Nenna (Chikhi Djouher, Batna 1962)

Posté par imsat le 5 septembre 2009

Nenna, ma grand-mère paternelle, était toujours contente de me recevoir.

Quand j’allais la voir, c’était souvent pour lui apporter quelque mets et de la galette (rekhssis) préparés par Mà. Elle me parlait en kabyle mais je ne faisais pas l’effort de comprendre ce qu’elle me disait; parfois, je présumais à partir de certains recoupements que ses propos concernaient directement ou indirectement Mà sans cependant en appréhender toute la teneur.

Je me contentais d’approuver ses paroles en répondant à chaque fois : « heh » . Je prenais d’ailleurs délibérément l’accent kabyle en prononçant le mot. Cela m’amusait un peu de voir que Nenna croyait, en apparence en tout cas, que j’assimilais ce qu’elle disait; elle ne cherchait jamais à en avoir la confirmation; elle poursuivait au demeurant son monologue comme si de rien n’était.

Pour moi non plus la question ne se posait pas; je rendais visite à Nenna, je lui remettais ce dont Mà me chargeait en m’imprégnant de l’atmosphère générale dans laquelle je la trouvais; elle me parlait, je la regardais parler, je la regardais du reste plus que je ne l’écoutais, je faisais attention aux traits de son visage, à ses rides, à ses joues creuses; elle me paraissait détendue en dépit de sa relative solitude après le décès de Jeddi en avril 1961; c’était cela l’essentiel.

Lorsque Mà me demandait de lui rendre compte de mes conversations avec Nanna, je répondais systématiquement : « elle m’a dit plein de choses mais je n’ai pas tout compris… ».

Avec Nenna, c’était presque toujours ainsi. Elle me parlait de choses ordinaires. Il ne me paraissait pas important d’en saisir le contenu; elle semblait sereine en me parlant tandis que mon regard se posait parfois sur le vieux figuier dont les feuilles recouvraient partiellement la toiture de la buanderie.

Une seule fois ma visite à Nenna se démarqua de toutes les autres.

Ce fut le jour où, alors que je prenais congé d’elle, Nenna me mit délicatement dans la main un billet tout neuf de 5 francs en me recommandant de n’en parler à personne.

J’interprétais cette mise en garde formulée avec quelque insistance mais sur le ton de la gentillesse comme la traduction d’une espèce de privilège dont j’étais le seul à bénéficier parmi les enfants de la famille.

Pendant longtemps, ce « secret » que j’avoue avoir partagé spontanément  avec Mà, me permit de me sentir avantagé par rapport aux autres.

Je ne m’étais jamais interrogé sur la réalité du caractère exclusif du geste de Nenna ni sur les raisons qui la conduisirent ce jour-là à me donner 5 francs en me priant  de faire en sorte que cela reste entre nous.

Je n’ai toujours pas demandé à Ferid, Mourad et Yazid s’ils profitèrent de la même libéralité de la part de Nenna…

Lamine Bey Chikhi

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Ce qui reste de ce qui n’est plus

Posté par imsat le 30 août 2009

Il y a encore bien  des choses à dire du passé; des choses dont la portée émotionnelle est intacte, inépuisable. Je le sais, je le sens !

Il y a l’enfance certes, mais pas seulement.

Il y a aussi les transitions.

J’aime certaines phases des processus transitionnels. Comment les ressent-on ?

Il y a des transitions terriblement régressives à l’instar de celle que j’observe de la fenêtre de ma chambre depuis quelques années, mais il y a ce qui a existé juste avant la chute. Avant la rupture du cordon ombilical.

La fin d’une époque peut inciter celui qui le souhaite à faire preuve d’une certaine imagination pour qu’il continue à en profiter. Il s’agit dans cette optique d’activer les instruments de la rétrospective, y compris après l’instauration ad vitam aeternam de la médiocratie et de sa chape de plomb sur la société.

Capter, saisir, rattraper ce qui n’est plus ou plutôt préserver ce qui reste de ce qui n’est plus ?

Une atmosphère, une douceur de vivre, des couleurs, les lampions de la pépinière de Batna un certain mois de juillet, des images, des tailleurs pied-de-poule portés à la Lauren Baccal par des algériennes; mais aussi des fragrances, des rencontres, des visites, des sourires, des sonorités, des postures, des chansons de Jean Ferrat, Serge Reggiani, une façon de converser, de se regarder dans un miroir, d’enfiler une chemise (blanche), un blazer…

En partant, ils ont emporté beaucoup de ce qui me manque aujourd’hui.

Ce sentiment que j’aurais voulu circonscrire à un niveau strictement personnel se retrouve connecté, bien malgré moi, à des considérations extra individuelles, générant ainsi le risque d’une interprétation erronée de ma nostalgie.

L’autre jour, j’étais heureux de dire à MA, à propos de certains souvenirs, que la phrase : « …en partant, ils ont emporté beaucoup de ce qui me manque aujourd’hui « , me plaisait énormément, que je la trouvais juste, sincère et vraie.

MA a fait la moue.

J’ai anticipé ce qu’elle voulait me faire remarquer en lui précisant que je ne songeais pas particulièrement à la dimension politique d’une époque. La position de MA est restée mitigée.

Je lui ai alors indiqué que ceux qui connotaient péjorativement le concept de nostalgie étaient dans l’incapacité de reconnaître à l’individu le droit d’isoler le souvenir de son contexte, de se l’approprier parce qu’il est sien, d’éprouver du plaisir à se remémorer les moments agréables du passé en dépit de tout et d’abord des controverses de l’histoire.

Lamine Bey Chikhi 

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Sellel Legloub

Posté par imsat le 17 août 2009

Il est persuadé que sa quête de la sieste porte sur quelque chose de vital. La sieste certes mais aussi, au-delà de la sieste, la recherche d’un certain vide mental, celui que seul pourrait lui procurer le calme des après-midi d’automne dans un endroit tranquille d’un pays tranquille, pour qu’il ne sombre pas dans la détestation totale.

Mais tout passe t-il par la sieste ? Lui, en tout cas, en est convaincu surtout depuis qu’il a lu deux ou trois articles relatant les bienfaits de la sieste tant pour le cerveau que pour la mémoire.

Sa sieste à lui relève du fantasme. Il en rêve encore.

Rue Latrol où il réside, c’est l’enfer ! Les nuisances sonores y sont devenues quotidiennes ces dernières années; aujourd’hui, il parvient même à les distinguer nettement les unes des autres.

Bruits de chignole, de marteau, de tronçonneuse, bruits dérivés des bruits de base, excroissances de bruits, rien n’échappe à la typologie qu’il a dû apprendre à élaborer pour faire face autant que faire se peut à la fureur ambiante.

Il ne cesse de répéter à ses proches qu’il reste à la recherche de la sieste de l’enfance, celle à laquelle ses parents le contraignaient, ainsi que ses frères et soeurs, pendant les grandes vacances, à la fin des années 1950.

Pour les dissuader de sortir à l’heure de la sieste, on leur parlait de Sellel Legloub (l’arracheur  de coeurs, une sorte de croque-mitaine), on leur disait qu’il rodait dans le quartier, précisément à ce moment-là.

Il y avait donc l’épouvantail de Sellel Legloub que sa mère commençait à leur agiter dès les premiers jours de juillet; mais il y avait aussi le silence absolu de la rue Beauséjour qui ne faisait que crédibiliser davantage la façon dont on leur racontait l’histoire.

La sieste apparaissait ainsi comme un refuge et un rempart contre le monstre.

Lamine Bey Chikhi

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Regards hagards…

Posté par imsat le 12 août 2009

Les regards à la fois hagards, froids et agressifs que je croise me paraissent rompre fondamentalement avec ceux que j’avais coutume de voir, il y a une vingtaine d’années ou peut-être un  peu plus.

Hagards, froids, agressifs ? je ne sais si ces qualificatifs sont appropriés.

Des regards en tout cas étranges qu’on vous lance comme si vous étiez un intrus, un être dérangeant, bizarre.

J’ai pris conscience de ce phénomène et de sa “centralité” dans la société en 2001.

Novembre 2001, inondations de Bab El Oued : 750 morts.

Dans une de nos chambres, une infiltration d’eau : je monte voir le voisin du dessus;  des femmes ouvrent la porte,  je leur explique la situation en leur demandant même de venir constater de visu les dégâts. Elles consentent à venir voir.

Elles regardent le plafond comme si de rien n’était. 

 ” Excusez-nous, dit la mère, ce sont des parents à nous, ils étaient à Bab El Oued; ils sont venus prendre une douche chez nous…” Puis plus rien, aucune autre parole, aucun regret ni aucune  expression de désolation; les autres femmes, au nombre de trois, avaient précisément ce regard dont je parlais plus haut. Un regard absent, sec, en même temps accusateur, étonné, mais d’un étonnement en arrière-plan dont il vous faut deviner le pourquoi, les origines. Un regard qui vous fait oublier votre position de victime et vous incite à vous poser toutes les questions du monde pour comprendre ce qui s’y cache.

Eh bien, aujourd’hui, je ne vois que cela dans la ville.

Hier, devant un des guichets de la poste, le jeune homme qui se trouvait à ma gauche m’a  toisé de la même façon, sans motif apparent; je l’ai regardé moi aussi mais de manière détendue, il était de profil, je n’ai rien perçu d’intelligible; la préposée a esquissé un regard interrogateur dans sa direction; je me suis demandé si le jeune homme n’était pas sous l’emprise de quelque psychotrope.

Je n’ai pas trouvé de différence entre sa façon de me regarder et celle de mes voisines le jour des inondations de Bab El Oued.

C’est une fracture totale et, me semble t-il, définitive entre ces regards et ceux de la fille aux yeux océaniques ou encore ceux, fascinants, de cette assistante qui assurait  nos travaux dirigés en droit international privé, en 1974…

Lamine Bey Chikhi

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Pouvoir écrire comme on parle

Posté par imsat le 11 août 2009

11 août, 2009 par imsat

Batna, la veille de l’Aid El Fitr, les plateaux de makrouds que des jeunes femmes à la démarche assurée portaient sur leur tête jusqu’à la boulangerie du quartier.

Pourquoi certaines images plutôt que d’autres ?

Comment expliquer le primat de certains souvenirs ?

On devrait écrire comme on parle.

Ecrire des phrases incomplètes : une odeur de fourrure, celle des canadiennes que nous enfilions durant les rudes hivers batnéens.

Peu après 1962, la kachabia succéda à la canadienne.

Marie-Thérèse, je la voyais comme un personnage magique, enchanteur. J’en ai entretenu le souvenir à travers une de ses photos trouvées dans l’album familial.

