Bribes d’histoire -56-

Posté par imsat le 31 mai 2021

Je crois que l’histoire de l’Algérie française ne cessera pas de susciter questionnements, constats et étonnements de toutes sortes.

Il m’arrive de consulter sur facebook des pages consacrées à des photos liées à l’époque coloniale. Des photos en couleur et en noir et blanc essentiellement urbaines, montrant des villes algériennes, des scènes de rue prises durant la période en question.

Beaucoup de ces photos concernent les grandes villes (Alger, Oran, Annaba…) mais il y en a aussi qui mettent en évidence des villes moyennes ou petites comme Blida, Tizi Ouzou, Médéa, Mascara.

Je les regarde avec un certain détachement, d’abord parce qu’il me reste pas mal de souvenirs, d’images et d’impressions de l’époque dont il s’agit, via mon enfance batnéenne, ensuite parce que j’ai déjà largement anticipé les réponses aux commentaires et observations qu’ils soulèvent et que je passe en revue.

Je suis étonné des réactions dithyrambiques des internautes au sujet de ce qu’ils considèrent comme le bon vieux temps ou comme une période heureuse de l’Algérie.

Ces algériens, pour la plupart nés après l’indépendance, expriment une nostalgie pour des villes, des  constructions, des mutations architecturales, sociopolitiques qu’ils n’ont pas connues directement ni vécues.

Je me suis  demandé si l’on pouvait éprouver de la nostalgie pour ce que l’on n’a pas connu. J’ai pensé à mes propres nostalgies, celles dont j’ai abondamment parlé durant toute une décennie. Nostalgie familiale, nostalgie artistique ou cinématographique. Nostalgie de certaines rues,  de noms de boulevards, de quartiers disparus. Nostalgie pour des êtres qui nous ont quittés.

Je relativise la comparaison en soulignant que mes nostalgies reposent sur des souvenirs connectés à un vécu. Le cinéma, c’est du réel parce que ce sont des films que j’ai vus. Il m’arrivait, par exemple, de m’imaginer aussi fringant et ambitieux que Rastignac après avoir lu Le Lys dans la vallée, de Balzac, et vu son adaptation cinématographique.

Je ressens de la nostalgie pour la Russie impériale, pour la famille Romanov, à partir de ce que j’en ai appris via nombre de documentaires sur leur histoire, sur leur destin tragique.

Et puis, il y a bien sûr Proust et sa recherche du temps perdu. Mais, je fais la part des choses. Cela n’a rien à voir avec une adhésion automatique à des tranches, des épisodes historiques qui ont constitué un processus de colonisation destructeur, meurtrier, et pour tout dire génocidaire.

En lisant les commentaires sur des photos de l’Algérie française, j’ai tenté de les comprendre et finalement de les justifier en les comparant à une quête portant sur un pays et des villes qui ont certes existé mais dont l’histoire a façonné, nourri l’imaginaire de ceux qui les ont effectivement connus mais aussi de ceux qui ne les ont appréhendés que par le biais d’une transmission sublimée, fantasmée, sans doute excessivement subjective, donc tronquée.

Les nombreux commentaires sur lesquels je me suis arrêté font ouvertement et sans réserve  l’éloge d’une certaine Algérie française. J’ai relevé de très rares réponses attirant l’attention sur l’absence d’arabes sur les photos. Dans leur immense majorité, les images ne montrent que des européens, des pieds noirs. Des intervenants littéralement subjugués par ce que leur donnent à voir ces photos, parlent même à leur manière, implicitement ou indirectement, d’effets positifs de l’époque coloniale…

Lamine Bey Chikhi

 

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Bribes d’histoire -55 -

Posté par imsat le 30 avril 2021

« Avouer qu’on s’était trompé, c’est rendre le plus éclatant hommage à la perspicacité de son esprit. » (Gaston Bachelard)

Je m’interroge à nouveau sur ce qui s’est dit et qui se dit encore dans le sillage du rapport Stora au niveau officiel et dans les médias. J’entends parler de souhait d’apaisement, de réconciliation entre la France et l’Algérie, entre les peuples algérien et français. J’ai lu quelque part qu’il ne fallait pas s’inquiéter outre mesure de l’aspect souvent chaotique de la relation entre les deux pays, que c’était même normal dans la mesure où cela constituait une variante du « je t’aime, moi non plus » qui a toujours caractérisé cette relation.

