rejettent toutes ses propositions et ne veulent pas aller aux élections présidentielles? » Je crois aussi qu’elle aurait abondé dans mon sens si je lui avais dit que Bouteflika a été trahi par tout le monde ou presque, pas seulement par sa garde rapprochée, mais par la majorité des algériens…je lui aurais expliqué par petites touches, elle aurait compris, nous serions même tombés d’accord sur les connexions de la crise algérienne avec l’histoire telle que nous en avons toujours parlé…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -37-

Posté par imsat le 14 septembre 2019

Brève rencontre avec Abderrezak cousin maternel de ma mère, en marge des obsèques de son frère Abdesselam (97 ans) qui rejoint ainsi Khali Mahieddine décédé, lui, quinze jours plus tôt à l’âge de 99 ans. Echange express avec Abderrezak que je n’avais pas revu depuis 34 ans ! Il se souvient du dépôt de la rue St Germain à Batna, de la machine à écrire de mon père. Cette machine à écrire, Abderrezak mais aussi d’autres éléments de soutien à la cause nationale y avaient recours pour écrire divers courriers. En fait, ils relevaient tous de la même cellule locale de soutien. Il se rappelle aussi avoir été invité par mon père à remplir des boîtes de toutes sortes de produits (savonnettes, gâteaux, produits sanitaires et autres…) sachant pertinemment que cela entrait dans le cadre de l’appui protéiforme à la cause nationale. Abderrezak s’interroge : Ma mère était-elle au courant de ce soutien? En avait-elle été informée par sa tante maternelle ? Je me suis renseigné récemment : Oui, elle était au courant, mais on n’en parlait pas.; c’était implicite; il fallait agir, il suffisait d’agir mais en toute discrétion, c’était ce qui comptait. La veille de l’enterrement de Abdesselam, Abderrezak a évoqué plein d’autres anecdotes avec Anis, notamment un déjeuner auquel il avait été convié par mon père au début des années 50, « en même temps qu’un pied noir et un franco musulman de Batna »; il ne se souvient pas de leur nom. J’aurais aimé conversé un peu plus avec lui. La dernière fois qu’on s’était vus, c’était à la maison, au printemps de l’année 1985 (ou peut-être 1982). Lui soutient que c’était en 1985. Quoi qu’il en soit, je venais d’échouer à un concours d’accès aux Affaires Etrangères. On en avait parlé. Il connaissait bien le système pour avoir été diplomate des années durant. Je lui ai dit que j’avais même écrit à l’ONU pour un poste à l’étranger, on m’avait répondu que cela n’était pas possible parce que l’Algérie était sur-représentée au sein cette institution. Finalement, c’était bien ainsi : je me suis très vite rendu compte que cette idée de bosser pour les AE, ce n’était pas du tout une ambition de ma part. Au fond, j’étais plutôt un voyageur immobile et cette histoire de diplomatie, c’était une fiction, une simple projection, une tentative de voir comment ça serait dans ma tête. Parmi les sujets donnés au concours, il y avait une résolution du « Front du refus » à commenter en arabe. J’avais trouvé le sujet stupide et démagogique. Franchement on pouvait trouver mieux. Je ne regrette vraiment pas d’avoir été éliminé du concours à cause de ce sujet détestable que j’avais complètement bâclé.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -36-

