Bribes d’histoire -28-

Posté par imsat le 29 avril 2019

« Aimer l’Algérie sans les algériens » : J’avais envie de rebondir sur ce sentiment attribué par Rachid Boudjedra à Albert Camus. Même si c’est faux, je pense que sa « décontextualisation » peut susciter diverses lectures. J’ai écrit quelque part que notre vie à Batna était agréable parce que toute la famille y était réunie. Dirais-je la même chose aujourd’hui si j’y résidais toujours ? Bien sûr que non. Cela n’a du reste rien à voir avec la nostalgie, une nostalgie pour ainsi dire révolue. Il y a quelques jours, j’ai croisé un ancien haut cadre de l’Etat; je le connaissais un peu; nous avons parlé du bon vieux temps, à Alger; comme nous sommes à quelques encablures du Ramadhan, il m’a dit qu’il était venu passer le mois sacré en Algérie. Il vit en France depuis une vingtaine d’années. Il m’a également dit qu’il ne concevait pas de passer le Ramadhan ailleurs qu’en Algérie. Ce propos m’a interpellé dans sa possible, son éventuelle transposition à des cas similaires ou comparables. Il y a des algériens qui disent préférer passer le ramadhan là où ils vivent, notamment en France. Mais la plupart ne supporteraient pas de le passer en Algérie, enfin je crois. Ce rapport à l’Algérie est très varié, controversé, polémique, compliqué. Les raisons avancées par les uns et les autres pour expliquer leurs postures sont extrêmement diverses. Il y a évidemment ce qu’ils disent mais il y a aussi (surtout) ce qu’ils taisent. Et c’est précisément la diversité des raisons en question qui a d’ailleurs évolué d’année en année, qui s’est considérablement étoffée, qui rend intéressant ce qu’aurait dit Camus de l’Algérie, à tort ou à raison. Est-ce qu’on ne pourrait pas faire le parallèle avec ce que pensent les algériens eux-mêmes de l’Algérie ? On peut amplifier, conforter, enrichir les interrogations, les supputations. La proximité historique, culturelle, matérielle avec la France a profondément muté ces cinquante dernières années. Le rapport me semble avoir changé surtout côté algérien…ou peut-être est-on plutôt en présence non pas d’un changement mais d’un rattrapage…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -27-

Posté par imsat le 22 avril 2019

Plein d’idées, d’impressions, de sentiments, de colères, de contrariétés se bousculent dans ma tête et dont une partie notable a émergé dans le sillage du Mouvement populaire en cours. En vérité, je devrais parler davantage d’une reformulation, d’un réajustement des sentiments en question que de leur émergence. Je me demande, par exemple, de but en blanc, brutalement, sans prendre de gants, si les algériens méritent l’Algérie. Mais je m’empresse d’adoucir mon propos. Je crois que chaque algérien est fondé à dire qu’il aime l’Algérie. Il y en a qui disent que chaque algérien aime l’Algérie à sa façon.
Cette relation à la patrie, comme celles impliquant d’autres notions similaires, je l’appréhende dans un contexte historique, une évolution historique.
Si je devais être plus explicite, je dirais que j’aime l’Algérie comme j’ai aimé Batna, dans les années 60. Mais si je devais dire précisément ce que j’aime dans l’Algérie, ce serait compliqué, laborieux, moins aisé à formuler. Ce que je sais avec une quasi certitude, c’est que mes sentiments à cet égard se démarquent de la linéarité et plus globalement de l’ordinaire, des constats communs. Il ne s’agit pas d’une démarcation volontaire, délibérée, mais plutôt d’un processus spontané impliquant activement la mémoire, donc le passé, mais le passé constamment connecté au présent. Rachid Boudjedra dit d’Albert Camus « qu’il aimait l’Algérie sans les algériens ». Je ne sais pas si cette allégation est totalement vraie. Je suis quelque peu dubitatif car, dans Le premier homme, je ne crois pas avoir lu de propos corroborant ce que dit Boudjedra. J’y ai même lu des passages qui plaident pour le contraire. De toute manière, si tel était le sentiment de l’auteur de L’étranger, je ne le partagerais évidemment pas. Mais cela donne à réfléchir, incite à s’interroger : Comment aime t-on l’Algérie ? Qu’est-ce qu’on aime en elle ? L’aime t-on uniquement au présent ou à tous les temps ? Qu’aime t-on dans son histoire ? Comment concilier ce qu’il y a de matériel et d’immatériel en elle ?
Nation, patrie, pays : Je me demande si on est conscient du sens de ces notions, de leur portée, de leur poids. Peut-on aimer l’Algérie et la quitter ? Comment l’aimer de loin ? Peut-on aimer l’Algérie sans aimer les algériens ? Il y a beaucoup à dire en la matière, les questionnements sont inépuisables, de même que les réponses potentielles…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -26-