Tout récemment et en dépit des déclarations polémiques et jugées plutôt agressives du ministre du Travail algérien sur « la France ennemi traditionnel et éternel de l’Algérie », et du ministre de la Communication, Porte-parole du gouvernement mettant en garde l’ambassadeur de France à Alger contre toute ingérence dans les affaires intérieures algériennes, le Président Macron n’en a pas moins souligné que, même si elle rencontrait encore quelques résistances en Algérie, la réconciliation souhaitée par ses soins et par son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune, était largement partagée. Pourtant, sur les réseaux sociaux, les échanges sont virulents, acerbes et sans concession entre partisans et adversaires d’une reconciliation entre l’Algérie et la France, entre francophones et arabophones, entre conservateurs et démocrates.

En toíle de fond de cette guerre électronique, il y a bien sûr le Hirak et l’OPA dont il a fait l’objet depuis février dernier de la part du mouvement islamiste Rachad et marginalement des séparatistes du MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie). Mais il n’y a pas que cela. J’ai aussi entendu certains évoquer une « communauté de destin » entre l’Algérie et la France !!!  Au même moment, d’autres, au contraire, soutenaient mordicus l’option d’une rupture graduelle mais définitive du cordon ombilical entre les deux pays…

Qu’est-ce que cela signifie ?

Qu’espèrent les algériens au-delà des indemnisations auxquelles la France doit procéder en réparation des dommages occasionnés par les essais nucléaires à Reggane, au-delà aussi de la restitution potentielle des archives et d’une éventuelle qualification officielle de la colonisation comme un crime contre l’humanité ?

Est-ce sérieux de songer à une communauté de destin entre les deux pays alors que tout s’y oppose, la culture, la religion, les lourds contentieux de l’histoire, les aspirations sociétales, sans oublier les positions systématiquement anti algériennes de l’extrême droite française ?

Il est vrai que dans certains milieux algériens (en Algérie et au sein de la diaspora), on n’entrevoit les perspectives algériennes que sous le seul prisme d’une relation spécifique, préférentielle avec la France. On avance moult arguments économiques, historiques, culturels, géographiques, etc, à l’appui de cette approche et on balaie d’un revers de main toutes autres alternatives au caractère exclusif de cette relation.

L’Algérie serait-elle dans l’incapacité d’envisager une rupture épistémologique dans ses projections à l’international, non seulement à partir d’une lecture sereine, innovante, audacieuse de son histoire, mais aussi à la lumière d’une analyse objective, sincère et réaliste des relations actuelles avec la France, des objectifs et du rôle de la France au sein de l’Union européenne et de tout ce qui serait de nature à entretenir des faux semblants, des illusions ?

Comment ne pas songer à une rupture paradigmatique dans notre nécessaire refondation de la relation avec la France quand on observe que, des deux côtés de la Méditerranée, on en est encore à instrumentaliser la question des visas et à introduire périodiquement dans sa gestion, des critères aggravant la discrimination déjà manifeste entre diverses catégories d’algériens ? Il y a en l’espèce un marchandage extrêmement détestable, malsain et pour tout dire politiquement et moralement inadmissible.

Un décryptage honnête, exhaustif et critique de la thématique des visas permettrait d’ailleurs à lui seul de mettre à nu la superficialité, la fausseté et la duplicité de la relation Algérie-France. Les autres volets de la coopération sont tout aussi critiquables parce que largement sujets à caution et pas du tout en phase avec les exigences liées à la réconciliation évoquée.

En définitive, tout ou presque est erroné dans notre perception et notre traitement de la relation Algérie-France. Pourquoi ne pas le reconnaìtre ?

Lamine Bey Chikhi

 

 

 

 

 