Un peu plus tard, entre 1963 et 1965, ce qui n’avait plus rien à voir (dans les faits, pas dans la mémoire) avec ce que symbolisaient les filles de la garde mobile, le bien être intégral que nous ressentions quand, après le bain, nous nous relaxions, allongés sur les matelas mis à notre disposition dans la salle de détente du hammam situé face à la maison de dada El Hachemi, tout en sirotant une limonade bien fraîche.

Ouanassa : que vient-elle faire ici ? Je crois que c’est à cause de ce que m’a dit MA au sujet des bonnes que nous avions dans les années 50-60.

Les institutrices : Mme D et les jupes blanches qu’elles portait;  Mme A et son sourire lumineux…

Lamine Bey Chikhi

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Réminiscences

Posté par imsat le 11 août 2009

2009-Aug-10 – S’extraire du chaos

Tout à l’heure, il a eu le sentiment que rien ne pouvait changer, que tout était irrémédiablement dans l’impasse.

Il a bien essayé de relativiser les choses en se demandant si la canicule d’aujourd’hui n’exacerbait pas sa colère, ne brouillait pas sa vision. En vain.

La chaleur moite qui plombe Alger depuis maintenant plus de deux mois n’a pas grand chose à voir avec ses impressions. Peut-être l’incite t-elle à grimacer un peu plus que de coutume lorsqu’il observe certaines scènes de rue. Mais elle n’explique pas les sensations de désarroi que provoquent parfois en lui  tel ou tel fait divers, telle ou telle posture des gens.

Elle ne lui permet pas non plus de comprendre les mêmes sensations éprouvées soit devant les fastfoods qui ne désemplissent jamais ou à la vue de ces femmes en hidjab ou en blue jean faisant la chaine devant une boutique de la rue Didouche Mourad à 13h pour des soldes improbables, alors que le soleil a atteint son intensité paroxystique.

En voyant inscrit le mot soldes sur la vitrine du magasin, il s’est souvenu de ses discussions avec Jouda sur la notion de prix coûtant et les risques d’arnaque qu’elle pouvait véhiculer. Quant au caractère fictif des soldes, s’est-il dit, mieux vaut ne pas y penser.

Au surplus, qui s’en soucie vraiment ici ?

Fort heureusement, il y a encore à exhumer bien des images d’autrefois, à découvrir de multiples possibilités de décryptage, une nouvelle lisibilité du «   temps perdu « .

Les images ne changent pas dans l’absolu. Elles appartiennent certes au passé mais Il ne parle pas du passé comme d’une période révolue.  Il n’aime pas le mot révolu. Il songe simplement à une ligne de démarcation nécessaire entre les époques.

Reste que le présent parce que vecteur d’un nihilisme d’un type nouveau, donne aussi aux images considérées une seconde vérité, une autre vérité.

Il ne s’agit pas de se remémorer ces images uniquement pour se faire plaisir; elles devraient conduire à une recherche du sens pour au moins limiter les dégâts collatéraux d’un certain présent. 

Un présent réceptacle-exutoire de formes de violences inédites, pénibles, insupportables.

Dans l’atmosphère suffocante d’Alger, la boîte de Pandore n’est pas ouverte qu’à moitié, elle est béante !

La récupération de quelque fragments du passé, c’est un réflexe d’auto défense face à une déliquescence quasi générale.

En définitive, relater ce qui fut, c’est tenter de s’extraire du chaos de la cité en prenant le temps de regarder dans le rétroviseur.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Aug-4 – Jean-Paul A (Batna 1960-1962)

Jean-Paul A était toujours le premier de la classe, discipliné, bien habillé, bien coiffé et très courtois.

Il était d’une intelligence supérieure.  Pour nous, c’était un génie.

Il forçait ainsi le respect et suscitait l’admiration.

Il avait une façon bien à lui de poser ses affaires sur la table;  il y procédait dans un ordre impeccable et avec une régularité de métronome.

Je l’observais discrètement.

Etais-je le seul à le faire ?

En tout cas, j’avais fini par intégrer le visionnage de ce rituel dans ma manière de m’installer en classe.

Jean-Paul ne changeait jamais rien à son habitude que je qualifierais de méticulosité artistique du compétiteur de haut niveau.

Je percevais sa « mise en scène » comme le prélude pour lui à une journée de réussite, de bonnes notes et de satisfecit appuyés de M.Arouas, le directeur de l’école Jules-Ferry, qui nous enseignait le calcul.

Je ne me rappelle pas avoir vu un jour Jean-Paul contrarié, en colère ou en conflit avec les autres.

Etait-ce un trait de son génie ?

Ou alors faut-il simplement considérer la sérénité et l’assurance dont il faisait preuve comme le corollaire logique du génie en général ?

Jean-Paul était généralement concentré sur les exercices que  M.Arouas nous donnait à faire sur le champ et qu’il terminait toujours bien avant les autres. Il pouvait aussi se montrer très attentif à une leçon de grammaire.

Jamais personne ne put vraiment lui disputer sa pole position.

Francis B était resté son éternel outsider, en dépit de sa volonté et de ses potentialités.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Aug-2 – Le livreur de croissants

C’était l’époque où le printemps existait vraiment, se distinguant nettement des autres saisons.

C’était aussi le temps où le quartier s’appelait Beauséjour et portait encore bien son nom.

7h30 du matin, on sonne à la porte. J’ouvre.

La camionnette de marque Citroën est stationnée devant la villa.

Un homme souriant, portant une blouse blanche et une toque me dit bonjour puis il me tend une corbeille remplie de croissants tout frais, en m’indiquant qu’il travaille à la boulangerie Meguelatti.

Je le connaissais de vue.

C’était le premier jour. Il y en eut d’autres durant les années 1962 et 1963.

Mais je me souviens surtout du premier.

Ce sont d’abord des couleurs qui me sont restées dans la tête : le bleu apaisant du ciel, le beige clair de la camionnette, le blanc des habits du livreur de croissants.

J’ai aussi mémorisé le silence de la rue et visualisé l’immobilité environnante.

Sensation de bien-être, harmonie de couleurs, fluidité de l’air, bonhomie du livreur…

Tout était synchrone.

Les images et les impressions étaient  dans une osmose telle qu’elles me paraissaient exclusives, uniques, exceptionnelles.

Je ne me rappelle pas avoir vécu un autre vrai printemps ni scruté un ciel aussi bleu que celui de cette fameuse première fois où on nous livra des croissants à domicile.

Lamine Bey Chikhi

 

• 2009-Jul-29 – La substantifique moelle

Plus je pense au parcours de mon père et plus je conforte nombre de mes convictions sur ce que signifie l’humain.

Je parviens aussi à fonder la marginalisation dans laquelle j’ai toujours tenu la dimension matérielle de ma  perception de l’individu.

Ce n’est pas seulement ce que mon père a fait qui me séduit, mais ce qu’il a été.

Ce qui m’intéresse, ce qui m’attire au fond et en dernière analyse dans son évolution, quand les décantations ont été faites, relève des valeurs, de la morale.

Je n’hypertrophie pas cet aspect;  je n’ai pas besoin de le faire;  il est objectif;  ce qui le valide, c’est ce que me donne à voir son extrapolation au temps présent, aux gens d’aujourd’hui.

Selon MA, même le sens des affaires qu’il avait développé au plus haut point, il l’avait totalement apprivoisé, le maintenant dans sa sphère originelle, si bien qu’il n’a jamais déteint sur l’essentiel, autrement dit sur son humanisme, son sens de la famille, son tact dans sa relation aux autres, le souci constant qu’il avait du travail bien fait, de la datation, du respect  de la chose écrite…

Je me demande si mon détachement des considérations matérielles est dû à une enfance vécue dans un espace plus que confortable, excluant par conséquent toute la problématique du rattrapage ultérieur dont j’observe les dégâts dans le champ social ou bien alors au socle culturel dont mon père nous a légué la substantifique moelle, et que, après sa disparition, chacun de nous, à sa façon, a tenté de préserver et de développer pour en faire l’ossature d’un mode de pensée et de vie.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-27 – Joseph K

Il habitait à la cité rurale dans un modeste logement.

Nous avions le même âge.

Ce jour-là, probablement un jour de décembre 1962, il portait un imperméable noir et des bottes en caoutchouc.

Il pédalait avec peine sur le vélo de son père tandis qu’une pluie torrentielle s’abattait sur Batna.

Au-delà des affinités qui fondaient notre camaraderie, j’accordais une attention spécifique au fait que Joseph était plus frêle que moi.

Dans mon entourage, on ne manquait pas de me rappeler ma petite santé et mon appétit d’oiseau, alors que je suivais un traitement médical assez contraignant.

Avec Joseph, j’oubliais presque complètement ma maladie.

Avec lui, je voyais bien que je n’avais pas le « monopole » de la maigreur ni celui de la précarité physique.

La fragilité de Joseph me paraissait semblable à la mienne même si je croyais déceler son prolongement dans l’expression du regard.

Quelques années après le départ de Joseph, je retrouvai la même vulnérabilité dans le regard de l’acteur Anthony Perkins que j’avais vu jouer dans Psychose.

A partir de ce moment-là, je ne dissociai plus jamais l’image de Joseph de celle d’Anthony Perkins.

Autre souvenir marquant :  je me rappelle avoir mangé chez Joseph des galettes sans sel que sa gentille maman nous servit joyeusement.

Quand je lui demandai des explications sur ces galettes au goût particulier, Joseph me répondit qu’elles étaient préparées à l’occasion de la pâque juive (Pessah).

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-27 – Les photos sont dans ma tête

On m’a suggéré de prendre des photos de la ville et d’accumuler ainsi des matériaux pour l’écriture.

J’ai dû expliquer que mes photos à moi étaient dans ma tête; ce sont celles des années 1960, les années charnière, celles qui précédèrent la descente aux enfers. Ce sont celles qui marquèrent le début de la fin d’un certain romantisme, d’une normalité, d’une linéarité agréable.

Il m’est impossible de parler de la ville au présent. La ville dont il s’agit n’est mienne qu’au passé. Elle n’est ni anticipation ni levier d’espérance, elle est rétrospective balisée par et dans le temps, dynamisée par les images et les gens d’autrefois.

Cela n’a évidemment rien à voir avec je ne sais quelles considérations puisées des théories de l’acculturation que certains invoquent pour rejeter tout ce qui ne correspond pas à leur vision des choses.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-22 – De l’inachevé

Certains jours, je suis tenté de parler de ceux qui ne sont plus de ce monde.

Leurs visages peuplent ma mémoire. Ils sont là !

Leur souvenir relativise le néant qu’ils sont censés représenter.

Leur absence est aussi une présence. En tout cas, elle n’est pas sans impact sur ce que je pense du temps qui passe.