Posté par imsat le 20 avril 2019

« Ecrire c’est se souvenir, mais lire c’est aussi se souvenir. Et c’est se comparer » (François Mauriac, Mémoires intérieurs).
Justement, en ce moment, je relis Mémoires intérieurs. C’est, je crois, la troisième ou quatrième fois que je le fais. Tout, dans ce livre, m’intéresse et, parfois même, me subjugue: le style, le sens de la nuance, l’extrême délicatesse des observations, la pertinence des comparaisons…Lorsque je replonge dans cet ouvrage, je ne le fais pas par hasard mais par nécessité, par besoin presque vital, pour mieux comprendre les choses surtout quand j’ai l’impression qu’elles m’échappent. Je le relis donc et je me souviens. Mais de quoi ? Eh bien, je me souviens parfaitement de nombre de bienfaiteurs d’autrefois au sein et en dehors de ma famille. J’ai déjà eu l’occasion d’en évoquer quelques-uns mais j’ai envie d’en parler de nouveau. Je pense à eux en même temps qu’à ceux qui bénéficiaient de leur générosité, de leur bonté. Et ceux-là leur étaient reconnaissants ad vitam aeternam.
Aujourd’hui, sauf quelques rares exceptions, les bienfaiteurs sont voués aux gémonies, carrément ignorés, oubliés, effacés de la mémoire, dénigrés, insultés, diffamés. Et c’est précisément ce que le Mouvement de contestation populaire Hirak nous donne aussi à voir. Dans le chapitre précédent, je me suis posé la question de savoir ce qu’est être Algérien aujourd’hui. En fait, j’avais mal formulé la question. La bonne question est la suivante: Qu’est-ce que, selon moi, devrait être un Algérien aujourd’hui ? Je suis même enclin à être plus précis : Qu’est-ce que, pour moi, l’Algérien idéal ? En réalité, j’y ai abondamment mais implicitement répondu à travers mes commentaires sur twitter depuis le 22 février. Il faudrait que j’en fasse une synthèse le moment venu, inchallah. Mais il faudrait aussi que je relie le tout à l’ensemble de ma réflexion introspective. Au fond, l’Algérien idéal est à la fois derrière-moi (il a bel et bien existé) mais il se niche également dans un processus de rattrapage lui aussi bien réel mais personnel, individuel. La démarche reste à peaufiner, à parfaire. On ne peut pas accélérer là où, au contraire, il faut s’appesantir, prendre le temps. Mauriac écrit : « Simplifier, c’est calomnier » Je suis d’accord avec lui et j’irais au-delà de son propos parce que j’observe dans notre société une simplification systématique dans l’appréciation des faits, des postures, des événements. Au reste, cette approche étriquée, expéditive, vulgaire à laquelle on assiste devient incontrôlable du fait de sa quasi généralisation. Violences verbales, stigmatisation, mensonges, tout cela se conjugue pour donner lieu à une régression particulière qui fait fi de toutes les valeurs morales, y compris les plus élémentaires d’entre-elles. Mauriac cite Maurice Barrès : « L’ignominie humaine est insondable » Nous y voilà ! Eh bien pour moi, l’Algérien idéal ce serait un être affranchi de l’ignominie ! Est-ce une utopie ?
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -25-

