Bribes d’histoire -2-

Posté par imsat le 8 août 2018

Voici ce que rapporte Zouzou à propos de Lachemi Chikhi: « A Batna, au sein de la fédération des élus, apparaissaient deux organismes rivaux: l’un d’inspiration politique Ben Badis-Tahrat (SFIO), l’autre d’inspiration de la fédération des élus, nommé section du congrès musulman du département de Constantine. Cette scission qui remontait à l’élection municipale complémentaire de novembre 1936 où Chikhi Lachemi avait été élu conseiller municipal contre le candidat patronné par la Fédération des élus musulmans du département de Constantine, amena tous les batnéens d’origine Kabyle ayant suivi Chikhi et un bon nombre d’affiliés à la Fédération des élus à abandonner le Nadi El Islah pour forer le cercle de l’union ayant une politique nouvelle à tendance plutôt Oulémas (BenBadis-Tahrat). Les rivalités entre les deux tendances semblent avoir duré un certain temps pendant lequel chacune tenait ses réunions à part. Au cours d’une réunion organisée par le Comité de la section d’inspiration Ben Badis-Tahrat, au théâtre municipal de Batna le 23 juillet 1937, et à laquelle assistaient quelques 350 personnes dont près de 100 Kabyles, les principaux membres du bureau, Chikhi Lachemi et Touri Amor, furent empêchés, par un vacarme organisé par les partisans du Dr Bendjelloul et dirigé par Fadhli Salah, de continuer leur discours, sur un échange de gestes, de cris de « vive Bendjelloul ! vive Saadane! vive Abbas ! », la séance fut levée. » L’historien se réfère notamment à un rapport de la Sous-préfecture de Batna qui rend compte de ce meeting chahuté et finalement empêché par les adversaires de la ligne politique de Lachemi Chikhi.

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -1-

Posté par imsat le 7 août 2018

J’ignorais que mon grand cousin paternel, Chikhi Omar, avait milité activement au sein du Parti communiste algérien (PCA) dans les années 40-50. C’est Majid qui me l’a appris tout récemment alors que nous flânions sur le boulevard du Télemly, l’un de nos endroits préférés à Alger. Selon Majid, Omar n’était pas qu’un simple militant. Il était membre du staff du parti. Mais était-il sûr de ce qu’il avançait ? J’ai bien insisté sur ce point. Il a maintenu son propos. Cela fait partie de ses souvenirs d’adolescent. Dans la famille, me dit-il, on savait tous que Omar était politiquement engagé. OK, lui-dis-je, mais de là à affirmer qu’il était membre de la direction du Parti…J’ai posé la question à Babi; il m’a confirmé partiellement la chose en précisant que Omar était responsable de la section du PCA de Belcourt; il a gardé de lui l’image de quelqu’un de virulent et passionné dans le discours politique. Toujours d’après Babi, Omar aurait même croisé Albert Camus dans le cadre de son activité militante. J’ai cherché sur internet. J’ai trouvé une évocation le concernant, en lien avec le roman de Joseph Andras, « De nos frères blessés » (Actes Sud, Déc 2016). Dans ce livre, l’auteur parle de Fernand Yveton militant communiste rallié au FLN, condamné à mort et guillotiné à Serkadji en 1957 pour avoir déposé une bombe qui n’a jamais explosé à l’usine à gaz où il travaillait. Andras cite aussi « les personnages secondaires, les compagnons de cellule d’Yveton, parmi lesquels Chikhi… » Je suis un peu contrarié par l’insuffisance des informations relatives à Omar comme à d’autres membres de ma famille qui menaient des activités politiques directes ou indirectes durant certaines périodes historiques. Justement, à la même époque, un autre membre de la famille, mon grand-oncle paternel Lachemi Chikhi était lui aussi très engagé politiquement ; il militait à Batna au sein d’un courant proche de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) sur la liste duquel il avait été élu à maintes reprises conseiller municipal, notamment en 1936. A.Zouzou déjà cité par mes soins, en parle dans sa thèse de doctorat en histoire (juin 1992) intitulée L’Aurès durant la période coloniale, évolution politique, économique et sociale (1837-1939)