Abstraction faite de l’âge qu’ils avaient quand ils ont disparu, ma pensée pour eux est à la fois mélancolique et contrariée.

Il y a presque toujours de l’inachevé dans la relation que l’on a entretenue avec ceux qui ne sont plus parmi nous.

D’ailleurs, on reconnaît souvent après coup être passé à côté de quelque chose ou avoir carrément failli à quelque devoir essentiel.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-20 – Focalisation

La sacralisation de l’enfance ne s’accompagne t-elle pas automatiquement d’une valorisation extrême de son cadre spatial, c’est-à-dire de tous les endroits où elle a pu se dérouler ?

La question génére des images assez précises de quartiers de la ville sans que je puisse donner un sens à l’ordre de passage des séquences.

Ce n’est d’ailleurs pas forcément ni toujours la rue Beauséjour qui occupe la pole position dans la chronologie des souvenirs.  D’autres endroits rivalisent avec elle.

C’est le cas de la partie supérieure de l’avenue de la République, juste à l’intersection menant à la rue Saint Germain. Cet endroit m’incite parfois à des comparaisons avec des rues vues outre méditerranée mais sur l’explication desquelles je ne voudrais pas m’appesantir.

Je crois que c’est dans ce lieu que se sont cristallisés mes sentiments pour l’époque considérée, peut-être parce que le bureau de mon père se trouvait à proximité.

Aujourd’hui, je n’imagine l’endroit que sous une pluie automnale et nocturne, sans pouvoir dire pourquoi. Jadis, je le considérais comme le centre névralgique de la ville alors que, dans la réalité, celui-ci se déployait plus bas, à partir du siège de la mairie, juste au carrefour.

En revanche, en ce qui concerne la rue Saint Germain proprement dite, et parce que l’ayant fréquentée surtout en période estivale, je l’ai toujours vue inondée de soleil.  Dans ma tête, cela n’a pas changé.

D’autres images de quartiers se sont parfois incrustées durablement dans ma mémoire.  Le Graffe où j’allais sentir le jasmin de ses coquettes villas en songeant à d’improbables conversations avec Fym, en fait partie.

Lamine Bey Chikhi

 

 

PS : dans le texte du 15 juillet, lire Frécon au lieu de Frécamp 

 

• 2009-Jul-18 – La vie, si mon père…

Il m’arrive de songer à ce que la vie aurait été si mon père n’avait pas disparu prématurément.

J’en ai même discuté ici et là.

Mais les éléments de réponse proposés m’ont semblé plutôt sommaires et peu inspirés.

Je ne sais plus qui a cru pouvoir résumer la « perspective » en disant que mon père n’aurait ni apprécié ni supporté l’évolution chaotique du  pays, ayant tellement sublimé l’idée d’une indépendance algérienne.

Moi, j’aurais aimé parler autrement de cette hypothèse; je veux dire littérairement.

J’aurais souhaité un échange avec plein de rebondissements.

J’aurais laissé l’imagination suivre son cours, comme dans l’écriture d’une fiction.

Je n’ai jamais été tenté de lier les projections plausibles à des considérations exclusivement politiques en dépit de l’influence de ces dernières.

Si je devais scénariser la chose, je privilégierais volontiers l’approche romanesque seule à même de permettre de tout envisager et surtout de rêver.

Je me déconnecterais naturellement des réalités que l’on dit déterminées par le politique, si tant est que le politique soit plus ancré que la littérature dans le réel.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-15 – Gâteaux Frécon !

 » Te souviens-tu des gâteaux Frécon? « 

Je lui ai posé la question surtout parce qu’elle m’offrait l’opportunité de parler à nouveau des jours heureux.

A l’époque, ce que je voyais en premier c’était le sourire que mon père affichait quand il rentrait à la maison avec une de ces fameuses boites de gâteaux Frécon.

Je crois aussi me souvenir qu’il choisissait toujours le bon moment pour nous surprendre de la sorte.

Il le faisait dès qu’il sentait que cela commençait à nous manquer.

Selon MA, il le faisait également quand sa journée de travail avait été exceptionnellement bonne.

La pâtisserie Frécon était située avenue de la République. Il y avait du goût dans sa décoration. A l’intérieur, les glaces qui ornaient les murs donnaient l’impression que les lieux étaient plus spacieux et plus éclairés. Les viennoiseries, diverses et variées, étaient soigneusement disposées sur une table au milieu de la salle.

Frécon était réputé pour la qualité de ses mille-feuilles et de ses religieuses.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-12 – Loulou Rib

J’ai toujours aimé le magasin de la rue Billon.

Mon père l’avait donné en location à Loulou Rib.

Je percevais l’activité de Loulou Rib comme une sinécure car les articles abondamment exposés dans la boutique me paraissaient se vendre laborieusement.

En tout cas, à chacune des visites que Ferid, Mourad et moi lui rendions, nous le trouvions seul derrière le comptoir du magasin, en train de lire La Dépêche de Constantine.

Il était presque toujours de bonne humeur, mais il n’appréciait guère que nous restions longtemps sur les lieux ni que nous lui demandions de nous montrer de près les nouveaux arrivages.

Il savait que nous n’étions pas acheteurs et que nous étions là surtout pour son amabilité et pour les blagues qu’il aimait nous raconter.

Parmi les articles en vente, les boîtes contenant des balles de tennis retenaient mon attention. Au surplus, je concevais de temps à autre l’idée que, s’il le voulait vraiment, Loulou Rib pouvait m’offrir au moins une de ces balles, non pas pour que je joue au tennis mais simplement pour le plaisir d’en posséder.

Au fond, je savais que toute démarche en ce sens aurait été vaine d’autant que Loulou Rib comptabilisait rigoureusement la moindre vente qu’il réalisait, ce qui excluait tout éventuel présent de sa part.

Après son départ en 1962, nous n’allions plus à la rue Billon avec la même fréquence. Le magasin géré désormais par A n’avait plus le même attrait. Pour tout dire, il lui manquait une âme.

Nous avions continué, quelques semaines durant, de parler de lui comme s’il était encore parmi nous, sans être conscients qu’une page se tournait définitivement et que la rue Billon ne signifierait plus rien sans Loulou Rib.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-8 – Ma fille c’est ma fille et moi c’est moi !

11 Décembre 1960, les algériens manifestent un peu partout dans le pays pour revendiquer l’indépendance.

Batna n’échappe pas à ce mouvement.

B  fait partie des manifestants.

Le lendemain, des notables rencontrent mon père et lui disent leur stupéfaction après avoir vu B marcher avec les indépendantistes.

 » Ma fille c’est ma fille et moi c’est moi !  « 

 Cette réponse cinglante de mon père, rapportée par MA, laisse ses interlocuteurs sans réaction.

Dans toutes les situations induisant un rapport de forces, la position de mon père était constante; c’était  celle d’un homme toujours droitt dans ses bottes, libre, courageux et franc.

Il afficha la même attitude quelques mois plus tard face aux gendarmes venus lui faire part de leur « courroux » parce que j’avais lancé des pierres contre leur véhicule (une 203 noire) qui passait devant notre maison pour regagner la caserne de la garde mobile.

Dans le bureau de la rue Saint Germain, les gendarmes firent plutôt profil bas devant mon père, se contentant de lui r les faits avant de le saluer et de s’en aller.

Je m’attendais à quelque punition, peut-être à des coups de martinet, une fois rentré à la maison.

J’avais d’ailleurs anticipé mentalement, en la légitimant, la sanction potentielle.

Mais il n’y eut eut ni punition ni admonestation. Rien qu’une question :   » pourquoi as-tu fait cela ? « 

Silence de ma part.

Silence aussi de mon père que je sentis approbateur.

L’incident était clos.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-6 – Batna (Le Régent 1961-1962)

L’accès au cinéma devenait pour moi problématique après le décès de mon père en 1961.

La transition était telle, sur le plan financier, que je devais m’abstenir de solliciter l’aide de mes proches.

Il me fallait donc trouver une solution, autrement dit le moyen d’entrer au cinéma sans payer, et de maintenir intact et tangible l’intérêt particulier qui était le mien pour le 7ème art.

C’est Chérif, un cousin maternel, qui me permit durant quelques mois de voir des films sans rien débourser. Il exerçait au Régent comme agent de contrôle.

Je tentais ma chance avec Chérif en me pointant à l’entrée du cinéma une fois par semaine, en général les dimanches après-midi entre 13h30 et 14h.

Il me faisait entrer discrètement 5 à 10 minutes après le lancement des actualités, en prenant le soin de me demander de m’asseoir au dernier rang de la salle où il y avait toujours un strapontin de libre.

Le privilège dont je bénéficiais de la part de Chérif n’allait cependant pas durer.

Un jour d’Avril 1962, le patron du Régent, un homme au visage émacié, me prit en flagrant délit de resquille et me fit sortir du cinéma manu militari.

J’en ressentis humiliation et colère.

J’en voulus autant au directeur du cinéma que je trouvai soudain carrément antipathique et sectaire qu’à Chérif dont je venais de découvrir toutes les limites du pouvoir que son statut de simple agent de contrôle lui conférait au Régent.

Lamine Bey Chikhi 

 

• 2009-Jul-4 – Un risque calculé ?

Batna, hiver 1960.

Il devait être 20h30.

Nous venions de finir de dîner. Nous nous installâmes dans la chambre de séjour pour prolonger la soirée comme le faisions habituellement.

Soudain, MA nous dit avoir entendu un bruit suspect en provenance de la cour de la maison.

Mon père s’approcha de la fenêtre. MA lui recommanda de ne pas l’ouvrir.

 » Fais attention Rezki, peut-être quelqu’un s’est-il introduit dans la cour par la terrasse, sait-on jamais… »

Il ne l’écouta pas.

Il ouvrit les persiennes en les claquant violemment contre le mur comme pour faire fuir l’éventuel intrus. Quelques secondes durant, il s’assura qu’il n’y avait rien de particulier dans la cour puis il referma les persiennes lentement.

Je l’observais en pensant d’abord que sa façon d’agir était excessivement téméraire; puis mon sentiment évolua assez vite, finissant par osciller entre la crainte d’un danger potentiel et l’admiration pour le courage de mon père.

La veille, une bombe avait explosé juste devant l’épicerie du djerbi, à 200 mètres de la maison. On attribua l’attentat à la main rouge.

On disait qu’il y avait un regain de tension dans la ville et, plus généralement, des troubles dans la région.

La déflagration confirmait ce que je savais vaguement à ce sujet pour avoir entendu quelquefois mon père affirmer à MA que l’indépendance  n’était désormais qu’une question de mois.