Posté par imsat le 15 avril 2019

Qu’est-ce qu’être algérien aujourd’hui ? Je me suis posé la question hier, mais très vite je me suis rendu compte que j’y avais déjà répondu longuement et de façon approfondie à travers les chroniques de ce blog ouvert il y a dix ans.
L’élément nouveau a juste trait au fait que l’actuelle crise politique algérienne corrobore de façon indiscutable mes constats, mes réflexions, mes interrogations antérieurs. Elle me conforte également dans la conviction que j’ai toujours eue quant au lien intime entre un parcours personnel, familial, communautaire, quel qu’il soit, et les éléments qu’on peut en tirer pour une compréhension cohérente d’événements collectifs, régionaux, nationaux. Je n’ai pas cessé de dire à certains de mes proches, en particulier Anis, Beida, Ferid, que je n’avais vraiment pas besoin de me prendre la tête pour saisir la contestation populaire massive en cours en Algérie, et que les clés du décryptage sont à notre niveau, dans notre mémoire individuelle, familiale. Ces clés font corps avec nous, elle sont en nous. Il faut juste faire preuve de sincérité pour en faire usage d’une façon intellectuellement profitable, franche et honnête. Le triptyque Amazighité, Arabité, Islamité est évidemment incontournable dans la décortication des événements actuels. Qu’est-ce qu’être Algérien aujourd’hui ? Moi, j’ai la réponse, ma réponse; je la revendique, je l’assume totalement. Je dois tout de même ajouter, pour me démarquer de ceux, et ils sont probablement la majorité en Algérie, qui banalisent tout, les idées, les innovations, la créativité et finalement aussi la modernité, que ma démarche se veut précisément et délibérément atypique. Oui, le triptyque Amazighité, Arabité, Islamité me va à merveille, mais pas dans sa « version » ordinaire, populiste, hypocrite, instrumentalisée à divers niveaux de la société. Il me convient dans sa quintessence, et cette quintessence renvoie justement aux valeurs morales et éthiques, à une authenticité, une certaine pureté. Cette exigence impose une obligation de moyens et de résultat, pour reprendre une notion fondamentalement juridique. Elle impose de dire les choses non pour faire plaisir ou par convention sociale mais parce qu’on les ressent profondément, parce qu’on les vit au jour le jour, parce qu’elles relèvent aussi de l’intime conviction. Etant entendu que l’intime conviction est censée reposer sur un argumentaire solide, expérimenté, testé et qui a donc fait ses preuves…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -24-