Lamine Bey Chikhi

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Ce qui reste en friche…

Posté par imsat le 30 avril 2018

Il ne m’a jamais semblé acceptable que l’on réduise le portrait d’un père ou d’une mère à des caractéristiques qui seraient communes au plus grand nombre, effaçant ainsi leurs spécificités, leurs qualités intrinsèques, leur singularité. Et cette singularité ne me paraît pas devoir se limiter à ce que l’on appelle un parcours professionnel, familial, social. J’ai sans doute moi-même articulé le portrait de mon père d’abord autour de ces trois volets mais je m’en suis aussi servi pour effectuer des bifurcations vers d’autres aspects de sa personnalité. Pour ma mère, j’ai agi différemment. Après presque 10 ans d’introspection-exploration, je me retrouve face à ce qui impose un processus de décantation en terme d’évaluation. Ce qui a été écrit est un acquis; il ne s’agit pas de revenir là-dessus, mais juste de préciser des points, d’expliquer, par exemple, pourquoi j’ai parlé différemment de mon père et de ma mère. Ma première réaction est de considérer que mon propos sur ma mère a été extrêmement subjectif, émotionnel, très inspiré. Et puis, surtout, j’ai parlé d’elle de son vivant, en direct, pour ainsi dire. Elle le savait; je le lui avais dit. Mais j’ai aussi parlé d’elle après sa mort. Y a t-il eu une discontinuité entre les deux séquences dans la relation que j’en faisais au jour le jour? je ne le pense pas. Pour mon père, ce fut différent; j’avais évoqué un rattrapage à son égard. Tout ce qui le concernait et dont j’étais au courant était dans ma tête, mais sa verbalisation a pris du temps. J’aurais pu commencer à en parler sans recourir aux quelques archives dont je disposais; je l’ai fait un peu. Pour ma mère, je n’avais pas d’archives; au fond, je n’avais pas besoin de documents pour dire ce qu’elle m’inspirait. Je rendais compte d’une conversation au long cours, celle que j’avais avec elle au quotidien. Je relatais une présence tandis que pour mon père, je tentais de dire une absence sous le prisme d’éléments objectifs (son travail, son rapport à la famille…) Il m’arrive de penser que j’ai tiré le maximum de ce que je savais de lui à travers des documents, des photos, des témoignages, des articles de presse, mais je relativise aussitôt ce sentiment en me disant que je n’ai pas appréhendé sa vie tout à fait comme je l’aurais souhaité. En fait, ce qui reste en friche, c’est la dimension subjective de cette vie ou plutôt comment, moi, je pourrais la restituer à partir de mon imaginaire. Est-ce possible ? Oui…

Lamine Bey Chikhi

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Un remède de Proust

Posté par imsat le 18 avril 2018

En lisant Le temps retrouvé, je suis tombé sur un extrait dans lequel Marcel Proust évoque délicieusement quelques précautions à prendre à partir d’un certain âge pour ménager sa monture, se sentir bien dans sa peau, rester optimiste. C’est comme une ordonnance, une sorte de protocole articulé autour de trois ou quatre recommandations pratiques. Je l’avais recopié sur une feuille dont j’avais envoyé copie à mon oncle de Constantine. Il avait 80 ans, vivait seul et souffrait d’une maladie chronique. J’avais la conviction que les préconisations de l’écrivain lui seraient d’un grand secours, tout au moins sur le plan psychologique. J’y croyais d’autant plus fermement que j’attribuais au remède de l’auteur comme à l’ensemble de son oeuvre, un pouvoir magique. Je n’avais pas tort de le penser: mon oncle me fit savoir, après les avoir expérimentées, que les suggestions de Proust lui firent beaucoup de bien et qu’il les trouva au surplus joliment déclinées. C’était il y a dix ans. J’ai vainement cherché dans mes tiroirs la feuille sur laquelle j’avais noté l’extrait en question. Mon oncle ne s’en souvient plus. Il faut que je relise Le temps retrouvé.