Posté par imsat le 4 septembre 2019

Je crois que la convivialité d’autrefois, en tout cas celle que j’ai tenté de faire revivre à travers des mots, des questionnements, des fragments de souvenirs n’existe plus ou plutôt n’est plus répandue comme elle l’était. Je la retrouve quand même un peu virtuellement dans le groupe littéraire auquel j’ai adhéré sur facebook il y a un peu plus d’une année. C’est comme un sanctuaire, un espace d’échange serein, élégant, interactif. Ce groupe est sélectif; mais il s’agit d’une auto sélection pour ainsi dire; on y adhère si l’on aime vraiment la littérature, l’écriture. On y évoque et partage des souvenirs, des lectures, des rencontres, des lieux. Lorsque je me « réfugie » dans ce groupe, je le fais aussi pour échapper « au bruit et à la fureur » du Mouvement populaire qui en est à son 7ème mois de contestation. Je me suis amusé à tenter un parallèle entre ce que j’écris sur la page FB du groupe en question et mes commentaires sur la situation politique algérienne. Je me suis retrouvé à naviguer entre deux mondes complètement, fondamentalement, radicalement différents.
Avec les fans de littérature, les mots sont pesés, réfléchis, subtilement utilisés, toujours à leur place. On n’écrit pas n’importe quoi ni n’importe comment. On est dans l’exercice de style, pas pour frimer ou épater, mais pour se mettre au diapason de l’auteur dont on parle, de son oeuvre. L’exigence est là !
Le Hirak, lui, suscite, inspire, véhicule de l’agressivité, des invectives, de la tension, de l’exclusion, des violences verbales. On parle de révolution du sourire mais le discours des manifestants est plutôt agressif, sectaire, dogmatique, truffé de contradictions et pas du tout convivial.
En ce sens, oui, le Hirak constitue une rupture (mais ce n’est pas la première dans l’histoire du pays) avec un certain art de vivre, de parler, d’échanger. Il vient en fait s’ajouter aux pratiques, discours, postures qui ont graduellement mis fin aux belles choses encore en vigueur jusqu’à la fin des années 60.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -35-

Posté par imsat le 24 août 2019

J’entends encore mon père me dire d’un ton ferme : « Regarde devant toi quand tu marches ! » ou encore: « Tiens-toi droit quand tu manges ! » Il m’a sermonné ainsi deux ou trois fois, guère plus. J’entends aussi ma mère me recommander fréquemment mais toujours très diplomatiquement, la prudence, la pondération, la sagesse. Ce n’est pas par hasard que j’en parle aujourd’hui. Non, je le fais parce que les conseils, les mises en garde d’autrefois ont immédiatement et naturellement émergé de ma mémoire lorsque j’ai tenté de trouver des explications normales, sensées, je veux dire des explications relevant de la morale, de la philosophie, de la culture, aux nombreux scandales politico financiers mis à nu par les autorités depuis un peu plus de six mois en Algérie dans un contexte marqué par une forte mobilisation populaire pour le changement. Un intellectuel a évoqué la nécessité de moraliser la société algérienne, condition sine qua non, selon lui, d’une vraie refondation de l’Etat. Je suis d’accord avec lui. Je l’ai écrit sur Twitter. Un intervenant m’a rétorqué que la moralisation ne se décrétait pas; je lui ai répondu que j’approuvais son propos, mais j’ai conclu mon commentaire en citant Camus: « Un homme, ça s’empêche ».
Et cette phrase de l’auteur de l’Etranger m’a paru indissociable des « remontrances » et conseils précités de mon père et de ma mère. Evidemment, j’ai établi la connexité en question après les avoirs actualisés, réinterprétés, passés au peigne fin, sortis de leur contexte originel, celui de l’enfance ou de l’adolescence. En général, les gens se polarisent autour du délit lui-même, rarement sur les causes profondes à l’origine du délit, sur la genèse d’une situation. Personnellement, ce qui m’intéresse c’est d’abord le pourquoi des choses, pas la matérialité des faits….Il y a donc les mises en garde des parents, mais il y a aussi des renvois à d’autres concepts qui me paraissent aujourd’hui tout aussi importants. Quand il m’arrivait de lui demander comment elle pouvait expliquer nombre de situations, de postures, de réactions que je trouvais étranges, curieuses, incompréhensibles au regard de ce que nous considérions comme des conventions sociales, ma mère me disait: « C’est lié au milieu… », elle me disait aussi: « C’est une affaire de savoir-vivre, de siyassa, de hikma… ». Eh bien, elle avait parfaitement raison ! Et c’est d’ailleurs largement à l’aune de ses éclairages que j’ai appris à décrypter tout ce qui, dans les pratiques, les relations sociales, les dérives individuelles, pouvait m’interpeller, me choquer, me sidérer…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -34-

Posté par imsat le 18 août 2019

Moi, avant de lire Proust, je vivais comme lui, je veux dire dans ma tête. Enfin, je m’en suis rendu compte après l’avoir lu.

Aujourd’hui, quand il m’arrive de boire une limonade, je me remémore immédiatement les sodas de mon enfance.
Le plaisir dure deux ou trois minutes mais il est intense.

Le souvenir et le plaisir sont intimement liés.