Posté par imsat le 13 avril 2019

En vérité, je n’ai pas de feeling, pas d’affinités ni d’atomes crochus avec le mouvement populaire Hirak. Je le dis en toute sincérité et je n’ai aucune raison de tricher ou d’aller à l’encontre de mes convictions, de mon intime conviction. Je n’y ai pas adhéré parce que, dès le départ, ce mouvement a mis en avant des slogans nihilistes, un discours stigmatisant violemment, souvent de façon obscène, le système, c’est-à-dire les institutions, la République, la personne du président de la République. On en est même venu à reprocher à Bouteflika sa politique sociale extrêmement généreuse, les quatre millions de logements réalisés et livrés ces vingts dernières années, les recrutements massifs dans la fonction publique, l’électrification quasi totale du pays. On lui reproche tout, y compris les réussites de l’Algérie !!! Et ces diatribes n’émanent pas que de ses détracteurs et adversaires politiques. Elles ne proviennent pas uniquement des revanchards, ceux qui ont exercé sous son autorité et qu’il a dû limoger pour toutes sortes de raisons. Cela se comprendrait aisément. Non, le rejet vient aussi d’une partie notable du peuple, autrement dit de cette population qui a profité à fond et continue de profiter outrageusement du modèle social Bouteflikien. Abstraction faite de toutes considérations subjectives par rapport à la personnalité, au parcours, au bilan de Bouteflika, j’observe que l’actuelle problématique algérienne relance en réalité l’épineuse question des valeurs. Il ne suffit pas de dire qu’il y a une crise des valeurs. Tout le monde le dit mais personne ne reconnait que cette crise affecte chaque algérien non seulement dans son rapport à l’Etat, au régime politique, aux dirigeants du pays mais également dans sa relation à la société, à la famille, à l’histoire. Au demeurant, le Mouvement évoque la rupture avec un système mais il fait l’impasse sur l’histoire. Les jeunes parlent de construire une Algérie 2.0, numérisée, connectée. Mais l’histoire comme processus de compréhension des événements et des crises politiques ne les intéresse pas. L’histoire comme récit introspectif et critique susceptible de servir de levier pour des progrès futurs est le dernier de leurs soucis…Et puis, lorsqu’on les interroge sur les finalités du Mouvement, au-delà du « dégagisme » on se rend compte de la limite de leur stratégie, s’ils en ont une. Je crois même que leurs ambitions sont étriquées ou alors, comme celles de leurs « commanditaires », elles restent opaques parce qu’elles cachent des desseins douteux. Il y a aussi lieu de se demander si les leaders masqués n’ont pas le courage de leurs vraies opinions notamment sur la place de l’Islam en Algérie, la laïcité, la relation Algérie-France, le positionnement de la diaspora algérienne, la refondation de la gouvernance locale et les velléités autonomistes voire indépendantistes de certains pans de la société. Oui, tout cela renvoie à notre perception des valeurs morales et culturelles, et par ricochet à l’apport de l’histoire dans ce décryptage…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -23-

Posté par imsat le 8 avril 2019

Ma poursuite de Bribes d’histoire marque le pas. Ce n’est pas par manque d’inspiration. Les événements en cours en Algérie depuis l’émergence, le 22 février 2019, d’un mouvement populaire m’absorbent totalement. Je suis en plein dedans ! Pas en marchant avec les manifestants, non, mais en réfléchissant aux tenants et probables aboutissants de cette espèce de tsunami protestataire, comme l’Algérie n’en a jamais connu auparavant. C’est très intéressant du point de vue analytique, donc intellectuel et historique. Il s’est produit une accélération de l’histoire. Le Président Bouteflika a dû démissionner sous la double pression continue du Mouvement et de l’armée. Ce que je ressens de prime abord, c’est comme un engrenage, un tourbillon. L’indifférence est impossible à l’égard des manifestations, des revendications de millions de marcheurs. Certains parlent de 10 millions de manifestants, d’autres de 20 millions! Il est vrai que l’effet de loupe amplifie les chiffres, notamment grâce aux réseaux sociaux.
Je réagis au jour le jour à ces événements en les commentant via mon compte twitter. Mes  réflexions, mes pensées sont certes dictées par l’urgence mais je me rends compte que leur soubassement, leur socle remonte à très loin. En fait, ce que je tenais à dire aujourd’hui, c’est que je pose un regard à la fois serein et dynamique (ce qui ne signifie pas optimiste) sur la crise actuelle. Non pas parce que les manifestations se déroulent dans un calme, une discipline, une « créativité » qui ont impressionné le monde entier, mais parce que la lecture intellectuelle que j’en fais me paraît présenter plus que des connexités avec la réflexion que je développe à propos de l’histoire de ma famille. Dans Les contrebandiers de l’histoire, l’écrivain Rachid Boudjedra évoque brièvement le lien entre l’histoire individuelle, le destin personnel et l’histoire collective. Eh bien, nous y sommes ! Je veux dire que tout renvoie à l’individu, à son milieu, ses origines, sa culture. Le Mouvement populaire Hirak, ce n’est pas du tout un bloc homogène, monolithique, soudé. C’est l’Algérie plurielle qui y est représentée. Le problème, c’est qu’il faudra bien arriver un jour à choisir son camp. Et cela passera par le suffrage universel. Quel lien avec l’histoire de ma famille ou du moins avec le décryptage que je décline depuis nombre d’années ? Je le dirais mais il faudra que je me détache d’abord de la pression actuelle, celle des événements, et de l’absolue nécessité pour moi de réagir à froid avant de dialectiser le processus en cours. Il faudra aussi dire brutalement un certain nombre de choses parce que, justement, ce mouvement semble avoir libéré la parole, et cela se fait dans tous les sens. Il y a de l’euphorie, de l’excès, des illusions, des amalgames, plein de contradictions,  des faux-semblants, beaucoup de non-dits…
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire-22-