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Bribes d’histoire -54-

Posté par imsat le 31 mars 2021

Près d’un million d’Algériens ont quitté l’Algérie pour la France à la fin de la guerre de libération nationale.
C’est une statistique du ministère de l’Intérieur français rapportée par Benjamin Stora. En fait l’historien a exhibé cette donnée à maintes reprises dans des entretiens accordés à divers médias dans le sillage du rapport sur les « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » qu’il a remis au Président Emmanuel Macron le 21 février 2021.
L’historien avait d’abord déclaré;  « Ce qu’on ne sait pas, des algériens (près d’un million) quittent aussi leur pays à la fin de la guerre »  Il l’a fait de façon insistante et récurrente alors même qu’aucune question ne lui avait été posée à ce sujet. Et à chaque fois, il précisait que cette séquence historique était méconnue.
J’ai très vite relevé que ce propos était susceptible de prêter à confusion.  La présentation faite par Stora signifiait qu’il y a eu un départ massif d’algériens, quasiment comparable à celui des pieds noirs par le nombre, la simultanéité et la précipitation.
Je ne pouvais pas rester indifférent face à cette apparente « convergence » qui pouvait laisser place à une interprétation erronée et abusive d’une phase importante de l’histoire de l’Algérie.
J’ai donc questionné Stora via twitter en date du 2 mars 2021.
Voici sa réponse: « Ce sont les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur français sur le nombre d’Algériens établis en France dix ans après l’indépendance de l’Algérie (donc avec nationalité algérienne), en 1972. »
Le ministère de l’Intérieur français est évidemment plus précis. Il s’agit de départs étalés dans le temps, de 1962 à 1972. Cela n’a rien à voir avec le propos initial de l’historien.
Cela dit, même échelonné sur 10 ans, le nombre d’Algériens qui ont choisi de quitter l’Algérie pour la France reste significatif, en tout cas digne d’intérêt, quel que soit le mode de répartition qui l’a caractérisé.
Cette migration qui a eu lieu à un moment particulier pour l’Algérie m’intéresse à plus d’un titre. Il ne s’agit pas de la traiter de façon expéditive comme on serait tenté de le faire et comme le font la plupart de ceux qui évoquent le thème de l’émigration des trente dernières années.
Les raisons généralement avancées pour expliquer et justifier ces flux migratoires sont presque toutes liées à des considérations matérielles, environnementales, culturelles, politiques. Tantôt on fonde l’argumentaire en survolant ces éléments, tantôt implicitement, entre les lignes, parce qu’on ne veut pas dire les choses ouvertement. Et puis on décide de clore la conversation.
Je crois, pour ma part, que c’est plus complexe que cela, et parce que c’est plus complexe, on préfère s’en tenir à des explications simplistes, élémentaires.
Si l’on fait l’effort d’appréhender cette problématique en soulevant toutes les questions objectives qui lui sont liées, on pourrait sans doute éclaircir bien des points aux plans historique, sociopolitique et culturel.
On a affaire à une statistique relative à un fait historique lui-même généré par une guerre (la guerre d’Algérie) dont l’exposé et le décryptage sont indissociables de l’histoire globale de la colonisation de l’Algérie.
Comment traiter correctement ces corrélations fondamentales ?
« Le bon usage des méthodes statistiques oriente la réflexion vers le problème de l’articulation entre les deux lectures, prolongement de l’articulation entre la problématique historique et la procédure statistique. Il s’agit de rendre complémentaires les deux discours quantitatifs et historiques, le fait statistique et le fait historique « stylisé ».
Je partage cette pertinente recommandation de l’économiste et chercheur Jean-Yves Grenier. Je la trouve positivement exigeante et cohérente du point de vue de la méthodologie.
En effet, il ne s’agit pas seulement d’avancer des chiffres même parfaitement documentés, mais de se donner les moyens intellectuels d’en faire l’interprétation la plus exhaustive possible. La méthode est scientifique ou ne l’est pas. En l’occurrence, c’est l’analyse statistique qui vient conforter le caractère scientifique de la démarche historienne. Et c’est précisément sous cet angle qu’il convient d’apprécier la thématique relative aux algériens qui ont quitté le pays après l’indépendance.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -53-