J’en ai parlé autour de moi; on m’a mis en garde contre les boissons sucrées; j’ai répondu: « S’il vous plaît, ne me gâchez pas ce rarissime moment de bonheur… »

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -33-

Posté par imsat le 3 août 2019

Pourquoi la question de l’appréciation de la langue française est, pour moi, éminemment subjective, personnelle ? Parce que ses soubassements ne renvoient pas qu’à une histoire nationale. Ils ont aussi une dimension familiale indéniable, consistante elle-même connectée à une histoire plus globale. Beida a été la première enseignante algérienne de français au Lycée Ben Boulaid de Batna dont il faut préciser que c’était un établissement mixte. Elle y a dispensé ses cours au début des années 60, préférant reporter de quelques années l’entame de ses études supérieures, à la demande des responsables du secteur. Elle y donnait également des cours de latin. En classe de cinquième, outre les leçons de grammaire qu’elle nous donnait et divers textes qu’elle nous demandait de résumer, elle nous faisait lire notamment des extraits du Malade imaginaire, de l’Avare et d’autres oeuvres. En interprétant les personnages de Molière, il arrivait aux élèves que nous étions de rire sous cape; c’était nouveau pour nous mais nous étions ravis de goûter ne fut-ce que de façon rudimentaire aux délices du théâtre classique. Un autre souvenir découle de cet épisode, celui de PA, ex camarade de classe à l’école Jules Ferry, qui venait prendre des cours de latin à la maison une fois par semaine, avant de quitter définitivement Batna pour la France. J’avais bien tenté moi aussi de m’intéresser au latin mais j’ai très vite décroché. En rappelant cela, je voulais en profiter pour souligner que Beida a contribué au niveau qui était le sien, c’est-à-dire dans l’enseignement secondaire, à la transition post-indépendance, non seulement à Batna mais également au lycée Frantz Fanon à Alger. Je saisis cette occasion pour indiquer que notre cousine maternelle Fadila professa les mathématiques au lycée de Batna à la même période. Nombre d’anciens élèves du lycée n’ont pas manqué de le rappeler et de leur rendre hommage sur internet. Mais la transition post indépendance, mon oncle Brahim y a, lui aussi, participé en enseignant les mathématiques au CEG de la route de Biskra jusqu’à la fin des années 60. Quant à ma cousine Malika, elle était déjà institutrice à l’école Jules Ferry avant l’indépendance et y a poursuivi sa mission au delà de 1962. La langue française « butin de guerre » était ainsi positivement exploitée au profit du pays. Cette démarche était d’autant plus pertinente qu’elle s’engageait à un moment crucial de l’histoire de l’Algérie, à savoir l’indépendance nationale et, dans son sillage, les nombreux défis à relever, à commencer par l’éducation nationale et la nécessité absolue de pallier le départ des cadres français, en dépit de la rareté des ressources humaines disponibles. Les premiers coopérants français commencèrent à arriver à Batna à partir de 1965-1966. Toutes ces données ont une portée historique fondamentale même si je les restitue modestement et de façon parcellaire. Il est donc évident que je ne pouvais disserter sur mon rapport au français sans évoquer ces réalités qui allaient d’ailleurs consolider progressivement et durablement mon intérêt pour cette langue.

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -32-

Posté par imsat le 28 juillet 2019

« La Beauté est une des formes du Génie. Elle surpasse même le Génie, n‘ayant pas comme lui, à se démontrer. Elle est une des réalités suprêmes de ce monde, comme l‘éclat du soleil, comme l‘éveil du printemps, comme le reflet dans une eau sombre de cette conique d‘argent qu‘on appelle la lune. La Beauté ne se discute pas. Elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède. » (Oscar Wilde)