Posté par imsat le 16 mars 2019

La notion de jonction m’inspire une réflexion et pas mal d’idées sur ce qui relie des tranches d’histoire et qui est porté par les humains. Jonction, relais, passage de témoin, médiation, intermédiation, passerelles, tout cela recouvre la même chose par rapport à ce à quoi je songe. C’est aussi une certaine continuité, pour ne pas dire un changement dans la continuité. C’est un peu dans cette trajectoire que j’inscris l’évolution de notre famille. L’indépendance en 1962 a marqué la fin d’une histoire en même temps que le début d’une nouvelle, d’une autre histoire. Il n’est pas contradictoire d’évoquer, entre les deux phases, une discontinuité en termes d’influence, de rayonnement, de patrimoine, de concentration géographique mais également une continuité en termes philosophiques, culturels, intellectuels, de valeurs morales. Il a fallu s’adapter au changement fondamental incontournable du contexte historique global introduit, imposé en 1962. Cette mise au diapason était somme toute ordinaire, banale, sans éclat. Les enfants puis les adolescents que nous étions, vivaient dans une normalité, une continuité morale sur laquelle nos aînés ont veillé de telle sorte que nous la sentions sereine, sans rupture. Les symboles de richesse, les fermes, les cars, les terres, les affaires, le commerce, tout cela s’était réduit comme peau de chagrin, avant de disparaître pratiquement. La continuité dont je parle a à voir avec les valeurs morales la respectabilité, le légalisme, mais elle a aussi été déclinée sous d’autres formes que celles qui prévalaient  entre 1850 et 1962. Un engagement de type nouveau s’était déployé…

Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire-21-

Posté par imsat le 19 février 2019

On a bien tenté de débaptiser la cité dont on avait dit, il y a quelques années, qu’elle s’appelait désormais cité Ennasr (cité de la victoire). Je ne fais ainsi que rappeler ce que j’avais déjà écrit à ce propos, en évoquant alors une conversation que j’avais eue avec mon cousin Azzedine précisément sur ce point. Il m’avait demandé si nous pouvions entreprendre une démarche en vue de la « réhabilitation » du nom originel de la cité. Je lui avais répondu que cela était possible et faisable mais pas du tout nécessaire à partir du moment où le nom initial était ancré dans la mémoire collective batnéenne. Je continue de le penser. Au reste, les habitants de la ville n’ont jamais cessé d’appeler la cité par son nom de toujours: cité Chikhi ! Si Azzeddine n’avait pas disparu prématurément, je l’aurais rassuré complètement quant à la pérennité du nom de la cité. Je lui aurais d’abord dit, au-delà des échos qui nous parvenaient régulièrement de la ville et qui confirmaient que rien, dans les faits, n’avait changé, que le règlement pris par l’administration était resté lettre morte. Je lui aurais également appris que des travaux universitaires consacrés à l’évolution de l’urbanisation de la ville depuis sa fondation à nos jours, parlent de la cité Chikhi, guère de la cité Ennasr. Ces mémoires et thèses de master et/ou doctorat ainsi que des articles de presse sont consultables sur internet. Etait-ce important de le souligner ? Oui, parce que la mémoire des lieux, les noms des lieux, la place de ces noms dans la conscience collective, tout cela est aussi constitutif de l’histoire. Les tentatives d’effacement de ces références, les velléités de néantisation de ces traces, à divers niveaux administratifs, se sont donc avérées vaines. Les expliquer ne signifie pas les justifier ou les cautionner. Etant rappelé que cela n’est pas spécifique, loin s’en faut, au cas visé. Il y a quelques mois, en l’empruntant, comme je le fais en général quand, par beau temps, je descends d’El Biar à pieds, je me suis rendu compte que la rue Blaise Pascal avait été elle aussi débaptisée!  C’est une de mes rues préférées à Alger. Une rue charmante qui fait harmonieusement la jonction entre le centre et les hauteurs de la capitale. Pourquoi lui a t-on changé de nom ? Pascal, mathématicien, physicien, philosophe français né en 1623, mort en 1662 n’a absolument rien à voir avec la colonisation de l’Algérie ! Moi, j’aimais cette rue non seulement parce qu’elle s’appelait Blaise Pascal, mais parce que ce nom ne m’était pas du tout étranger, qu’il s’était incrusté dans ma mémoire depuis que Mme Duminy, notre professeur de Français en seconde lettres à Batna, en 1967, nous avait initiés à l’oeuvre de l’auteur (en particulier Les pensées) en même temps qu’à celle d’autres écrivains du 17è siècle. En définitive, que faire face à des situations insensées, régressives ? D’abord et surtout garder la tête froide. « L’ignorance et la bêtise sont des éléments considérables de l’histoire » Cette citation de Raymond Aron me paraît en phase avec l’objet de ce chapitre. Elle permet en tout cas de ne pas s’égarer dans des conjectures inutiles et qui échappent précisément à la raison.