Aujourd’hui, je ne saurais dire si la réaction de mon père était porteuse d’un risque calculé de sa part ou si elle était, au contraire, spontanée et hasardeuse.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-1 – Les calèches de Batna (1963)

Les calèches de la rue de la poste font partie intégrante de ma cartographie des souvenirs batnéens.

Je recourais à ce moyen de transport pour accompagner MA au hammam du quartier du Camp.

C’était l’enfance, l’insouciance…

Je choisissais toujours une calèche à l’intérieur cossu.

Durant le trajet, le trot du cheval déclenchait en moi toutes sortes de rêveries. C’était irrésistible.

MA ne disait rien.

Elle restait silencieuse et souriait des yeux.

Je la voyais ainsi quand je sortais de mes songes.

Mon bonheur à ce moment-là reposait entièrement sur ce tête-à-tête qui se suffisait à lui-même et dont je sentais que l’harmonie était souveraine, autonome, pouvait se passer de mots, de paroles, bref de tout ce qui l’aurait sans doute viciée, dénaturée, gâchée.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-29 – Khenchela (Boulevard de l’Est 1963-1965)

Je ne peux évoquer le Boulevard de l’Est à Khenchela sans citer Le Royal où O m’avait emmené voir  Le Gaucher réalisé par Arthur Penn et interprété par Paul Newman.

Ma passion pour le cinéma des années 1950-1960 s’explique largement par mon lien particulier avec ce film à partir duquel O me fit croire que je ressemblais un peu à Paul Newman.

Pendant longtemps, j’ai entretenu cette illusion qui flattait mon égo tout en me permettant, quant je le voulais, d’instiller une dose de fiction dans ma réalité quotidienne et d’être ainsi bien dans ma peau.

J’admirais naturellement de nombreuses autres stars d’Hollywood (Alan Lad, Rock Hudson, Robert Mitchum, Glenn Ford, Humphrey Bogart…), mais Paul Newman avait à mes yeux une place spécifique.

Comment d’ailleurs pouvait-il en être autrement dès lors que je m’identifiais à lui ?

Le Boulevard de L’Est, c’était aussi la devanture formidablement bien achalandée du teinturier dont la laine et les tissus multicolores débordaient sur le trottoir.

Durant la période estivale, le quartier était toujours en ébullition : bruits de charettes, vendeurs à la criée, odeurs de brochettes, chansons d’Âïssa Djermouni ou d’El Bar Amor diffusées sans discontinuer dans des cafés où l’on jouait au domino ou à la ronda de façon tonitruante…

Il y avait assurément une sacrée ambiance sur ce boulevard où je ne ratais jamais l’occasion de me payer pour 30 centimes un bol de pois chiches délicieusement assaisonnés, auprès d’un marchand ambulant qui passait par là entre 10h et 11h du matin.

Nous retrouvions le calme dès que nous franchissions la porte de la maison.

Le long du couloir, côté droit, étaient entreposés des sacs de blé, ce que je percevais comme un signe de prospérité.

L’exposition de citrouilles sur la terrasse où il nous arrivait, B,N,F,O, FER, OU et moi, d’improviser des jeux de rôles avec force déguisements, venait conforter cette impression d’aisance.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-13 – Le passé, valeur refuge ?

Par les temps qui courent, l’évocation du passé, la nostalgie, la réhabilitation d’une certaine interprétation de l’histoire individuelle, tout cela est d’un grand réconfort.

Cependant, comment expliquer que c’est essentiel, qu’il est essentiel d’en parler le plus souvent possible, non pas seulement à la faveur d’une rencontre, d’une circonstance particulière, d’un film que l’on a vu, mais de façon récurrente ?

En parler certes, mais l’écrire aussi, car tout va trop vite, tellement vite que les mots utilisés pour le dire, bien que spontanés ou parce que spontanés, ne rendent pas vraiment compte des sensations éprouvées trente ou quarante ans auparavant, en minimisent la portée quand ils ne les zappent pas carrément.

Tout va trop vite, semble t-il.

Le temps consensuel, celui des fulgurances nanotechnologiques, presse pour tout et n’importe quoi.

A tort ou à raison…

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-11 – La vérité des souvenirs

Quelqu’un disait que la vérité se trouvait dans les livres.

Mais les souvenirs aussi fondent la vérité.  En tout cas, une certaine vérité.

Quand on contextualise le souvenir personnel, quand on le  positionne dans le temps et dans l’espace, sincèrement et sans tricher, on est dans une vérité.

Et c’est cette identification qui rend inconcevable ou plutôt marginale l’idée d’un primat macro historique absolu sur le reste, sur l’individu, l’intime.

Il n’y a sans doute pas à s’énorgueillir d’un mode de vie qualitatif ni de la relation à laquelle il donne lieu, quelle que soit l’époque correspondante.

Il y a juste à témoigner et à dire comment l’enfance et une partie de l’adolescence ont été vécues dans une ville que nous retrouvions toujours avec émotion après des vacances passées ailleurs.

Enfin, je soutiens que le retentissement de l’histoire sur les individus n’est pas uniforme et ne détermine pas de la même façon la pensée profonde de chacun.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-9 – Flashback (Batna 1960)

J’aimais bien m’asseoir sur le bord du trottoir longeant le Sélect douches où mon grand-père, Jeddi, tenait la caisse.

Je le faisais surtout au printemps, en milieu d’après-midi.

De là où il se trouvait, Jeddi pouvait d’ailleurs garder l’oeil sur moi, ce qui le rassurait.

Souvent, l’heure à laquelle je prenais ainsi position coïncidait avec le retour des blindés de la gendarmerie à la caserne de la garde mobile située à quelques encablures de notre maison.

A 7 ans, je regardais ces engins de façon hostile;  je les appréhendais aussi car ils me paraissaient porteurs de risques, et donc dangereux.

Et puis, je les trouvais détestables à cause de leur envergure démesurée.

Un jour, alors que MA m’en avait confié la surveillance, mon frère Anis, âgé à cette époque de 2 ans, faillit échapper à ma vigilance lorsqu’il voulut aller à la rencontre de mon père qui revenait de l’agence commerciale.

Il s’apprêtait à traverser la rue juste au moment où un blindé passait devant le Sélect douches. J’eus le réflexe de me jeter sur Anis tout en le rabattant vers le trottoir.

Mon père visiblement soulagé et heureux de ce sauvetage in extremis, nous prit tous les deux dans ses bras.

J’étais fière à la fois de ce geste et de la réaction qu’il suscita de la part de mon père.

J’étais aussi vaguement consciente d’avoir évité l’irréparable par mon intervention.

A la maison, mon père déclara joyeusement à MA :   » Ta fille est une héroïne !  Elle vient de sauver la vie à son frère !   »

Il le répéta plusieurs fois.

Depuis, je pouvais faire à peu près toutes les bêtises que je voulais dans l’impunité la plus totale.

Soraya Chikhi

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Pouvoir écrire comme on parle

Posté par imsat le 11 août 2009

Batna, la veille de l’Aid El Fitr, les plateaux de makrouds que des jeunes femmes à la démarche assurée portaient sur leur tête jusqu’à la boulangerie du quartier.

Pourquoi certaines images plutôt que d’autres ?

Comment expliquer le primat de certains souvenirs ?

On devrait écrire comme on parle.

Ecrire des phrases incomplètes : une odeur de fourrure, celle des canadiennes que nous enfilions durant les rudes hivers batnéens.

Peu après 1962, la kachabia succéda à la canadienne.

Marie-Thérèse, je la voyais comme un personnage magique, enchanteur. J’en ai entretenu le souvenir à travers une de ses photos trouvées dans l’album familial.

Un peu plus tard, entre 1963 et 1965, ce qui n’avait plus rien à voir (dans les faits, pas dans la mémoire) avec ce que symbolisaient les filles de la garde mobile, le bien être intégral que nous ressentions quand, après le bain, nous nous relaxions, allongés sur les matelas mis à notre disposition dans la salle de détente du hammam situé face à la maison de dada El Hachemi, tout en sirotant une limonade bien fraîche.

Ouanassa : que vient-elle faire ici ? Je crois que c’est à cause de ce que m’a dit MA au sujet des bonnes que nous avions dans les années 50-60.

Les institutrices : Mme D et les jupes blanches qu’elles portait;  Mme A et son sourire lumineux…

Lamine Bey Chikhi

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Réminiscences

Posté par imsat le 10 août 2009

• 2009-Jun-6 – Mahmoud Boutaleb : l’intellectuel et le docker

Un jour de l’année 1937,  alors qu’ils se trouvaient à Béjaia, sur la place Gueydon surplombant le port de la v ille, Mahmoud dit à son frère Mahieddine :   » Mahieddine, tu vois le docker en activité sur le quai,  eh bien, je te le dis sincèrement,  je lui échangerais volontiers mes diplômes contre sa force physique… « .

Je tiens cette anecdote de mon oncle Mahieddine.

Je n’ai pas connu Mahmoud, disparu en 1942 à l’âge de 28 ans, à Biskra où il enseignait.

Ce que je sais de lui, c’est MA qui me l’a appris; elle m’a surtout parlé de sa santé fragile, de ses écrits littéraires, de sa culture, de son diplôme d’études supérieures des médersas (enseignement supérieur musulman) obtenu en janvier 1940.

Il me semble que tout Mahmoud est dans cette analogie avec le docker, que je trouve touchante et profonde.

En l’occurrence et parce qu’il renvoie à la santé, le critère de la force physique détermine le fond de la pensée, relativise les choses, bouleverse la hiérarchie des valeurs,  incite à déconstruire le distinguo intellectuel-manuel.

La fascination de Mahmoud pour la carrure du docker rend obsolètes ou du moins remet en question (mutatis mutandis) toutes les considérations philosophiques sur le rôle, l’importance et la place de l’intellectuel.

Regarder avec pondération les choses de la vie, ménager sa monture,  prendre le temps de la réflexion, rentrer en soi-même, fuir les prédateurs, voilà en substance ce que je me suis dit après avoir décrypté le propos de mon oncle Mahmoud.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Jun-2 – Une odeur de vanille

Certaines odeurs de gâteaux sont inoubliables.

Je ne pense pas spécialement aux gâteaux des jours de fête, mais à ceux des jours ordinaires.

La tarte aux pommes que MA nous préparait quand elle voulait simplement nous faire plaisir, est un de ces gâteaux dont l’odeur vanillée et la saveur restent pour moi uniques.

Mais il n’y a pas que cela;  il y a aussi le souvenir des rues tranquilles, celles à l’évocation desquelles je suis saisi de l’envie d’écrire pour prolonger un instant de bien-être, renouer avec l’enfance, comprendre pourquoi et en quoi elle était agréable…

Il fut un temps où la seule promesse que je me faisais de noter les impressions qu’elle m’inspirait, décuplait dans ma tête le bonheur d’avoir marché dans une rue calme, une rue normale préservée de la fureur et du bruit.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-31 – Derradji Amorouayèche (Batna, 1963)

Bien que rarissimes et courtes, ses visites nous étaient d’un grand réconfort depuis la disparition de mon père.