Posté par imsat le 21 février 2021

    • « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants » (Jean d’Ormesson)
    • Il y a 60 ans, Le 21 février 1961, disparaissait, à l’âge de 51 ans, mon cher père Messaoud Arezki. Allah yerahmou, paix à son âme. Je crois n’avoir jamais cessé de penser à lui, d’une manière ou d’une autre. J’en suis même absolument sûr. Je crois avoir dit que je ne pensais pas à lui comme à ma mère. Je pense à eux différemment. Par moments, j’ai l’impression d’être dans une sorte de redondance dans ma façon de les évoquer. En réalité, cela n’a jamais été le cas. Aujourd’hui, j’ai la certitude qu’il y a toujours des circonstances porteuses ou génératrices d’un nouveau regard sur mes parents, sur nombre d’hypothèses liées à leur destin. Récemment, mais ce n’était pas la première fois, je me suis interrogé de nouveau sur les décisions cruciales que certains événements majeurs imposent et rendent incontournables. Mon père, par exemple, serait-il resté en Algérie après l’indépendance s’il n’avait pas disparu prématurément ? J’ai émis plusieurs hypothèses à ce sujet sans trancher la question. Naturellement, dans mes supputations, j’ai mis en avant l’aspect professionnel comme un élément déterminant dans la décision qu’il aurait été amené à prendre pour expliquer et justifier un départ (le sien et donc le nôtre, je veux dire notre famille). Il assurait la représentation de plusieurs sociétés dont les plus importantes avaient leur siège en France mais qui ont dû quitter le pays dès la fin de la guerre de libération nationale. Si certaines de ces firmes ont pratiquement cessé de commercer avec l’Algérie au lendemain de l’indépendance, d’autres ont vu leurs succursales algériennes progressivement nationalisées. Il y avait donc un ensemble de facteurs qui pouvaient objectivement, légitimement inciter mon père à opter pour un départ à fortes motivations professionnelles. Et d’ailleurs, quelle activité réellement en phase avec ses ambitions, son esprit libre, son tempérament libéral aurait-il pu exercer après l’indépendance ? Il avait, certes, des partenaires commerciaux algériens, mais leur réseau était limité.
    • Encore une fois, je ne fais que conjecturer sur une question à laquelle toutes les réponses possibles seraient purement théoriques, abstraites, relatives. Il m’est arrivé d’en évoquer quelques-unes avec Ferid, Beida et Anis. Nous pouvions converger sur certains aspects et nuancer le propos en fonction de notre subjectivité. Si je continue à mettre en exergue l’explication professionnelle comme fondement principal d’un départ « probable » de mon père, ce n’est surtout pas pour y figer un raisonnement que je souhaiterais au contraire étoffer en tenant compte de nouvelles conjonctures liées à la problématique plus globale des questions mémorielles caractérisant la relation Algérie-France. Il est évident que je pourrais parfaitement théoriser, conceptualiser bien des situations à partir d’autres hypothèses, complètement différentes voire contradictoires. Mon père serait-il resté en Algérie, pas nécessairement à Batna, et aurait-il relevé les multiples défis induits dans le sillage de l’indépendance ? Après tout, pourquoi se polariser exclusivement sur l’idée du départ ? Au reste, ma mère m’avait parlé de certains souhaits et aspirations de mon père, notamment en rapport avec l’hôtellerie. Elle disait qu’il songeait à des projets en ce sens, à Alger. Justement, ces projets, y pensait-il dans la perspective d’une Algérie libre et indépendante ? Oui, très probablement, dans la mesure où il disait fréquemment à ma mère sa conviction que l’Algérie finirait par arracher son indépendance. En tout état de cause, je préfère rester dans le questionnement, la nuance, la distanciation. Je ne voudrais pas être dans l’affirmation. La difficulté dans ce genre de raisonnement, c’est la tentation de la projection individuelle par rapport à toutes sortes d’éléments historiques, culturels, intellectuels et à leur évolution. En revanche, il ne me paraîtrait pas inintéressant d’en faire une source d’inspiration pour tenter de décrypter les lignes saillantes de ce qui pourrait constituer une typologie des diverses raisons et motivations profondes à l’origine de centaines de milliers de départs. Qu’est-ce que cela pourrait signifier au regard de l’histoire de l’Algérie près de 60 ans après l’indépendance ? Quel impact une telle approche pourrait-elle produire sur ma vision des perspectives algériennes ?
    • Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -52-

Posté par imsat le 19 septembre 2020

Je pensais presque simultanément à la date de son décès (19 septembre 2010) et à la photo nous montrant, elle, assise sur une chaise longue, dans la cour de notre maison, lisant le journal et nous, debout, derrière elle, prêtant une oreille attentive aux principales nouvelles qu’elle nous donnait.
19 septembre 2010-19 septembre 2020. Cela fait dix ans. En vérité, pour moi, c’est comme si c’était hier. Je me souviens du moindre détail. Je me souviens de tout. Le Coronavirus a complètement bouleversé mon rapport au temps. Depuis l’apparition de la pandémie, en mars dernier, j’ai l’impression de n’avoir plus le temps de rien. « Je n’ai pas le temps dans ma tête, me disais-je quasi quotidiennement, mais quelles que soient les entraves, les contraintes liées au nouveau contexte, je ne dois pas oublier d’évoquer la disparition de ma mère, comme j’ai pris l’habitude de le faire chaque année, par écrit, depuis qu’elle nous a quittés. »
Je pensais donc en même temps à elle et à la photo que je me promettais de retrouver pour la regarder autrement, plus longuement, peut-être aussi pour la commenter. Au reste, plein de photos de l’album familial mériteraient d’être commentées d’une façon ou d’une autre. Sur la photo en question, Mà lisait le journal. Mais, était-ce la Dépêche de Constantine et de l’Est algérien ou El Moudjahid ? Etait-ce juste avant ou peu après l’indépendance ? La retrouverais-je ? Je me le demande. Je crois que c’était l’automne. La photo était belle et claire. C’était une fin de matinée ensoleillée. Mà était égale à elle même, sereine, souriante, détendue. Allah yerhamha. Paix à son âme.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -51-