Le hasard a voulu que je tombe sur cette citation extraordinaire, lumineuse, impressionnante le jour où le ministre de l’Enseignement supérieur annonça qu’il allait faire en sorte que l’anglais remplace le français dans les filières scientifiques encore enseignées en français. Je me suis senti comme intellectuellement, culturellement agressé par cette information abondamment relayée par les médias. C’était un sentiment très personnel, subjectif, intérieur. Je n’ai pas pensé aux autres, je veux dire aux francophones comme moi. Non, la déclaration du ministre, je l’ai reçue comme si elle me concernait directement, à l’exclusion de tous les autres. Sur le moment donc, j’étais complètement désarmé et centré sur moi-même face à cette annonce stupide, cette menace devrais-je dire. Soudain, L’ineffable, la superbe, l’extatique citation de Wilde m’est tombée du ciel comme pour me permettre de pulvériser l’idiote résolution du ministre, et de mettre mes perspectives, mes projections à l’abri des pollutions de ce genre et des motifs absurdes de leurs auteurs. Bien sûr, Wilde est un auteur anglais mais je le lis en français comme j’ai lu l’argentin Borges ou le mexicain Octavio Paz, dans la langue de Voltaire. J’étais tenté d’écrire et d’adresser un texte à un média électronique pour expliquer pourquoi il fallait que la langue française soit « réhabilitée » et qu’elle dispose d’un statut spécifique en Algérie; mes arguments culturels, politiques, économiques, géo stratégiques étaient prêts, affûtés, affinés mais j’y ai renoncé. J’ai trouvé maladroits, insuffisants, carentiels ceux qui ont tenté de le faire sur la toile. Non, moi, j’étais sur une autre trajectoire, là aussi subjective. Et cette subjectivité renvoie à l’histoire non pas collective mais individuelle, personnelle. La citation de Wilde, je l’ai tout de suite faite mienne, du premier au dernier mot. Je l’ai trouvée fulgurante, impériale, impeccable, incontestable et d’une précision mathématique ! J’ai pensé : « y a rien à dire, la littérature est supérieure à la science ! « Et je lai dit exactement comme j’avais dit il y a quelque temps que la littérature était supérieure au cinéma. Et puis d’autres réflexions se télescopèrent dans ma tête: « Ils ne savent pas ce qu’ils disent ni ce qu’ils perdent en s’attaquant ainsi à la langue française ! »Comment leur expliquer que « la ponctuation, ce n’est pas de l’orthographe, c’est de la pensée » (Alexandre Vialatte) ? « Ils ne pourraient pas le comprendre. Pour comprendre, il faut d’abord savoir… »Le propos de Wilde sur la beauté est une quintessence de l’écriture ! C’est comme cela que je le reçois, que je le ressens ! Je ne sais pas si mon appréciation serait la même face à la version originelle de la citation. Je suis francophone; ce qui compte, c’est la traduction. Pour moi, la phrase de Wilde est française, complètement, indiscutablement ! Je l’ai relue  trois ou quatre fois. La description de la beauté y est parfaite, cristalline, inattaquable, excellemment ciselée…cette beauté est-elle réelle ? N’a t-on pas affaire à une projection artistique, une fiction, une utopie ? Des visages, des silhouettes me traversent l’esprit : ceux « des jeunes filles en fleurs » du lycée de Batna entre 1963 et 1967 ou encore ceux de la fille aux yeux bleu océan que j’ai évoquée ici même il y a quelques années. Mais il y a aussi Sandra Bullock dans l’Adieu aux armes, Romy Schneider dans Les choses de la vie, Michelle Pfeiffer, Stéfania Sandrelli et tant d’autres…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -31-