Khali Derradji ne parlait pas beaucoup, allant toujours à l’essentiel.  Quand il riait, il le faisait franchement et avec éclat.

Il prenait le temps de tout, de manger, de regarder les choses, de boire du café et même de tousser.

Il fumait beaucoup, jusque tard dans la nuit. Cela ne me dérangeait guère à partir du moment où ce qui comptait pour moi, c’était sa présence.

Ses quintes de toux étaient fortes et régulières. Je m’endormais assez vite, convaincu qu’il prendrait en charge tout ce qui me maintenait habituellement à moitié éveillé : le silence abyssal de la maison et de la rue Beauséjour, mais aussi et surtout le mythe entretenu autour d’une apparition que Beida disait avoir perçue dans notre salon peu après le décès de mon père…

A cause de cette   » histoire « , aller au salon, la nuit tombée, était devenu pour moi un exercice périlleux.

Mais quand khali Derradji était avec nous, c’était différent.

Il aimait écouter radio Paris. Lorsque je le voyais chercher patiemment cette station sur notre radio TSF en début de soirée, je comprenais que c’était important pour lui.

Il me disait en arabe :  » c’est pour suivre les informations « 

Lamine Bey Chikhi 

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• 2009-May-27 – Qui est Tony Blair ?

C’est MA qui m’a posé la question.

 » Pourquoi cete question ? «   lui ai-je demandé.

 » Parce que la télé parle de lui en ce moment   »

Pour plaisanter, je lui ai répondu :   » un chanteur des Beatles « 

Elle ne m’a pas cru.

 » C’est un acteur   »

Elle ne m’a pas cru non plus.

Alors, je lui ai expliqué.

Je lui ai encore demandé pourquoi elle m’interrogeait sur lui et pas sur quelqu’un d’autre.

 » Parce qu’il paraît jeune, et puis son nom est facile à retenir   »

Ensuite, nous avons parlé de la mémoire, du souvenir.

Un peu aussi de la maladie d’Alzheimer.

D’ailleurs, Alzheimer, nous en parlons de temps à autre.

Nous le faisons implicitement lorsque nous évoquons le long fleuve tranquille qu’a été notre vie autrefois.

J’essaie de me montrer rassurant en lui disant que la mémoire est sélective, que les oublis  n’ont pas d’importance s’ils portent sur des détails et qu’il est de toute façon impossible de se souvenir de tout.

Tony Blair acteur ou chanteur, pourquoi pas ? Peut-être a t-il un homonyme précisément acteur ou chanteur.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-25 – Chikhi Abderrahmane (Batna, 1963)

Parmi les images qui m’ont particulièrement marqué au sujet de mon oncle, dada Abderrahmane, celle qui émerge, lorsqu’il m’arrive de parler de lui, est liée au décès de ma grand-mère paternelle.

On venait d’inhumer nana. J’étais dans la cour de la maison de jeddi avec des membres de la famille. Dada revenait du cimetière; mes tantes pleuraient encore.

 » Pourquoi pleurez-vous ? Pourquoi donc pleurez-vous ?  » leur demanda t-il en souriant.

 » Que dieu ait son âme et l’accueille en son vaste paradis  » poursuivit-il.

Les pleurs cessèrent aussitôt; mes tantes le regardèrent avec respect tout en sèchant leurs larmes; les choses reprirent leur cours normal.

En intervenant de cette manière, dada fit forte impression sur l’assistance.

Je le savais extrêmement croyant; d’ailleurs, on disait de lui qu’il était le plus pieux de tous.

A ce moment-là, je n’étais pas en mesure de comprendre les ressorts du pouvoir d’influence dont il me semblait disposer ni de les relier à ses convictions religieuses.

Je trouvai sa façon de s’adresser à mes tantes d’autant plus remarquable qu’elle lui permit non pas de banaliser mais de relativiser un événement tragique, de dédramatiser la situation, en quelques mots, quelques secondes, domestiquant d’abord l’impact immédiat de la disparition de nana avant de le néantiser purement et simplement.

Et puis surtout, dada le fit avec le sourire.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-19 – Si El Ouaness (1963-1964)

Dès les  premiers jours du printemps, en fin d’après-midi, Si El Ouaness et quatre ou cinq de ses amis, des septuagénaires comme lui, s’asseyaientt sur le trottoir jouxtant l’épicerie Méziane.

Les habitants du quartier s’étaient habitués à ce rituel.

Si El Ouaness et ses compères devisaient sur les choses de la vie, entrecoupant souvent leurs propos de rires bruyants.

Quand ils ne parlaient pas, ils scrutaient lles alllées  et venues des riverains, des femmes en particulier et de façon insistante, me  semblait-ill alors.

En réalité, rien ni personne n’échappait à leur regard ou à leurs commentaires critiques.

MA  qui sortaitt rarement de la maison, pouvait  les observer sans être vue à travers les interstices  des persiennes du salon.  Elle le faisait de temps à autre, quand elle était seule.

Quant à moi, j’avais l’avantage d’appréhender la situation sous un double angle de vue ; de l’extérieur d’abord, c’est-à-dire directement du jardin de la villa, puis, indirectement de l’intérieur, lorsque je voyais MA assise de biais sur le radiateur, balayant de son regard les alentours de la maison.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-16 – Tata Lola

A chacun ses souvenirs.

La posture sereine de certains membres de la famille assis sur les chaises qu’on avait mises dans le jardin de la villa, fait partie de ces petites choses qui avaient attiré mon attention le jour des obsèques de mon père.

Il y avait là mes oncles Derradji, Salah, Mahieddine et bien d’autres parents.

C’était une matinée ensoleillée de février 1961.

Mon oncle Derradji se démarquait des autres hommes présents parce qu’il était le seul à fumer. C’était d’ailleurs un grand fumeur;  les bastos étaient ses cigarettes préférées.

L’atmosphère était légère et détendue.

J’en  reparlais cet après-midi avec Soraya qui disait se souvenir surtout de l’ambiance dans la maison, avec les femmes.

Elle s’est également rappelée l’arrivée sinon spectaculaire du moins remarquée de tata Lola, ma tante paternelle, portant un élégant tailleur noir et un chapeau.

Une voilette couvrait son visage.

Pour ma part,  je n’avais saisi que des fragments de cette image restée furtive.

Tandis que Soraya relatait ce qu’elle avait conservé de ce souvenir, je songeais à   »  Divorce à l’italienne «   le film que j’avais vu à Alger en avril 1963 avec tata  Lola, dada Rabah et Beida, quelques jours avant l’accident qui allait coûter la vie à ma tante.

J’ai d’abord pensé que tata Lola avait des airs de Stéfania Sandrelli, l’actrice principale du film, coquette et mystérieuse.

Ensuite, quelque chose dans ma tête, une rétrospective de visages célèbres du cinéma, est venu aussitôt effacer ce parallèle au profit d’un autre rapprochement.

Finalement, tata Lola ressemblait  plutôt à Rita Hayworth.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-12 – Une histoire-relais

Ce que je crois à son propos est entièrement fondé sur l’image, la mémoire, le souvenir.

L’histoire-relais, alternative à un souhait resté vague et confus, est toujours possible; l’option est en réserve. J’ai d’abord dit à MA que cela ne m’intéressait pas. Mais après réflexion, je me suis demandé si le plaisir que me procurerait une histoire inventée ne serait pas équivalent à celui d’une histoire vraie qui aurait eu un commencement mais qui, ayant stagné pour des raisons indépendantes de ma volonté, n’aurait  pas connu d’épilogue.

Une histoire-relais :  J’ y pense mais, pour l’heure, je n’en vois ni l’articulation ni les éléments constitutifs.  Pourra t-elle d’ailleurs rivaliser avec  l’histoire vraie ?

Et l’histoire vraie en est-elle une au sens où on l’entend en général ?

Dans la mienne, on s’enlise; enfin, je le suppose à partir du moment où  rien d’extraordinaire ni de notable ne se passe.

Ne s’agit-il pas au fond d’une démarche inutile et sans lendemain ?

Je me suis souvent posé la question.

Pourtant, rien n’est banal ni abstrait en elle.

Et, en dépit de son évanescence, elle (La batnéenne) reste un déclencheur d’images et d’émotions indicibles. 

Elle n’est donc pas n’importe qui. Elle est l’incarnation spirituelle du hasard ou plutôt du mektoub.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-11 – En allant au cinéma (Batna, 1959-1960))

Quand Ferid et moi devions aller au cinéma, les samedis après-midi, il fallait d’abord que nous passions à l’agence commerciale de la rue Saint Germain (à l’époque, nous disions le bureau), à partir de 13 heures.

Notre père s’y trouvait déjà.  En général, il vérifiait des factures ou rangeait des documents quand il ne rédigeait pas un courrier.

La première séance de cinéma débutait à 14 heures.

Je manifestais très vite quelque impatience en gigotant sur ma chaise, craignant de rater le début du film;  d’ailleurs, j’essayais souvent d’attirer l’attention de Ferid pour qu’il intercède auprès de notre père et lui demande de nous libérer.

 » Ce n’est pas encore l’heure ! «   Cette réaction de mon père dont tout indiquait qu’elle était absolument sans appel, nous imposait l’attente. Une attente silencieuse.

Il nous autorisait à quitter le bureau dix minutes avant le commencement du film, estimant que nous arriverions ainsi en temps opportun au Colisée, le cinéma aux sièges en bois, notre cinéma de prédilection, celui où l’on avait projeté Les dix commandements avec Charlton Heston  (film produit et réalisé par Cécil B. De Mille dont le nom m’a longtemps fasciné), Samson et Dalila avec Victor Mature, Les 12 travaux d’Hercule avec Steve Reeves.

Je crois que le patron du cinéma s’appelait Tomasini.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-10 – Les demoiselles de Wilko

Quand je repense au film de Wajda   » Les demoiselles de Wilko  » ,  je ne peux m’empêcher de quêter des similitudes avec certains moments du passé.

Entre ce que raconte le film et les souvenirs qu’il déclenche, la connexité est liée à l’implicite, aux non-dits, au suggestif, à ce qui se joue sur des images, à des conversations ordinaires, immatérielles, à des points de suspension, aux grandes vacances aussi même quand on est censé être sorti de l’enfance…

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-7 – M’hamed Kourd

Deux des courriers échangés entre mon père et le grand professeur compositeur de musique orientale M’hamed Kourd, en 1941, avaient trait aux conditions d’organisation à Batna d’une soirée sous l’égide d’associations de bienfaisance, dont la recette devait bénéficier aux réfugiés de Syrie.