Posté par imsat le 7 mars 2020

Elle était dynamique, courtoise, attentive, sympathique, professionnelle, gentille, toujours souriante, disponible. Je ne l’avais jamais vue contrariée ou énervée. Un jour, son père, lui aussi affable, aimable et bienveillant, m’a dit : « Je vois que vous venez souvent acheter trois ou quatre enveloppes. Si vous le voulez, prenez-en un paquet de 30 ou plus et je vous fais une réduction, c’est plus économique » J’ai très vite accepté la proposition. Mais je n’allais pas à la librairie « Maison de la presse » (propriété de la famille Bouksani depuis plusieurs décennies) uniquement pour les enveloppes, j’y allais aussi pour acheter des livres, des cartes postales ou des cartes de voeux. Sihem travaillait avec son père; il tenait la caisse, elle s’occupait du reste, elle orientait les clients, les renseignait, les conseillait, répondait à leurs questions. Eté 2010, en lisant le journal, j’apprends le décès de son père; j’en parle à ma mère; la nouvelle l’attriste profondément; je lui dis pourquoi cette disparition m’a également affecté. Quelques jours plus tard, je suis allé présenter mes condoléances à Sihem: elle était désormais à la caisse; j’ai essayé de la réconforter comme je pouvais en mettant en exergue les qualités, les valeurs morales de son père avec qui j’échangeais quelquefois des idées sur le bon vieux temps, elle avait les larmes aux yeux… 19 Septembre 2010, décès de ma mère suivi sept mois plus tard de celui de ma soeur Soraya. Mon stock d’enveloppes s’était épuisé; Il fallait que je m’approvisionne à nouveau; j’en ai profité pour apprendre à Sihem cette double disparition; je l’ai fait en m’adressant à elle comme à quelqu’un de proche. Elle m’a dit qu’elle partageait ma peine, qu’elle me comprenait. En réalité, je lui en ai fait part surtout pour qu’elle sente que nous étions finalement solidaires dans cette épreuve, compte tenu notamment de la proximité dans le temps des trois décès. Je lui ai aussi parlé brièvement de la résilience, du devoir de mémoire; je dis brièvement parce que je ne voulais pas la gêner dans son travail; elle était en phase avec mon propos, je le voyais, je le sentais. Le 25 février dernier, en parcourant Twitter, je tombe sur une quinzaine de tweets évoquant la librairie de façon expressive et séduisante; quelques-uns de ces tweets racontent la disparition de Sihem: je suis déconcerté, sonné, ébranlé ! « Allahouakbar ! Comment est-ce possible ? Allahyerhamha… » me dis-je en moi-même. Mes flash-back à ce moment précis convergent vers le sourire de Sihem. Je me précipite à la librairie; sa mère est à la caisse; je lui parle des tweets et lui présente mes condoléances. « Elle est morte il y a un an, le 22 février 2019… » me dit-elle, digne, courageuse, le regard triste. Le 22 février 2019, c’est le début du Hirak… Je lui réponds: « Quand je ne venais pas à la librairie, il m’arrivait de croiser votre fille non loin d’ici, entre la Grande poste, le Boulevard Khemisti et la rue Didouche Mourad. Elle était toujours alerte et lumineuse. On se saluait. La dernière image que j’ai conservé d’elle remonte au début de l’année 2018 ou peut-être à fin 2017, je passais devant le restaurant turc de l’avenue Pasteur; Elle y déjeunait. Nous nous sommes regardés… » L’autre jour, alors que je m’apprêtais à sortir de la librairie après y avoir acheté Le message de l’islam, un essai de Roger Garaudy, je me suis aperçu que le portrait de Sihem était accroché à un mur, au fond de la salle, à côté de celui de son père. Le lendemain, j’ai dit à son frère: « C’est toujours bien d’évoquer les êtres chers disparus; c’est plus qu’un devoir de mémoire, c’est une façon de rappeler qu’ils ont existé et vécu, qu’ils ont une histoire et que leur histoire raconte aussi celle de leur famille. » Il acquiesça. En écrivant ces lignes, je pense à la très belle chanson de Georges Brassens, Les passantes, dont je livre ci-dessous quelques extraits en hommage à Sihem.