Lamine Bey Chikhi

 

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Bribes d’histoire -20-

Posté par imsat le 12 février 2019

Dans notre album de famille, il y avait bel et bien une photo montrant mon père à cheval, portant la tenue des Spahis. Je m’en souviens parfaitement. Je ne la retrouve pas. Une superbe photo ! J’y ai repensé il y a quelques mois, tandis que je regardais sur une chaîne de télévision, l’acteur français Gérard Darmon parler du livre qu’il venait de consacrer à son père originaire de Tiaret et lui-même ancien Spahis. L’artiste se focalisa justement sur une préoccupation semblable à la mienne: il disait avoir vainement cherché une de ses photos préférées, celle de son père à cheval et en uniforme de Spahis. J’ai trouvé cette similitude assez saisissante à la fois historiquement et émotionnellement. Je me suis dit: « le hasard fait bien les choses ». J’ai pris cette coïncidence comme une sorte de consolation; je n’étais pas le seul à avoir perdu une photo à laquelle je tenais beaucoup. En même temps, je restais fortement contrarié car celle que j’essayais de retrouver était la seule trace formelle, matérielle, palpable disponible de la mobilisation de mon père en 39-40. Le temps a passé…et puis l’autre jour, je me suis mis à fouiller de nouveau dans mes archives, non en songeant à la photo en question mais pour relire des extraits des jugements liés aux deux procès civils que mon père avait gagnés dans les années 40. Je m’étais promis de le faire depuis longtemps à la fois par curiosité juridique et un peu aussi pour des considérations sentimentales. Et là, je suis tombé fortuitement sur un échange de courriers entre mon père et la maison Vidal-Manégat d’Oran qu’il représentait à Batna avant le second conflit mondial. Dans une lettre datée du 24 septembre 1939, mon père écrit notamment ceci: « J’ai été mobilisé comme tout le monde et me suis rendu à Médéa au titre du 1er Spahis en garnison dans cette ville… » puis, après avoir évoqué une question de commissions que la Compagnie lui devait, il poursuit, à propos de la représentation de la société à Batna: « Je continue de l’assurer dès l’instant que je me suis fait affecté au titre du 3è spahis en garnison à Batna. Quant au dépôt de la garantie, j’en exprime le remboursement, étant appelé à partir du jour au lendemain en renfort via la France ou la Tunisie… »
Le 5 janvier 1940, Vidal Manégat répond à une correspondance de mon père du 2 janvier (que je n’ai pas trouvée) : « Par votre lettre du 2 courant, vous nous annoncez que vous avez été démobilisé définitivement et nous demandez de vous faire parvenir par le Crédit Foncier de Batna la somme de 2500 Fr sur vos commissions. Justement, notre service de contrôle vient d’établir votre compte-courant commissions qui rend votre compte créditeur au 31 octobre de la somme de 706 Fr, 28″ Ce que m’inspire ce court échange épistolaire, comme tous ceux dont j’ai pu disposer, c’est une double perception pragmatique et psychologique ou mentale des choses. Dans les deux cas, l’imagination convoquée, déclenche plein d’images et une kyrielle d’interprétations. Des détails m’interpellent comme cette phrase de mon père: « …comme tout le monde, j’ai été mobilisé… » ou encore celle-ci : « étant appelé à partir du jour au lendemain, en renfort…. » et surtout le fait qu’il n’ait pas omis, à juste raison au demeurant, de réclamer ses commissions. Et puis, au regard de l’histoire, des échanges de ce genre signifient qu’ils ne sont pas anodins, qu’ils recèlent des informations intéressantes, parfois précieuses. Ces courriers viennent nous rappeler que tout document est exploitable, qu’aucun matériau n’est à dédaigner, que le moindre bout de papier écrit gagnerait à être préservé.
Lamine Bey Chikhi