Dans une lettre datée du 27 août 1941, sur papier à l’en-tête de Dar El Foukara  (Centre d’accueil et d’assistance pour enfants algériens en détresse), dont il était l’un des promoteurs et soutiens les plus actifs, mon père fit part à Kourd du projet de soirée prévu pour la deuxième quinzaine de septembre de la même année, et lui suggéra  ce qui suit :

- une soirée musicale de morceaux choisis ;

- prestation d’une artiste dans le genre de Keltoum des troupes Mahieddine d’Alger;  mon père demanda à Kourd de prendre contact avec elle.

Dans sa lettre du 4 septembre 1941, accompagnée d’une carte de visite, Kourd présenta d’abord ses excuses pour le  » retard  » qu’il avait mis à répondre à mon père,  indiquant qu’il se trouvait à Souk Ahras en tournée, marqua bien volontiers son accord  pour animer la fête programmée, avant de préciser que les danseuses qu’il connaissait et qui résidaient à Alger demandaient 2500 francs pour un déplacement, somme exagérée, selon lui.

Il cita à titre d’exemple le nom de Leila Fouad, vedette de radio Alger, tout en se proposant de prendre attache avec une autre artiste (établie à Constantine), moins exigeante, puis il conclut en soulignant   » qu’il ne serait pas utile d’avoir une danseuse et que son orchestre suffirait amplement… »

La soirée eut-elle lieu ?

Je ne saurais répondre à la question, n’ayant trouvé aucun document de nature à m’éclairer;  je m’abstiendrais donc d’en déduire quoi que ce soit.

Mais, au-delà, ce que je retiens vient combler pour ainsi dire l’absence d’éléments sur le sort réservé au projet de soirée.

Quand je relis ces lettres dactylographiées, trois aspects au moins polarisent mon attention :

D’abord leur style concis, réaliste et sans fioritures.

Ensuite, ce que cet échange donne à imaginer, à partir de points de repère élémentaires (raisons d’une réponse tardive, noms de lieux, d’artistes, propositions alternatives…), sur l’ambiance et  les valeurs morales de l’époque, le tact dans la communication,  la justesse du mot.

Enfin, l’adresse originale et pleine d’espérance de Kourd (Impasse midi, Bône) inscrite au verso de l’enveloppe contenant la lettre à mon père.

L’impasse évoque un blocage, une absence d’issue mais, en l’occurrence, elle s’efface aussitôt au profit de la lumière, du soleil suggérés par le mot midi.

Il y a dans l’association   » impasse midi «   une sonorité qui ne laisse pas indifférent.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-May-4 – Batna

Si je devais faire une présentation de Batna, elle serait inévitablement sentimentale. Elle serait aussi figée, je veux dire historiquement figée.  En ce sens, elle serait réaliste ou plutôt réelle, vraie.

C’est comme dans un film, c’est comme raconter un film, une oeuvre cinématographique déjà réalisée, dans un décor planté pour la cause, adapté aux faits, à ce qui s’est passé effectivement.

Relater d’abord, ressentir, faire part de ses émotions, ne pas céder tout de suite au décryptage analytique.

Dans ce contexte précis, la configuration de la ville évoque son aération territoriale, sa linéarité. Quand je dis cela, je ne suis pas dans le présent.  Je pense surtout à la ville de mon enfance, à la fraîcheur parfumée de certains de ses quartiers.

En général, qu’elle soit horizontale ou verticale, la linéarité est perçue a priori comme quelque chose de monotone, mais celle de Batna était belle et sympathique.

Le tracé de la ville traduisait et donc véhiculait un équilibre organisationnel.

Je ne crois pas être excessif ni révisionniste en soutenant que la conception ou plutôt l’esprit de la ville pourrait également être appréhendé autrement qu’à travers des considérations de stratégie coloniale.

En me contentant d’émettre cette hypothèse, je sais que je n’apporte aucune explication rationnelle.

Mon point de vue est entièrement déterminé par des impressions, des images, une subjectivité, des sensations, des flashs qui renvoient d’abord, je le redis, à l’enfance. Le tout confronté à aujourd’hui, à l’urbanisme d’aujourd’hui, à l’Algérie telle qu’elle s’est urbanisée depuis 1962 avec toutes les conséquences que l’on observe.

Lamine Bey Chikhi.

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• 2009-May-2 – La sieste de mon père

La sieste de mon père ne durait guère plus de 15 minutes. C’était d’ailleurs plus un léger assoupissement qu’une sieste.

Après la prière du dhor, mon père s’asseyait sur le fauteuil du salon, les mains posées sur ses genoux, et fermait les yeux.

Il me paraissait toujours paisible et souriant.

Cette détente lui procurait-elle un réel repos ?  Je ne me posais pas la question.

Je n’ai compris l’intérêt de la sieste que bien plus tard en suivant à la télé des émissions sur les diverses formes de cette coupure particulière de la journée, leur typologie, leurs bienfaits respectifs.

Enfant, je percevais la sieste de mon père comme une pause, mais une pause expresse;  je n’en saisissais ni la profondeur ni le pouvoir relaxant. 

Elle faisait partie d’un rituel, toutes saisons confondues, sans plus.

Dans le même ordre d’idées, je ne résiste pas à l’envie de dire ce que je ressentais quand mon père repartait, en général dans la journée même, à Batna alors qu’il venait de nous accompagner à Khenchela où nous allions quelquefois passer les vacances d’hiver chez khali Derradji.

Entre la possibilité que mon père avait de faire, à Khenchela, une sieste qui n’aurait pas dérogé à la règle, et l’immédiateté de ce retour sur Batna, sans transition aucune, il y avait comme un antagonisme.

Il me semble aujourd’hui que quelque chose reliait pourtant les deux postures.

La temporalité était presque la même;  dans les deux cas, elle était adossée à des considérations de pertinence, d’opportunité.  Mais pas seulement.

J’ai tenu à peu près le même propos au sujet de Kaddour dont je trouvais qu’il avait une  » pratique  » du temps apparemment serrée;  il s’agissait plus justement d’une conscience du temps. Voilà, c’est cela, c’est ce que je voulais dire, une conscience du temps.

Mais cette conscience n’est pas prise ici dans son acception matérielle.  Je l’évalue dans ce qu’elle signifie de précieux, de philosophique, dans ce qu’il en reste quand les décantations sont faites. Une sorte de quintessence du temps.

La sieste de mon père ne s’inscrivait-elle pas en définitive dans cette trajectoire ?

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-30 – Abdelkader Chabou, une certaine approche du temps

Je veux parler de mon grand cousin Kaddour (Abdelkader Chabou) par rapport à trois souvenirs.

Le premier souvenir est lié au cessez le feu de mars 1962.

Ce jour-là, en fait c’était en début de soirée, Kaddour nous rendit visite à Batna. Il ne resta pas longtemps à la maison; un quart d’heure ou un peu plus, le temps de nous saluer, de prendre de nos nouvelles.

C’était une année après la disparition de mon père.

Le second souvenir a trait à la visite que ma mère et moi avions faite à khalti Zlikha le premier jour de l’Aid El Fitr de l’année 1968 à Alger. Khalti Zlikha nous avait dit que Kaddour venait juste de sortir, qu’il avait à peine eu le temps de lui présenter ses voeux et de prendre un café.

Troisième souvenir:  un jour de décembre 1970, 18 heures, au volant de sa voiture, il sortait du siège du FLN, place Emir Abdelkader.  Il devait probablement aller à une autre réunion. Peut-être un rendez-vous avec le Président Boumedienne au Ministère de la défense nationale dont Kaddour était alors le Secrétaire général.  Supposition presque mécanique de ma part mais fondée tout de même un peu sur ce que je pensais des fortes convergences qu’il y avait entre les deux hommes. En tout cas, à mes yeux, Kaddour avait parfaitement raison d’être pressé.

Ces trois souvenirs ont contribué d’une certaine manière à façonnner ma vision du temps et des modes de légitimation des positions qu’il suscite.

Kaddour, c’était un personnage important, sérieux et crédible. Et cela me paraissait justifier amplement sa gestion du temps.

Lamine Bey Chikhi 

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• 2009-Apr-27 – Une époque résiduelle

Je ne l’avais pas revu depuis un peu plus d’une année.

Je lui ai dit que je tentais d’écrire un récit, enfin queque chose qui y ressemble mais qui ne porte que sur le passé.

Je lui ai cité, à titre d’exemple, le texte que j’avais rédigé à partir d’une photo montrant Djamel non loin de la place de la brèche à Constantine, en 1964.

 » J’ai trouvé cette photo extrêmement intéressante, lui ai-je indiqué;  on y voit un Djamel en pleine forme,  et puis surtout on décèle à travers son sourire la douceur de vivre d’une époque résiduelle, non reconductible par conséquent   » 

 Je lui ai d’ailleurs  précisé avoir très vite ressenti une impression de déjà parti, déjà disparu, en regardant la photo la première fois.

Aujourd’hui, je la regarde comme on regarde une photo de star de cinéma.

Une star d’autrefois.

Il venait d’acheter un livre de JM Le Clézio.  Nous en avons parlé en nous remémorant nos échanges littéraires des années 1970, au Victor Hugo, à Alger, en compagnie de Bazzed.

Mais Le Victor Hugo n’est plus. Idem pour La Princière.  Exit aussi Le Berry devenu restaurant El Malouf.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-25 – Une démarche discrète mais efficace

Mon père avait mis en place à Batna, au milieu des années 1950, une association de type culturel avec Monsieur Clouet principal au lycée de la ville.

L’objectif par ce biais était de permettre à nombre de jeunes algériens des villes de la région ( Biskra, Touggourt, Khenchela…) où il n’y avait pas de lycée, de poursuivre leurs études secondaires à Batna.

Mon père servait de caution morale auprès des responsables du lycée.

Cette initiative visait donc à faire face à certaines pratiques discriminatoires et au numerus clausus qui prévalaient à cette époque.

Mon père et M.Clouet menaient leur action discrètement mais efficacement, contribuant ainsi à ce que des jeunes de la région concrétisent leurs aspirations intellectuelles d’autant que seul l’accès au lycée leur donnait l’espoir de passer un jour le prestigieux baccalauréat, clé d’entrée à l’Université.

Cette démarche solidaire transrégionale portée par deux humanistes dans un contexte spécifique méritait d’être signalée.

Lamine Bey Chikhi 

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• 2009-Apr-23 – Batna, rue du Casino

En évoquant avec elle la convivialité des visites de jadis, je pensais surtout à khalti Zlikha, à halwat ettork et au thé à la menthe qu’elle nous servait, et, bien entendu aussi, aux conversations toujours sereines qu’elle avait avec ma mère.