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui
 Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -50-

Posté par imsat le 26 février 2020

J’avais envisagé de plancher sur les documents relatifs au jugement rendu en faveur de mon père suite au litige qui l’opposa à Gilles dans les années 40 au sujet de la vente d’un lot de terrain. Je ne pensais pas spécialement ni uniquement à la dimension juridique et judiciaire du dossier. Je songeais à tout le reste, je veux dire à tout ce qui pouvait renvoyer au contexte général de l’époque. Je ne l’ai pas encore fait mais je continue de penser que je pourrais extraire de la volumineuse documentation, des éléments socio culturels et politiques. Avec le recul, le volet historique du document prend une importance particulière. L’idée d’un décryptage tous azimuts ne me laisse pas indifférent. Ce que j’en pensais il y a une dizaine d’années alors que je l’avais à peine survolé continue de retenir mon attention. Ma pensée initiale était associée à une image montrant mon père engagé dans une procédure, sereinement, prêt à en assumer toutes les conséquences (après-tout, il pouvait perdre le procès), déployant rationnellement ses moyens, sa stratégie face à quelqu’un qui devait lui aussi disposer des arguments nécessaires pour lui tenir la dragée haute. Aujourd’hui, en général, on hésite à aller en justice. Je ne peux pas ne pas comparer même si les conjonctures sont différentes. Mon père a eu le courage, la volonté de répliquer judiciairement à son adversaire dans un contexte historique a priori dissuasif. Il l’a fait pour ne pas renoncer à ses droits. L’intérêt juridique du dossier est indéniable, je ne saurais l’occulter, mais je reste partagé entre ce volet technique, objectif et les aspects subjectifs, ceux mettant mon père en scène. Quand je dis mon père, je pense à sa psychologie, à son état d’esprit avant, pendant et après le procès. En arrière-plan, j’essayais, j’essaie encore d’imaginer tout ce qu’il y avait autour, c’est-à-dire la société, la famille, les relations sociales, la vie professionnelle. J’ai l’impression d’avoir trop tergiversé par rapport à ce que je souhaitais faire mais je pensais qu’il fallait d’abord ne pas oublier et voir comment traiter ce à quoi je voulais parvenir. J’étais aussi attiré par ce qui pouvait ressortir du dossier en termes littéraires et philosophiques. Il m’arrive de me dire que le simple fait d’y penser de façon plus ou moins récurrente est suffisant. Et c’est vrai que dans ma tête, les éléments sont déjà en place, presque scénarisés; ce sont des images qui défilent devant moi dans le désordre; parfois ce sont des sentiments qui émergent; oui, c’est racontable, oui ce serait bien d’engager la formalisation; encore faut-il que je prenne le temps de compulser le dossier…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -49-