Lamine Bey Chikhi

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A posteriori

Posté par imsat le 20 mars 2018

J’avais écrit un texte sur le suicide de l’actrice Christine Pascal. Avec le recul, je trouve qu’il aurait mérité d’être approfondi, en particulier autour des signes avant-coureurs de ce genre d’événement, si tant est que l’on puisse les capter, les deviner, les anticiper…Aujourd’hui, cela me fait penser à toutes ces petites choses dont on dit après coup qu’on aurait dû ou pu les prendre en charge, et d’abord les identifier, les sentir, mais à côté desquelles on est passé, pour toutes sortes de raisons. L’acteur Jean-Louis Trintignant a récemment parlé de sa culpabilité à propos du décès de sa fille Marie des suites de violents coups que lui avait assénés son compagnon, Bertrand Cantat. Le mot culpabilité n’est-il pas excessif ? Je me suis posé la question. J’ai fini par lui trouver une connexité précisément avec ce sentiment plus ou moins confus, parfois contrariant que l’on peut éprouver parce qu’on n’a pas été suffisamment à l’écoute de l’autre (celui qui n’est plus). Etre à l’écoute, sentir, ressentir, devancer les choses, saisir l’instant, l’opportunité, comprendre, accorder à certains détails l’importance qu’ils méritent, capter les non-dits non pas seulement en théorie mais en pratique, pour tenter d’y répondre…Cette approche du jour d’après, quand l’autre est parti, définitivement parti, ne fait pas l’unanimité. Peut-être parce qu’elle équivaudrait à un mea culpa donc à la reconnaissance sinon d’une responsabilité personnelle dans la disparition de l’autre, du moins d’une série de négligences, de déficiences dans l’idée que l’on se faisait de lui…