La villa de khalti Zlikha se trouvait à l’extrémité de la rue du Casino (le cinéma où l’on diffusait des films égyptiens), à proximité du fortin qui surplombe la gare, dans un quartier où les fins d’après-midi automnales sont en général plus fraîches qu’ailleurs dans la ville.

Le chemin du retour me paraissait toujours calme. Il y avait comme de la mélancolie dans l’air.

Peut-être cette sensation était-elle due à ce qui ressemblait à une rupture entre plusieurs phases émotionnelles : la fin d’une visite, le passage d’un quartier à un autre, le retour au bercail et à la routine de tous les jours, la rentrée…

Ce spleen, je le ressentais à l’identique et inévitablement le deuxième jour de chaque fête de l’Aid El Fitr.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-21 – Madame H

Ce que je percevais à travers la sortie quasi quotidienne de Madame H, c’était une sorte de défi, une volonté de la part de cette dame de continuer à s’habiller de façon moderne et à vaquer normalement à ses occupations, même si le contexte de l’époque pouvait la contraindre à quelque rigorisme dans le port des vêtements, peut-être même à sortir moins souvent ou à ne plus sortir du tout.

Pour moi, la sortie régulière de Madame H donnait de l’importance à la ville.  

On aurait dit que Madame H concoctait tout un programme pour valoriser ses après-midi, ce qui pouvait signifier rendre visite à sa couturière, faire du lèche-vitrine, poster une carte postale, aller déguster une  viennoiserie chez   » Frécamp  » , acheter le dernier Femmes d’aujourd’hui ou Confidences chez le marchand de journaux de l’avenue de l’indépendance…

La sortie de Madame H conférait de l’intérêt aux banalités quotidiennes. Je le pensais en tout cas.

J’en déduisais même que la vie à Batna n’était pas monotone, ne pouvait pas être monotone. 

Je n’ai jamais cherché à expliquer cette connexité. Je me contentais d’en esquisser le cheminement dans ma tête.

Et les palpitations de la ville, je les ressentais à travers ce que la sortie rituelle de Madame H me permettait d’imaginer.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-18 – Batna, le dépôt de la rue Saint Germain (1959-1960)

Huile d’olive, café, savon de Marseille, eau de javel, cirage, bougies, mais aussi biscuits, gaufrettes…

Ces produits étaient toujours soigneusement agencés dans le dépôt de la rue Saint Germain où nous étions heureux de nous retrouver quelquefois durant les grandes vacances.

Nous pouvions naturellement consommer des gaufrettes comme des autres biscuits disponibles car il y avait toujours là une boîte à moitié ouverte à partir de laquelle mon père évaluait la qualité du produit.

Le dépôt de la rue Saint Germain, c’était aussi le couloir pavé où H’ssen, souvent en sueur, entreposait dans un ordre impeccable les fûts d’huile expédiés périodiquement de Béjaia par la Sian ( Société industrielle de l’Afrique du nord) que mon père représentait dans la région des Aurès, ainsi d’ailleurs qu’une dizaine d’autres établissements commerciaux.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-16 – Plein soleil

Un soir d’octobre, Arte diffuse Plein soleil de René Clément, interprété par Alain Delon, Maurice Ronet et Marie Laforêt.

Le film que j’avais vu au début des années 1960 à Annaba, au cinéma Majestic, n’a pas pris une ride.

Je l’ai revu comme on feuillette un album de famille.

Des souvenirs plein la tête !

Arrêt sur images : L’été 1964, la grande bleue, Toche, Saint Cloud, la dolce vita, les lampions multicolores du cours de la révolution, nos longues promenades nocturnes, le farniente…

Pendant longtemps, quand nous évoquions cette époque, nous disions   » nos fameuses vacances  » car, depuis, nous n’en avons plus passé de pareilles.

Lamine Bey Chikhi

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Réminiscences

Posté par imsat le 10 août 2009

• 2009-Apr-14 – Photos de famille

J’ai eu envie tout à l’heure de consulter des albums de famille.

Il m’arrive de vouloir me remémorer par ce biais certaines séquences du passé non seulement parce que les images correspondantes renvoient à des instants de sérénité et d’insouciance, mais parce qu’elles passent par le prisme particulier de la photo.

Parmi les photos en question, certaines ont été prises en groupe, d’autres montrent tel ou tel membre de la famille.

Parfois, ce sont de simples photos d’identité.  Mais toutes évoquent un parcours, décloisonnent, atomisent la perception de l’histoire, génèrent d’autres images, ravivent le souvenir.

On ne regarde jamais de la même façon les photos du passé.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-11 – Il aurait eu 100 ans aujourd’hui

De cette nuit où la longue Dame voilée de nacre noire était venue me chercher, de cette nuit, le souvenir est ciselé. Elle avait avancé vers moi ses mains froides et transparentes, déposé d’énormes galets dans ma bouche et transformé mes bras en granit dur et morcelé.

Elle voulait m’emporter dans son ascension vertigineuse. Le ciel était à ma portée. Mes trémoussements de fillette fragile hurlèrent non !  Mon cri étouffé fut entendu de ma mère, qui réveilla mon père :  » elle a encore un cauchemar  » . Il se leva, franchit le seuil de ma chambre d’enfant solitaire à moi offerte trop tôt. Il appliqua sa main sur mon front, récita son verset miraculeux. La longue Dame s’éloigna discrètement, puis disparut dans l’encoignure la plus obscure de ma chambre. Ma mère me prit dans ses bras :  » j’avais des cauchemars aussi à ton âge  » Elle ne savait pas alors que, comme elle, au même âge, j’allais être orpheline de mon père.

Le corps du père avait remplacé le mien auprès de la froide créature voilée de nacre noire.

 » Le verset du trône  » m’avait restitué ma navigation morphique jusqu’au matin chargé de sons. La voix de mon père récitant le verset miraculeux ne m’a plus jamais quittée. Mais j’ai besoin parfois, encore aujourd’hui, de sentir sa main sur mon front.

Beïda Chikhi

Paris, 21 février 2009

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• 2009-Apr-11 – Mémoire et nostalgie

Dire que la nostalgie c’est la mémoire, est-ce entrer dans une forme d’objectivité, dans la science, la psychologie ?

Peut-on précisément ou plutôt doit-on manipuler la mémoire individuelle, la fausser, pour satisfaire à telle ou telle exigence supra personnelle, répondre à telle ou telle attente extérieure à soi ? 

Les images sont les images ! On peut en oublier certaines pour un tas de raisons, mais celles que l’on a gardées au fond de soi restent intouchables, infalsifiables !

Arranger les souvenirs ?  C’est possible, mais pour quoi faire ?

Soumettre le souvenir individuel à la mémoire collective ?

Quelle mémoire collective ?

Et peut-on la forger ou la réhabiliter cette mémoire collective au détriment de la mémoire individuelle ?

Je ne le pense pas.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-8 –  » L’avenir des nations est dans les écoles du peuple  » ( Pestalozzi )

Cette phrase était inscrite au fronton de l’école Jules Ferry de Batna.

On m’a  dit qu’elle n’y était plus…

De toute manière, tous ceux, et ils étaient nombreux, qui ont fréquenté l’école avant 1963, s’en souviennent.

Je disais récemment à Ferid que l’aphorisme de Pestalozzi équivalait à un vrai programme, ce que nous n’étions pas en mesure de percevoir à l’époque.

Personnellement, je trouvais juste que la citation était harmonieuse et surtout intimement liée à l’école Jules Ferry avec laquelle elle avait fini par faire corps.

Dans ma ttête, les mots  nation et peuple se détachaient des autres; je les sentais transcendants.

Aujourd’hui, je me rends compte que c’est toute l’articulation de la citation qui suscite l’intérêt. J’en saisis ainsi pleinement le sens et la portée.

Avenir, nation, école, peuple :  il y a dans cet énoncé des interdépendances, des interactions logiques et dynamiques.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-6 – Au bain maure (fin des années 1950)

Je suis allé avec lui au bain maure au moins une fois.

Il m’en reste quelques images :  sa carrure imposante, deux ou trois salamaleks échangés avec  des gens, sa façon de marcher et de faire attention pour ne pas glisser.

Atmosphère vaporeuse,  presque irréelle.

Le souvenir est d’abord visuel, physique.

Ensuite, ce que je peux en dire  c’est ce que j’ai écrit à propos du coulage de la dalle du Sélect douches.

Mon père m’a  emmené une seule fois au bain maure. Je crois qu’il l’a fait pour me permettre de voir, de savoir et de mémoriser.

Lamine Bey  Chikhi

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• 2009-Apr-4 – La Tamina de chez nous

Parler de politique ou d’affaires alors que la tamina est sur la table, c’est un vrai gâchis !

Habituellement, pour moi, la tamina c’est tout un rituel qui commence par l’observation des faits et gestes de ma mère quand elle la prépare, se prolonge par l’anticipation mentale du plaisir que le mets me procurerait à coup sûr et se poursuit par une dégustation-apothéose qui incite chacun sinon à évoquer opportunément les jours heureux du moins à se les remémorer en son for intérieur.

Etre en phase avec ce  » processus « , c’est prendre le temps de vraiment apprécier la tamina.

En silence.

Un silence que l’on ne devrait interrompre qu’avec perspicacité de paroles ordinaires sur des choses ordinaires.

La tamina de chez nous ( Batna, Constantine, Khenchela…) est censée générer une convivialité supérieure et raffinée.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Apr-2 – Si la table de notre salon pouvait parler…

Si la table de notre salon de Batna pouvait parler…

Hier, en observant longuement cette table (encore là malgré ses 50 ans) tandis que France 3 rediffusait une émission que j’avais déjà suivie, c’est de la luminosité de notre salon que je me suis d’abord souvenu avant de me  rappeler avoir fréquemment capté des voix, des fragments de phrases, des bruits de cuillères, des éclats de rire, derrière une de ses trois portes, en général celle au fond du couloir.

Faire parler la table, c’est donc imaginer une atmosphère, des conversations, les visages de ceux que mon père invitait souvent à déjeuner, des façons de déguster un plat, d’en parler.

L’idée est tentante. Son extrapolation à d’autres espaces me paraît tout aussi potentiellement séduisante.

Me viennent ainsi à l’esprit le bureau de la rue Saint Germain à Batna tel qu’il était dans les années 1950, mais aussi bien d’autres endroits où, certaines fins d’après-midi, mon père rencontrait dada Smain pour évoquer les conjonctures.

Comment précisément en parlaient-ils ?  Dans quelle ambiance le faisaient-ils ?

Comment reconstituer presque ex nihilo ce qu’ils se disaient et que le temps a fini par néantiser ?