Posté par imsat le 10 février 2020

« J’aime sortir du cinéma dans un état second, ébloui par la lumière du jour, presque étonné que le monde ait continué sa ronde sans moi. » (Mikaël Ollivier). Cet éblouissement, je l’ai ressenti des dizaines de fois, surtout à Alger. Mais j’éprouvais en même temps d’autres sensations, d’autres impressions. Je ne mettais pas de mots dessus; je n’en parlais pas; elles étaient là, j’en étais conscient; je veux dire que j’étais conscient de passer de la fiction cinématographique pour laquelle j’avais développé une addiction, à la réalité. Je me rappelle avoir fortement ressenti une pluralité d’impressions quasi simultanées concomitamment à ce passage, à cette transition après avoir regardé Out Of Africa de Sidney Pollak avec Robert Redford et Meryl Streep. J’étais évidemment ravi d’avoir vu le film mais j’avais senti comme une coupure, une fracture nette, brutale entre ce que je venais de suivre et la foule dans laquelle je m’étais retrouvé à la sortie du cinéma, entre Didouche Mourad et Place Hoche. J’étais donc heureux à la fois d’avoir vu jouer Redford et de renouer avec le réel. Mais il y avait en moi comme une appréhension, une anxiété, une crainte, le tout connecté à une confusion entre l’histoire du film et la vraie vie. Et très vite, dans ma tête, je tentais de me rassurer en pensant que je ne me débarrasserais de cet inconfort psychologique qu’en rentrant à la maison, retrouver les miens. En vérité, il y avait en moi un second niveau de perception: La réalité, au fond, ce n’était pas la foule, les voitures, les gens attablés aux terrasses de café, les bruits de la ville, non la réalité était liée à ceux que j’allais retrouver à la maison, au premier rang desquels ma mère, et avec lesquels je prendrais le café de l’après-midi, accompagné de délicieux makrouds ou d’une tamina au miel pur ou encore de brajs, de refiss. Ce n’est pas le cinéma qui était en cause mais, comme on dirait aujourd’hui, l’éco-système, les gens, la multitude et précisément ce que l’on retrouve au sortir des salles obscures. A Paris, en 1995, dans des circonstances presque analogues, mon inconfort psychologique était encore plus pesant alors que je venais de voir Soleil de et avec Roger Hanin et Sophia Loren, dans un cinéma de Montparnasse. Je crois que c’était en septembre 1997. Juste avant de me retrouver sur le Boulevard, je pensais encore être à Alger et croyais que j’allais rentrer chez moi, comme d’habitude. Et puis, je me rendis compte que je n’étais pas à Alger, que j’étais à Paris, une ville peut-être fictive, irréelle. J’avais l’impression d’être dans un puzzle aux éléments étranges et anxiogènes: Paris, Alger, le film, la réalité, Montparnasse; j’étais bel et bien un étranger dans la ville; et la perspective d’aller à l’hôtel après le dîner ne faisait qu’exacerber mes tensions intérieures. Bien après, en repensant à cet épisode, j’ai acquis la certitude que le cinéma comme plaisir total avant, pendant et après le film, était intimement lié à l’enfance, à l’insouciance de l’enfance c’est-à-dire à une période où l’évasion via le cinéma n’est pas contrariée ni parasitée par quoi que ce soit, et ne peut être intellectualisée ni générer des sensations autres que le ravissement, le rêve, l’identification à tel ou tel artiste, l’appropriation temporaire, éphémère mais agréable de telle ou telle scène.

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -48-

Posté par imsat le 28 janvier 2020

J’aime les stars de cinéma, surtout celles des années 50, 60 et un peu 70; j’aime leurs photos, en particulier celles en noir et blanc. J’en ai déjà cité pas mal dans mes évocations. Ma liste comprend des dizaines d’acteurs et d’actrices superbes, exceptionnels, charismatiques, dont notamment Burt Lancaster, Barbara Stanwyck, Gary Cooper, Sophia Loren, Marcello Mastroianni, Ingrid Bergman et tutti quanti. Pour moi, voir ou revoir les films dans lesquels ils ont joué, c’est toujours un grand bol d’air frais, une rupture hautement qualitative avec ce que le réel me donne à voir aujourd’hui. Le chic de la tenue vestimentaire de ces artistes a toujours capté mon attention. Je le dis ainsi en me rappelant cette auditrice qui avait fait une belle intervention en rapport avec ce sujet, sur la radio algérienne (émission Franchise de nuit animée par Djamel Benamara). C’était il y a longtemps, peut-être la fin des années 90. Elle s’était d’abord excusée d’aborder un sujet qui, disait-elle, n’avait peut-être rien à voir avec ce que les auditeurs avaient l’habitude d’évoquer. L’animateur la mit à l’aise et l’encouragea à développer son propos. Elle se mit alors à parler des gens qu’elle croisait dans les rues d’Alger. Elle disait déplorer ne rencontrer que très rarement des hommes élégants, précisant que tel n’était pas le cas dans les années 60 et 70. Elle dit la même chose des femmes, et trouvait cela dommage. Elle parla d’esthétique, d’élégance, de couleurs, de la beauté simple, sobre et marquante de beaucoup de gens d’autrefois qui s’habillaient de façon classique. Elle précisa qu’elle se trompait peut-être en appréciant ainsi la façon de s’habiller des algériens de l’époque considérée (qui était aussi, faut-il le souligner, celle de la décennie noire) reconnaissant même qu’elle ne pouvait s’empêcher de toujours comparer avec des stars de cinéma, et que c’était sans doute son côté cinéphile qui lui faisait dire des choses excessives, sévères sur les aspects extérieurs, les postures, la démarche des gens. Je l’avais trouvée pertinente d’abord parce que ce qu’elle disait était fondé, ensuite parce qu’elle tentait d’expliquer sa position par le milieu social auquel elle appartenait; un milieu historiquement plutôt bourgeois dans lequel on allait souvent au cinéma, au théâtre et suivait l’actualité artistique en Algérie et à l’étranger. J’ai très vite adhéré au parallèle qu’elle fit ainsi avec le milieu social et familial d’autant que j’ai toujours pensé la même chose me concernant ainsi que nombre de mes proches. Il y avait en effet le cinéma qui occupait une place centrale dans nos loisirs, mais on s’intéressait aussi aux revues et magazines (Paris Match, Elle, Femmes d’aujourd’hui…). On suivait la mode, on se tenait au courant. La modernité faisait partie de nos centres d’intérêt. On écoutait avec plaisir et curiosité les récits souvent palpitants de ceux qui rentraient de voyage; on confortait ainsi notre savoir, nos connaissances. La culture, c’était aussi cela.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -47-