Posté par imsat le 17 juillet 2019

Bribes d’histoire, c’est tout à la fois bribes d’images, de conversations, d’échanges épistolaires, de documents anciens, de photos. Mais à la base de tout, il y a l’inspiration et quand elle vient à manquer, quand elle est entravée, perturbée, parasitée, il n’est pas aisé de faire émerger les fameuses bribes, d’en assurer une formalisation régulière, continue. Aujourd’hui, et ce n’est pas sans lien avec le passé, j’ai envie de rebondir sur ce que j’ai déjà eu à dire à propos du mouvement populaire qui continue de marquer l’actualité algérienne. Eh bien, la contestation me parait plutôt inertielle, statique, à contre-courant de l’inspiration et des motivations culturelles auxquelles je songe. C’est vrai, j’ai dit que ma compréhension de cette « protesta » qui semble s’être installée dans la durée sans pour autant bouleverser fondamentalement la donne politique, ne posait pas problème à partir du moment où je pouvais puiser des éléments de réponse dans l’histoire familiale telle que j’en avais extrait l’essentiel, enfin ce qui comptait vraiment pour moi. Ces derniers jours, je me suis intéressé aux slogans brandis par les manifestants et je me suis demandé pourquoi il n’y en avait aucun à caractère littéraire ou philosophique. J’ai trouvé que c’était une carence dans l’inventivité qui pouvait signifier beaucoup de choses. Certes, on réclame la démocratie, la liberté, le « dégagement du système » mais on ne recourt à aucune citation d’auteur pour enjoliver les revendications, frapper les esprits, inciter à réfléchir, conférer un impact global, planétaire à la contestation, sous des angles de rupture qui traduiraient une démarche fondée sur des idées, des aphorismes, des proverbes. Pourtant, ce ne sont pas les citations sur la liberté, le vivre-ensemble, la révolution, qui manquent. Il y a un vrai déficit dans l’expression, la présentation des mots d’ordre du Hirak; ça manque de punch; ça ne fascine pas, n’accroche pas, n’émerveille pas, n’enchante pas. J’ai tenté une jonction dans ma tête entre l’intérêt que nous autres (ceux de ma génération) accordions à la chose littéraire, aux questions et raisonnements philosophiques, et ce qui prévaut aujourd’hui et qui ne me semble pas attractif, par rapport aux préoccupations liées, entre autres, à la liberté, à la culture. Je me souviens encore de certaines vacances de printemps des années 60 et des conversations philosophiques et littéraires joyeuses et conviviales qu’il y avait entre Naziha, Beida, Faouzi, Fadéla. Il m’en reste des mots, des noms d’auteurs, Sartre, Kant, Balzac, Kateb Yacine, Nietzsche, des images, des sonorités, une résonance et puis cette sensation que j’avais éprouvée très tôt quant à l’importance, la puissance évocatrice de ce que j’entendais autour de moi. Et puis, plus tard, il y eut les classeurs de Madjid dans lesquels il avait pris des notes sur diverses thématiques philosophiques; ils avaient d’abord servi à Beida avant de m’être confiés; je m’en étais d’ailleurs largement inspiré dans mes révisions pour l’épreuve de philo au Bac. J’ai toujours considéré que l’écriture était d’abord une esthétique de la forme; eh bien, je le confirme, et je le redis en pensant précisément à ces classeurs, à l’écriture manuscrite de Madjid;  j’étais épaté par le soin avec lequel il les avait tenus, préservés. Mince! je ne vois plus rien de comparable aujourd’hui ! Et en plus, l’évolution des choses ne me parait pas annonciatrice de quelque progrès que ce soit en la matière.