Lamine Bey Chikhi

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Vert, blanc, rouge…

Posté par imsat le 19 février 2018

J’ai fini par acheter l’emblème national. Je projetais de le faire depuis belle lurette, en fait depuis que j’ai vu le président Bouteflika le caresser, le palper, le humer avant de l’embrasser sur le tarmac de l’aéroport Houari Boumediene. C’était en décembre 2005. Le Chef de l’Etat rentrait de Paris où il se faisait traiter pour un ulcère hémorragique. Il s’était absenté pendant trois semaines. Son état de santé était préoccupant. On ne savait pas s’il allait s’en sortir. Moi, j’étais inquiet pour lui, pour le pays, pour nous tous. Je crois que je n’étais pas le seul dans ce cas. L’image du Président embrassant comme il le fit, le drapeau que lui tendait un élément de la Garde républicaine, était saisissante, poignante, puissante. Bouteflika était ému aux larmes. Il donnait l’impression de parler à l’emblème, de lui dire tout le bonheur qu’il ressentait de retrouver l’Algérie. On aurait dit qu’il s’adressait en même temps à Dieu, qu’il le remerciait de lui avoir permis de rentrer au pays sain et sauf. J’y ai vu d’autres symboles, d’autres signes: l’Algérie historique, le patriotisme voire le nationalisme, la guerre de libération, la révolution. Bouteflika communiait avec tous ces éléments. J’étais mentalement et physiquement complètement avec lui. Le Président portait un manteau noir. Le ciel était bleu, c’était un jour printanier…il faisait beau. Vert, blanc, rouge, les couleurs de l’emblème étaient éclatantes. Rien n’était fabrique, arrangé, préparé. Bouteflika était spontané, sincère. Le temps semblait s’être figé sur cette séquence montrant le Président ramener le drapeau à sa hauteur, y poser son visage. Il y avait de la volupté dans ce contact; je l’avais ressenti ainsi … J’ai souvent vu des sportifs de haut niveau s’emparer fougueusement du drapeau algérien, l’embrasser et faire avec le tour du stade, après avoir remporté des titres olympiques, gagné des matches de coupe du monde. Mais je n’y ai jamais perçu la même intensité intérieure dans l’émotion mise en lumière que celle dégagée par Bouteflika. Cependant, pour tout dire, s’agissant du président de la République, je n’ai pas résisté à la tentation d’intellectualiser les images montrées à la télévision, de les faire parler au-delà des apparences. Oui, c’est vrai, je me suis demandé, après coup s’il n’avait pas un peu scénarisé son retour au pays, mais mon questionnement fut éphémère. Non, Bouteflika était très ému, il n’avait rien prémédité…On a vu le Président saluer les couleurs nationales à maintes reprises depuis son AVC en 2012 mais ce n’était pas la même chose. Lui-même ne cherchait pas à reconduire les mêmes gestes. Son contact physique, direct avec l’emblème national en 2005 n’était pas reproductible; il n’avait pas vocation à l’être. Ce jour-là, j’ai communié avec lui corps et âme. J’attendais son retour avec impatience et un peu de stress car je ne savais pas s’il était complètement rétabli. J’étais tendu et heureux à la fois. Les algériens l’étaient-ils aussi ? Je ne saurais le dire. Ce qui m’intéressait, c’était lui et rien ni personne d’autre ! Je me rappelle m’être dit : « Cette image est formidable, elle ne va pas manquer de marquer les esprits, surtout à l’étranger » J’ai pensé cela parce qu’on avait beaucoup supputé en France sur les chances de survie du Président. L’urologue et ex député UMP, Bernard Debré, avait même dit cyniquement : « Il en a peut-être pour 3 ou 4 ans, et encore… »Ce propos m’avait révolté au plus haut point. Le retour de Bouteflika dans une forme rassurante, était un pied de nez à Debré et à tous ceux qui pronostiquaient le pire pour le Président, pour l’Algérie.