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Bribes d’histoire -19-

Posté par imsat le 4 février 2019

Je viens d’achever la lecture de Une planète et quatre ou cinq mondes. Réflexions sur l’histoire contemporaine (Gallimard, 1985), de l’écrivain et poète mexicain Octavio Paz, prix Nobel de littérature en 1990. Je connaissais cet auteur, enfin j’entendais parler de lui mais je ne l’avais jamais lu. J’ai trouvé son essai sur un rayon de la bibliothèque extraordinairement éclectique et cosmopolite de ma soeur Beida, rangé entre Le neveu de Rameau de Diderot et Les damnés de la terre de Frantz Fanon. Il m’a semblé intéressant de livrer un extrait de l’avertissement par lequel Paz introduit en quelque sorte son livre. Je dirai ensuite pourquoi j’ai jugé utile de le partager. En voici la teneur: « J’ai supprimé de nombreuses pages les unes parce qu’elles étaient trop circonstancielles, d’autres parce que des événements ultérieurs les avaient privées de leur raison d’être. De la même façon, j’ai modifié, rectifié et, parfois, amplifié certains passages. Malgré toutes ces retouches et mises au point, je ne me dissimule pas les défauts et les limites de ce travail. Je ne suis pas historien. Ceci n’est pas une théorie mais un témoignage ». Je reprends ce propos complètement à mon compte parce que l’auteur y met humblement en exergue les limites qu’il fixe à son travail face aux exigences et impératifs de l’histoire, de l’écriture de l’histoire. Paz fonde son approche sur la distinction fondamentale et pertinente établie par les historiens français dans l’analyse des processus historiques, entre la « longue durée » et la « courte durée ». Cette démarche me séduit parce qu’elle vaut aussi pour la micro histoire, celle qui, a priori, n’impacte pas le contexte global, n’est fondatrice qu’à une échelle réduite. Elle me tente aussi parce qu’elle peut accompagner, soutenir, favoriser la formalisation d’une histoire familiale. C’est en pensant constamment et parfois confusément à ce distinguo rationnel, universel, consensuel que j’essaie de rendre compte de ce que je sais de l’histoire de ma famille. J’ai d’ailleurs souvent souligné que mon souci premier était d’abord de rapporter, de témoigner, d’être une courroie de transmission tout en émettant ça et là des réflexions, des questionnements susceptibles de constituer des matériaux de type historique. Bien entendu, une telle démarche ne se déploie pas sans arrière-pensées par rapport à ce que l’on pourrait en tirer sur la « longue durée ». En définitive, tout est historique ou plutôt tout est de nature à prendre une dimension historique pour peu que l’on procède à un traitement critique, sincère, inventif voire audacieux des faits exposés.
Lamine Bey Chikhi

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