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire-30-

Posté par imsat le 18 juin 2019

« L’identité n’est pas mon fort; j’ai perdu mon passeport six fois » (Chantal Thomas). Je me suis souvenu de cette phrase en allant contrôler ma tension. Le pharmacien m’a demandé de me reposer, d’ôter ma veste, de me mettre à l’aise. C’est ce que j’ai fait en m’asseyant sur une chaise. A ma droite, un monsieur d’un certain âge, 80 ans peut-être, m’a dit : « attention à ne pas laisser vos papiers tomber de votre veste » puis il s’est mis à me raconter l’histoire d’un de ses proches qui avait perdu son passeport dans un pays étranger, et rencontré les pires difficultés avant de régulariser sa situation pour pouvoir rentrer au pays. Finalement, j’ai renoncé à prendre ma tension, pour un tas de raisons: Le ramadhan, la chaleur, la fatigue, le stress, le bruit continu et très proche de deux hélicoptères de la police qui survolaient le centre d’Alger à cause des manifestants du mouvement populaire Hirak… Le vieux monsieur m’a même encouragé à m’en aller : « Vous serez peut-être en meilleure forme demain ou un autre jour » m’a t-il dit. Dehors, j’ai repensé à cet échange en même temps qu’au propos de la romancière sur son rapport à l’identité. Dans les deux cas, il s’agissait de passeports perdus. Perd-on son identité quand on a perdu son passeport, de surcroît à l’étranger ? Juridiquement, c’est très problématique. Mais comment se sent-on dans un tel moment, un tel endroit ? Je me souviens de ce que mon cousin Omar (paix à son âme) m’avait raconté au sujet de son premier jour à Washington où il devait aller récupérer une avance sur sa bourse avant de regagner Baltimore pour y effectuer des études de spécialité. C’était un week-end, l’ambassade était fermée; certes, il avait sur lui ses documents de voyage mais que valait ce lien administratif avec l’Algérie si sa représentation officielle était fermée au moment où il en avait vraiment besoin? Du jour au lendemain, on peut se retrouver complètement livré à soi-même, confronté à l’imprévisible, l’inattendu. L’identité est fragile, elle peut être bousculée, remise en question bureaucratiquement, stupidement n’importe où, n’importe quand. On peut même se retrouver subitement sans identité, cesser d’exister juridiquement. La numérisation de l’état civil a été catastrophique. Des citoyens ont vu leur identité amputée, modifiée, déformée, déclassée, supprimée. C’est ce qui est arrivé à cousine BF, choquée d’apprendre que tout ce qui la concernait avait purement et simplement disparu des registres de l’état civil. Je me souviens parfaitement de sa réaction alors que je venais de l’informer de la monumentale bévue commise par les services de la mairie. Au début, je suis resté sereinement dans le domaine des procédures, des possibilités que j’allais actionner pour régulariser la situation; je lui ai dit que j’allais immédiatement écrire à qui de droit et que tout se normaliserait dans les meilleurs délais. Mais, c’est après coup que sa « révolte », son désarroi ont vraiment retenti sur moi. « Tu te rends compte, je n’existe plus ! ils m’ont effacé de leurs registres ! » m’avait-elle dit. J’ai fini par faire miennes son incompréhension, sa colère légitime, sa tentation parfaitement justifiée de proférer quelques blasphèmes que j’aurais d’ailleurs volontiers partagés. Personne n’est à l’abri d’une confrontation violente avec ce qui pourrait affecter, dénaturer sa propre identité…il fut un temps où, dans l’un de mes rêves récurrents, je me retrouvais systématiquement dans une ville européenne, à la recherche de mon passeport perdu…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -29-

Posté par imsat le 6 mai 2019

L’histoire, ça se mérite. C’est-ce que je me disais hier tandis que je passais en revue nombre de situations passées et actuelles dans leurs diverses interconnexions. L’histoire se mérite, cela signifie notamment que certains y sont éligibles, d’autres pas. Je ne pense pas spécialement à la grande histoire mais à celle, à taille humaine, dont on a été un témoin voire un acteur. Je crois qu’une sélection naturelle s’opère entre ceux qui y ont accès parce que ce qu’ils ont à dire est sincère, authentique, réfléchi, et les autres. Peut-on la raconter cette histoire juste en la considérant comme une opportunité, parmi d’autres, de joindre l’utile à l’agréable? Possible, mais alors qu’est-ce que l’utile et l’agréable ? Ne risque t-on pas de fausser la démarche, son intérêt intellectuel, les objectifs escomptés ? On m’a fait remarquer que mes digressions et autres parenthèses étaient longues, et qu’elles brouillaient les pistes. Sans doute. Mais dire les choses en filigrane, allonger l’exposé des motifs, parfois outre mesure, c’est aussi un souci de clarification graduelle. Cet éclaircissement n’est productif que progressif. Il n’est pas accessible à ceux qui sont dans la précipitation, la simplification, les relais déformateurs. Ceux-là, au fond, l’histoire ne les intéresse que passablement ou pas du tout. Quand je pense aux êtres chers qui ne sont plus, je me dis que leur disparition ne doit pas être vaine, je veux dire en termes d’enseignements, de réflexion, de questionnements. Ils ont laissé toutes sortes de traces matérielles, humaines, morales, mais qu’auraient-ils souhaité laisser qu’ils n’ont pu concrétiser ? Je m’étais déjà posé la question à propos de mes parents; j’y avais partiellement répondu. Je crois aussi avoir effleuré la même interrogation pour d’autres personnes. Les mêmes interpellations s’appliquent-elles aussi à l’histoire qui transcende celle de la famille ? Ce que je crois, c’est qu’on n’appréhende pas correctement l’histoire nationale en occultant celle de la famille. Les grands bouleversements géopolitiques, les révolutions font fi de la micro histoire, on le savait. Pourtant, l’histoire en fragments est susceptible de favoriser une nouvelle compréhension à la fois de l’histoire globale et du présent.
Lamine Bey Chikhi

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