Lamine Bey Chikhi

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Dire la même chose autrement ?

Posté par imsat le 30 janvier 2018

J’avais rédigé le texte en question en 2006. Aujourd’hui, j’en ai la certitude, je l’écrirais différemment; peut-être même ne l’écrirais-je pas du tout parce que bien des choses ont changé, depuis. Et elles ont changé non pas seulement autour de moi mais en moi, je veux dire dans ma perception et ma compréhension de ce qui, à l’époque, m’avait poussé à l’écrire. L’émotion sans précédent que l’événement concerné (le retour du Président après  trois semaines d’absence) avait suscité en moi, a quasiment complètement disparu. Certes, l’image est encore un peu là, quelque part dans ma mémoire, je pourrais même la reconstituer à l’identique, la recontextualiser, mais il ne reste pas grand chose de ce qu’elle représentait sentimentalement, symboliquement. A l’époque, je ne voulais même pas envisager d’approcher intellectuellement, froidement l’absence du Président ni ses possibles répercussions collectives, individuelles, personnelles. J’en avais pourtant la capacité; je pouvais expliquer par écrit, arguments à l’appui, comment le pays pouvait évoluer différemment avec un autre Président, sur la base d’une autre politique, une autre gouvernance. A titre personnel, j’étais parfaitement en mesure de me voir, de me projeter sans lui. Pour moi, théoriquement, virtuellement, tout était envisageable, plausible. Je pouvais décliner toutes les options liées à une absence prolongée voire définitive de sa part. Mais je préférais penser à autre chose, je refusais d’en parler. Pour moi, c’était lui pour toujours et personne d’autre ! Quand je dis pour toujours, je veux dire que je ne voulais même pas baliser dans le temps sa présence à la tête du pays. Yabb m’avait demandé en 2014 de lui faire un papier sur les aspects positifs et négatifs d’une éventuelle réélection du Président. Je m’étais appliqué à les traiter de façon égale, objective en m’appuyant sur des arguments généralement considérés comme rationnels voire indiscutables. Mais je m’étais impliqué comme pour un article commandé ou comme l’aurait fait un mercenaire de l’écriture, sans états d’âme, en prenant la distance nécessaire, en évitant de céder à des émotions personnelles. Il fallait parler du Président, pas du personnage ni de sa personnalité, encore moins de son charisme ou de ce que je considérais alors comme son génie politique, son approche visionnaire. Il fallait parler du Président, de son bilan, à travers des statistiques, une évaluation des acquis, mais il me fallait aussi, dans un autre document, tirer sur lui à boulets rouges, démontrer qu’il n’était plus l’homme de la situation… Pour moi, dans les deux cas, ce n’était pas difficile; j’avais déjà vanté ses mérites via mes chroniques hebdomadaires, en particulier à la faveur de son deuxième mandat; mais je l’avais fait parce que je le pensais sincèrement. Je croyais en lui. Pour moi, il était plus que l’homme providentiel. Il avait à voir avec ce qui alimentait ma nostalgie. Il en faisait pleinement partie. D’ailleurs, le rédacteur en chef du journal m’avait fait remarquer que j’avais un peu exagéré en écrivant une quinzaine de papiers favorables au Président-candidat ; il avait émis le souhait de me voir défendre un peu le représentant de l’opposition. Je lui avais répondu que ce dernier ne m’inspirait pas du tout et que d’autres journaux le soutenaient, de toute façon. Aujourd’hui, je dirais les choses différemment mais pas nécessairement en me contredisant ; je les dirais en les connectant davantage à certaines images et peut-être aussi à une réflexion sur le pouvoir au regard de l’absence-présence du Président…
Lamine Bey Chikhi