Posté par imsat le 13 janvier 2020

« La mort des parents ne devient définitive que le jour où leurs enfants ne sont plus là pour les évoquer » Ce propos de la romancière Benoîte Groult, je le fais mien sans aucune réserve. Il fait partie de la panoplie de citations à l’appui desquelles j’essaie d’étayer mes considérations sur la nostalgie, les êtres chers disparus ou encore les lieux que l’histoire ou les hommes ont dénaturés, démolis, piétinés, démembrés. Parler de ceux qui nous ont quittés aussi souvent que possible ne relève pas seulement du devoir de mémoire. Non, c’est plus que cela. Se souvenir dans cette optique, c’est aussi tenter de répondre à des attentes, des préoccupations actuelles. C’est une riposte salutaire aux incarnations de plus en plus sidérantes, bizarres, ambiguës du monde contemporain. Devoir de mémoire ? Cette notion n’est pas du tout une contrainte mais je pourrais recourir à d’autres qualificatifs pour dire les choses. Je parlerais volontiers du plaisir, du bonheur de se souvenir, y compris naturellement des disparus. Il y a une élégance dans cette façon de revoir, de revisiter les choses du passé. Mais il y avait aussi une élégance chez ceux que l’on garde dans sa mémoire. Et cette élégance n’est pas une vue de l’esprit. Elle a existé, elle était réelle. En témoignent les photos de notre album de famille mais aussi ce qui nous reste de nos conversations et rencontres d’autrefois intra ou extra familiales. Elégance de l’esprit, élégance des mots, charme discret, douceur de vivre, sérénité, considération,  éthique…tout cela a bel et bien existé. J’ai croisé LF la semaine dernière, rue Khélifa Boukhalfa. Nous avons justement évoqué les photos et ce qu’elles laissaient percevoir de notre mode de vie de jadis; je lui ai dit que je trouvais dommage que les lieux de notre enfance, de notre adolescence batnéenne aient été très peu photographiés. Je pense au quartier dans lequel nous habitions, aux écoles, aux cinémas que nous fréquentions, aux rues que nous empruntions, à leurs noms. Et en effet, comment s’appelait telle ou telle rue qui menait à tel ou tel endroit ? Comment s’appelait la rue qui se trouvait derrière le cinéma Le Régent, celle qui longeait la maison de notre grand-père Jeddi Larbi ? Et celle qui menait à la piscine municipale ? Ou encore la rue à l’extrémité de laquelle se trouvait la salle où nous allions faire des parties de baby foot et de billard après les cours de l’après-midi. Comment s’appelait la rue qui menait à la pépinière, je parle de l’accès à la partie supérieure de la pépinière pas de sa porte principale donnant sur l’avenue de la République ? Mince, je ne m’en souviens plus ! Peut-être n’avais-je pas la mémoire des noms. D’une certaine façon, ces lieux, qui avaient commencé à disparaître ou du moins à muter physiquement, géographiquement, quelques années après l’indépendance, ont aussi quasiment disparu symboliquement, faute d’avoir été photographiés. Il m’en reste des images éparses, incertaines dans un coin de ma mémoire. J’aurais aimé en avoir des photos, même en noir et blanc. J’en parle en sachant que c’est là une réaction minimale de ma part; cela me permet à tout le moins de me rappeler qu’ils ont existé, qu’ils ont une histoire. Il en est des lieux comme des êtres; si on cesse d’en parler, ils disparaissent à jamais.

Lamine Bey Chikhi

 

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