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Arrêt sur images

Posté par imsat le 4 décembre 2017

Doit-on rendre compte du réel non pas parce que c’est le réel mais parce qu’il signifie le présent, l’urgence, le concret, l’histoire immédiate ? Ce qui est sûr, c’est que le réel n’est pas appréhendé de la même façon par ceux qui écrivent. L’autre jour, j’ai suivi un reportage traitant de l’Uruguay. On y évoque les luttes sociales et politiques qui ont marqué l’histoire du pays. Un ancien responsable syndical prend la parole, relate son combat et celui des siens. Il conclut son intervention en citant l’écrivain argentin Jorge Luis Borges: « Ce quartier de Buenos Aires est dans un coin de ma mémoire… » dit-il. Pour moi, le point focal du documentaire est dans cette phrase, c’est même cette phrase toute entière et seulement elle qui singularise le film et le propulse au-delà de ses frontières nationales. Pourquoi ? Parce qu’elle est universelle, parce qu’on se l’approprie spontanément, sans réserve, parce que n’importe quel citoyen du monde aurait pu l’avoir prononcée. Ce quartier de Buenos Aires renvoie à l’enfance, à la ville natale. Cette phrase a peut-être été dite par quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent de Borges, à propos d’un autre quartier, d’une autre ville. Et cette autre ville pourrait être n’importe quelle ville dans le monde. Le syndicaliste s’y est référé dans l’épilogue de son discours. J’ai eu l’impression que la citation de Borges éclipsait complètement tout le reste, tout ce que le documentaire voulait nous donner à voir, hormis, peut-être, cette séquence montrant des gens danser le tango sur une placette de Montevideo…Plus qu’une évocation nostalgique, le souvenir de Borges a à voir avec le devoir de mémoire mais pas celui qui ravive des douleurs, des blessures. Ce serait plutôt un devoir de mémoire heureux, sympathique, agréable. Pour ma part, je crois avoir inscrit pas mal de souvenirs dans une optique similaire, des souvenirs liés à des endroits de ma ville natale, des rues, des chemins, des quartiers. Naturellement, la formulation est importante, décisive. Ce que j’aime dans le propos de Borges, c’est précisément son articulation, son ordonnancement. L’image est circonscrite à un quartier de Buenos Aires. Cette balise spatiale me fait penser au rapport qu’entretenait Naguib Mahfouz avec Le Caire, sa ville natale qu’il n’a jamais quittée et autour de laquelle l’écrivain, prix Nobel de littérature en 1988, a construit toute son oeuvre. Aujourd’hui, on parle à la hâte des lieux d’autrefois; on en fait une approche matérielle, commerciale, quantitative, une approche dénuée d’émotion. On est confronté à une problématique extrêmement complexe du temps. Dès lors, on passe à côté de la quintessence de ce qui fut et qui n’est plus. Les arrêts sur images ne font plus recette, sauf dans le cinéma…

Lamine Bey Chikhi

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Faut pas rêver !

Posté par imsat le 12 novembre 2017

Je persiste et signe. On peut aimer ou faire aimer un pays de mille et une façons. Lorsque je pense à ce sentiment, c’est le magazine Faut pas rêver, diffusé sur France 3 et animé entre 1999 et 2009 par Laurent Bignolas, qui remonte quelquefois à la mémoire  L’émission est consacrée aux voyages, à l’évasion, aux pays magiques, insolites, enchanteurs. Ces pays sont évoqués en présence d’un invité (artiste, intellectuel, auteur…). En général, les numéros que je regardais mettaient en exergue, reportages expressifs à l’appui, des pays comme le Pérou, le Kenya, l’Argentine, Acapulco au Mexique, des régions d’Afrique du Sud, des sites antiques comme Pétra, l’Andalousie  ou encore des Etats américains. L’émission qui m’a particulièrement marqué a été diffusée au début des années 2000. Bignolas y avait convié la romancière Nathalie Rheims, fille de l’académicien Maurice Rheims et compagne à cette époque là du réalisateur et producteur de cinéma Claude Berri. La conversation avait d’abord porté sur le parcours littéraire de l’écrivaine, son rapport  aux choses de la vie. L’échange était entrecoupé, comme dans les autres numéros, de reportages sur des contrées plus ou moins lointaines, des endroits dans le monde à visiter absolument. Je connaissais assez bien l’émission, son fonctionnement, le style de l’animateur, mais c’était à chaque fois une incitation renouvelée au voyage, une présentation toujours mirobolante, captivante des destinations touristiques telles que l’Inde, Singapour, les Iles Marquises, Tahiti…Ce soir-là, Nathalie Rheims, à l’instar des invités qui l’avaient précédé, allait dans le sens des propos de l’animateur, elle les confortait, les partageait, les corroborait en opinant du chef, en lâchant des mots, des regards, des sourires approbateurs. Elle se disait, se montrait elle aussi subjuguée par les images que Bignolas faisait défiler devant elle en les accompagnant comme à l’accoutumée de commentaires dithyrambiques pour frapper l’imaginaire. La convergence entre les deux paraissait totale, complète, absolue, parfaite. C’était d’ailleurs conforme au principe cardinal de l’émission. Pas d’anicroche ni de désaccord, pas la moindre réserve de la part de l’invitée sur ce que l’émission lui donnait, nous donnait à voir et qui se concluait par une question, toujours la même. Bignolas interpelle son invitée: « Après avoir regardé toutes ces merveilles, tous ces paysages à vous couper le souffle, Nathalie Rheims, aujourd’hui, quel pays auriez vous vraiment envie de visiter, de découvrir ? » Je regardais intensément la romancière. Je me disais qu’elle ne dérogerait évidemment pas à la règle, que sa réponse ne pouvait pas aller à contre-courant de celles de ses prédécesseurs, que son choix porterait sur des cibles précises, sur le dépaysement intégral, sur ces parties du monde comme l’Ile Maurice, Le Cambodge, le Brésil, Saigon, peut-être Ispahan ou Chiraz si le Chah était encore au pouvoir en Iran. Je me disais aussi que si elle optait pour l’un des pays déjà cités ou d’autres du même type, son choix serait logique, cohérent et que, de toute manière, elle, la romancière, se distinguerait quand même un peu des autres parce qu’elle en parlerait différemment, comme une écrivaine. Les auteurs parlent toujours mieux que les autres ou plutôt de façon singulière parce qu’ils le font ou donnent l’impression de le faire comme s’ils écrivaient. Ce que dirait Rheims apporterait de toute manière une plus-value, une bonification par rapport à ce qui se dit habituellement sur les destinations consensuelles, leurs atours, leurs spécificités. Pour moi, la femme de lettres devait conclure l’émission comme les autres, dans la bonne humeur, le convenu, le convenable, le politiquement correct. Il ne pouvait pas en être autrement, la cause était entendue. On était parti pour ne pas dévier de la trajectoire habituelle (Asie, Amérique du Sud, Occident…). Bignolas rappelle sa question : « …Alors, Nathalie Rheims, quel pays rêveriez-vous de découvrir ? » « Eh bien, l’Algérie !!! » répond-elle. Coup de tonnerre ! Désarçonné, décontenancé, déstabilisé, le présentateur n’en croit ni ses oreilles, ni ses yeux. Il dit, incrédule, sceptique : « Ah bon, l’Algérie ? Et pourquoi donc l’Algérie ? ». Son interlocutrice réplique: « Oui, l’Algérie parce qu’une de mes amies m’en a parlé merveilleusement et m’en parle encore de temps à autre. Ce qu’elle m’en a dit m’a complètement séduit » Nathalie Rheims, les yeux rieurs, le regard malicieux, la voix posée, la parole spontanée, est comme consciente d’avoir jeté un pavé dans la mare, elle semble même jubiler. Pour ma part et avant qu’elle ne prononce le nom Algérie, j’avais comme une intuition ou peut-être un voeu, une envie; je me disais que ce serait un vrai coup d’éclat de sa part si elle optait pour l’Algérie. « Et si elle disait l’Algérie ? » me répétais-je. Quelque chose en moi essayait presque de lui souffler la réponse. Le rêve était permis en dépit de la tragédie que l’Algérie vivait alors et qui était dissuasive à tous points de vue. Tout ce qui se tramait dans ma tête à ce moment-là, c’était une affaire de secondes. Oui, en quelques secondes j’avais murmuré, anticipé, esquissé sa réponse. C’était comme une pensée magique, une suggestion à distance. J’y tenais, je la pensais fortement, ardemment, de façon volontariste. Je voulais me faire plaisir, faire prononcer le nom de mon pays par cette personnalité littéraire, de surcroît productrice de cinéma, et dont les prises de parole ne m’ont jamais laissé indifférent. Et je voulais qu’elle le dise précisément au cours de cette émission qui a toujours fait la part belle aux mêmes pays…Je ne crois pas que Nathalie Rheims soit venue en Algérie. Mais son propos équivaut à plusieurs voyages en Algérie, transcende tous les autres voyages, supplante, néantise toutes les autres destinations. Je le dis tout net : J’ai cherché dans ma mémoire, je n’ai pas trouvé d’éloge comparable de l’Algérie. Un éloge bref, fulgurant, sincère, percutant, interpellant, singulier, étonnant …Oui, l’Algérie… répétait-elle, et ce nom prenait soudain une dimension particulière, spéciale, atypique, unique au monde, exclusive. Une sonorité originale. l’Algérie !  Un nom mélodieux, imagé, bigarré. fascinant. Prononcé comme il le fut, il me fit voir, imaginer, percevoir mon pays autrement. C’était comme une autre Algérie, la mienne, certes, habituelle, celle de toujours, mais aussi celle dont il me semblait redécouvrir le sens, la portée, les mystères, la beauté, les profondeurs historiques, l’éternité…

Lamine Bey Chikhi

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Interlude

Posté par imsat le 17 octobre 2017

J’ai intitulé ce texte Interlude non pas faute d’un titre mieux adapté au contenu que je projetais de lui donner mais parce qu’il traduit une hésitation de ma part. Non pas une expectative ou une difficulté de dire mais une tergiversation entre plusieurs tentations. Je viens de lire Les contrebandiers de l’histoire de Rachid Boudjedra, un pamphlet extrêmement virulent contre ceux qui tentent de falsifier l’histoire de l’Algérie, mon pays. J’étais tenté de le commenter parce qu’il m’a beaucoup intéressé, et puis je me suis dit que cela pouvait attendre. Je voulais aussi rebondir sur certains propos de Christine Angot sur l’écriture. Je l’ai entendu dire: « La littérature, ce n’est pas que des mots bien alignés, des phrases bien écrites, le respect scrupuleux de la syntaxe; ce n’est pas qu’un effort esthétique… » ou encore: « On n’écrit pas que pour soi, on doit aussi s’adresser à l’autre…. » Je n’apprécie pas particulièrement cette romancière mais je trouve qu’elle parvient parfois à bousculer les codes littéraires, en tout cas à inciter à une approche directe, franche, cash de l’écriture. Je pensais aussi dire quelques mots de mes dernières conversations croisées. Je dis conversations croisées parce qu’elles présentaient des convergences, des connexités entre elles. Je souhaitais les sortir de la banalité; mon idée, c’était de faire en sorte qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. Comment ? Eh bien en tentant de les reconfigurer littérairement. Cela m’aurait intéressé car ce qu’on me disait avait un lien avec un pan de l’histoire patrimoniale de notre famille. Cela avait trait à tout ce qui a impacté cette histoire et dont les « stigmates » perdurent sous d’autres formes. En même temps qu’on me parlait, j’imaginais, je filmais les personnages évoqués, les scènes relatées, j’enregistrais les dialogues. J’avais l’impression d’être dans une sorte de dédoublement intellectuel. Je les écoutais parler, je réagissais de façon rationnelle, j’en étais parfaitement conscient mais dans ma tête, je réécrivais quasi automatiquement ce qu’on me disait. Ils étaient dans le réel, la vraie vie (?), moi aussi, mais je ne pouvais m’empêcher de relier leurs phrases, leurs questionnements à ce que cela pouvait m’apporter en termes de réflexion romanesque. Et puis, je me demandais si le réel signifiait la vraie vie. Je n’en étais pas convaincu. La vraie vie, c’est autre chose. Je me positionnais donc aussi dans l’imaginaire, le rêve, le passé (parce que cela avait en effet beaucoup à voir avec le passé). Par moments, je doutais de ce que je disais à propos de certaines considérations sur la vie de tous les jours. Je m’efforçais de rester rationnel, logique, cohérent, didactique, mais en arrière-plan je projetais autre chose, des images, une façon d’écrire, d’autres conversations, pas nécessairement croisées, un réenchantement de l’échange y compris à partir de propos simples, élémentaires, spontanés… Mais au fond, rien de cela ne me paraissait urgent. Tout cela pouvait attendre, être mis en réserve. En vérité, ma tentation brûlante était ailleurs; elle avait à voir avec l’Algérie et les mille et une manières de l’aimer. Le projet de texte était dans ma tête depuis longtemps. J’en avais esquissé les grandes lignes, mais ça évoluait tous les jours, plutôt dans le sens d’une révolte intérieure, totale, systématique, mais une révolte maîtrisée, argumentée, imparable, inattaquable, me semblait-il. Ce que j’envisageais de dire devait s’apparenter d’abord et davantage à un coup de gueule plutôt qu’à un coup de coeur, tout en sachant que les deux pouvaient d’ailleurs se rejoindre, et peut-être s’expliquer, se valider mutuellement. Oui, mais peut-on tout dire quand on écrit ? Je me pose la question précisément par rapport à l’Algérie. Si je disais que ma façon d’aimer l’Algérie est la plus honnête, la plus vraie, la plus équilibrée, la plus sincère, la plus en phase avec les valeurs morales, ce serait une prétention démesurée, folle, absurde, bizarre. Une telle posture serait indéfendable…

Lamine Bey Chikhi

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