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Mar-31 – Les cahiers de mon père

Je pense aux cahiers dans  lesquels mon père notait minutieusement tout ce qui lui paraissait digne d’intérêt en rapport avec son activité commerciale.

Mais cette formalisation ne concernait pas que le travail.

Dans certains cahiers retrouvés, j’ai relevé un inventaire extrêmement détaillé des matériaux que mon père avait achetés pour la construction, à partir de 1940, de la villa.

Cette démarche  ne m’a guère étonné.

Des indications de ce genre n’obéissent pas qu’à des considérations comptables ou de suivi au jour le jour d’une réalisation, elles permettent aussi de dater pour se souvenir, pour témoigner et transmettre aux autres, à toutes fins utiles.

Je crois avoir hérité de mon père l’habitude de consigner à peu près tout par écrit et de n’établir aucune distinction dans l’archivage entre l’essentiel et le  » superflu « .

Pour moi, tout ce qui est écrit sur un support en papier mérite d’être conservé.  Il n’y a pas à dissocier les écrits dignes d’être préservés de ceux qui seraient voués à la disparition ;  tous doivent être sauvegardés.

Il n’y a donc pas de date butoir au-delà de laquelle des écrits devraient être détruits.

Le renvoi qu’il induit à un passé connu ou méconuu, la traçabilité qu’il permet dans la quête de quelque fait historique banal ou singulier, le processus imaginaire que sa matérialité déclenche puis entretient, tout cela confère assurément un pouvoir  magique à l’écrit.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Mar-28 – Batna, l’autocar de la STAB (1960)

Même si elle ne me renvoie pas uniquement à l’époque où nous nous sentions un peu privilégiés quand le receveur nous faisait monter avant les autres passagers dans l’autocar de la Société des transports automobiles batnéens (STAB) codirigée alors par mon père et mon oncle Abdallah, pour aller de Batna à Constantine, eh bien, la nostalgie pour moi, c’est aussi un peu cela.

Je préférais d’ailleurs le Chausson pour son allure générale, sa couleur rouge barrée d’une bande horizontale blanche et le confort qu’il offrait, à l’autre autocar (de couleur bleu pétrole) dont je ne me rappelle plus la marque; peut-être était-ce aussi un Chausson mais plus ancien et, à mes yeux, massif et moins performant.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Mar-21 – Batna, la piscine municipale (1964)

La piscine ouvrait ses portes dès la première semaine de juin. Nous pouvions, Ferid et moi, nous permettre d’y aller quotidiennement compte tenu de la modicité du prix du ticket d’entrée, mais nous préférions nous y rendre seulement les jours où l’on renouvelait l’eau du bassin, les samedis et mercredis, de 9h à midi.

Avant de rentrer à la maison, nous faisions un crochet par la boulangerie Meguellatti où nous achetions 1 ou 2 de ses petites et savoureuses pizzas légèrement pimentées que nous mangions avec un appétit vorace.

Un vrai régal !

Quelquefois, au mois d’Août, nous allions à la piscine en fin d’après midi non pas pour nous baigner mais pour assister à un concours de plongeons.

Les candidats à l’épreuve n’étaient guère plus de 4 ou 5, mais à eux seuls ils assuraient le spectacle. Un spectacle magique !

Le rituel et la discipline qui marquaient les préparatifs de l’épreuve fascinaient l’assistance.

Les concurrents me paraissaient d’égale valeur; certes, un classement les départageait à la fin de l’épreuve mais je les trouvais tous méritants et éligibles à la première place.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Mar-14 – Batna, en direction de la pépinière

Nous nous dirigions vers la pépinière.  Je me rappelle avoir failli trébucher devant l’église vers laquelle mon regard était tourné.

 » Regarde devant toi quand tu marches !   » me  dit-il d’un ton sévère.

Cette remontrance de mon père est encore dans ma tête.

C’était une après-midi du mois d’Août 1960. Il devait être 16h30,  il faisait encore très chaud, ce qui m’avait quelque peu contrarié.

En écrivant cela, je pense à Camus qui a souvent évoqué le soleil d’Algérie et les chaleurs algériennes, de façon singulière.

D’ailleurs, c’est après avoir lu L’Etranger et surtout Le premier homme que j’ai commencé à théoriser en quelque sorte la chaleur de l’été et à mieux la supporter. Je crois aussi avoir mieux compris pourquoi  Camus, probablement plus que d’autres écrivains, en a parlé de façon récurrente en la fustigeant souvent violemment.

Je me rappelle avoir bu une limonade bien fraîche à la buvette de la pépinière.. Je me souviens aussi avoir trouvé  l’odeur  des pins à la fois forte et agréable.

Des années après, j’ai tenté de retrouver un peu de cette atmosphère en refaisant le chemin de la pépinière par l’avenue de la République, sous un soleil de plomb.

Mais le décor avait changé.  Plus rien n’était comme avant.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Mar-8 – Le Sélect douches : le coulage de la dalle

Je me souviens du coulage de la dalle de ce qui allait s’appeler Le Sélect douches. C’était en 1959.

Il m’était évidemment impossible à l’âge que j’avais alors, de prendre la mesure de ce que pouvait représenter pour mon père  le coulage d’une dalle, mais cela me paraissait digne d’intérêt dès lors qu’il m’avait convié à  la   » cérémonie « .

Aujourd’hui, quand je pense à la dalle, bien des idées se télescopent dans ma tête.

J e ne souhaite d’ailleurs pas enserrer la symbolique de la dalle dans une définition qui la réduirait au parachèvement d’une étape de base ou  à la potentialisation d’autres phases pour l’élevation d’un ouvrage de plus grande envergure.

 Mon père devait avoir une perception plus aérée de la dalle.  Et, dans mon esprit, cette perception transcendait la dimension purement matérielle et physique de cette partie importante d’une construction.

Pourquoi, cela dit, avait-il tenu à me faire assister au coulage de la dalle du Sélect douches ?

Je m’amuse parfois à émettre nombre d’hypothèses sur ce qui avait pu motiver sa démarche.

Mais je préfère laisser les questionnements ouverts, d’abord  parce que je sais que les réponses possibles sont multiples, ensuite parce que cela me permet de poursuivre avec le même plaisir le décryptage de certains moments phares de mon enfance batnéenne.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Feb-28 – Batna, rue Beauséjour

Je crois que c’est après le décès de mon père que j’ai commencé à prendre conscience du silence, à faire attention au silence, non pas forcément et uniquement au silence qui fait peur, qui angoisse, mais à celui qui contraint à entendre différemment les craquements d’un vieux meuble, les aboiements d’un chien, ou à prêter attention à des silences concurrents.

Le silence nocturne de la rue Beauséjour était impressionnant, surtout l’hiver.

De temps à autre, au loin, le bruit d’un véhicule venait rompre, quelques secondes durant, l’insupportable silence.    » C’est toujours ça de gagné, d’acquis  »  me disais-je, en attendant d’autres expressions sonores.

Bruit rassurant car il me permettait de me rendre compte qu’il n’y avait pas que le silence ou plutôt que si le silence submergeait la nuit, investissait tout l’espace, il pouvait aussi s’éclipser un bref instant pour laisser place à quelque chose de matériel, d’audible, d’humain.

Il m’arrivait de tendre l’oreille aux conciliabules de Bahi et de ses copains qui passaient juste à côté de la villa, généralement entre 23 heures et minuit, après la dernière séance de cinéma.

Dès 6h, les sifflements du train en partance pour Constantine faisaient une incursion joyeuse dans le monde du silence, incitant à des pensées presque sereines que le chant du coq des voisins venait conforter.

Un peu plus tôt, je percevais l’appel du muezzin à la prière du fajr comme un relais prometteur à la nuit, le début de la fin de quelque chose de pesant, l’entame d’une décrispation bien méritée.

Ma Zohra, levée à l’aurore, achevait sa prière avant d’aller préparer le petit déjeuner.

Après le départ plutôt contrariant de mon frère Ferid comme interne au lycée Rédha Houhou de Constantine en 1963, j’ai dû apprendre à affronter seul le silence de la nuit que l’hiver paraissait éterniser.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Feb-21 – Chikhi Messaoud Arezki, mon père

L’image de mon père apposant soigneusement le buvard sur des lettres qu’il écrivait à ses amis est encore dans ma mémoire.

J’aimais ce geste que j’ai vu mon père accomplir maintes fois dans son bureau de la rue Saint Germain, à Batna, à la fin des années 1950, parce que je savais qu’il visait à transmettre un écrit net et propre.  Et puis, je le trouvais délicat et esthétique.

Le buvard captait mon attention même si je me rendais bien compte qu’il ne restait de l’encre absorbée que quelques points bleus ou violets.

Je ne pouvais pas alors imaginer que ces tâches d’encre  feraient partie un jour d’une sorte de fil d’Ariane qui m’aiderait à reconstituer des moments particuliers de mon enfance.

Longtemps après, je me suis interrogé sur la corrélation qui pouvait exister entre le buvard et la mémoire.  Mais ma réflexion, vague et confuse, n’a pas fait long feu.

Le jour où j’ai trouvé la moitié d’un buvard dans les archives que j’avais emportées avec moi en quittant définitivement Batna, en juillet 1968, je me suis remémoré avec émotion bien des choses du passé.

Je me rappelle avoir humé l’odeur du buvard en question pour vérifier si l’adéquation était parfaite entre ce que je croyais qu’il représentait pour moi sentimentalement, symboliquement et ce qu’il m’inspirait  olfactivement.

En m’imprégnant corps et âme d’un des objets qui avaient peuplé son environnement professionnel de tous les jours, je tentais à ma manière de faire revivre, dans sa plénitude, le souvenir de ce père décédé le 21 février 1961  à l’âge de 52 ans.

A Alger, durant les années 1980, dans nombre de mes rêves, je me voyais appliquer le buvard sur des lettres que je venais d’écrire au stylo à plume;  mais ce qui nourrissait mes songes semblait lié davantage à la sensation que me procurait le buvard au contact de mes mains qu’à l’image elle-même du buvard.

Lamine Bey Chikhi

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• 2009-Feb-12 – La gare d’El Gourzi : réminiscences

Le souvenir que je garde de mes haltes à El Gourzi me renvoie l’image de la gare de Batna, accessoirement celle d’Annaba, et suscite en moi, aujourd’hui encore, des sensations particulières.

Quand il m’arrive de suivre des reportages télévisés relatant des voyages en train, c’est à ces trois gares que je pense en général.

Le souvenir est lié aux premières années de l’indépendance mais il prend originellement appui sur une période plus lointaine.

Il y a eu comme une continuité entre les images de gares et impressions de voyages engrangées durant l’enfance et l’atmosphère qui se dégageait des mêmes endroits entre 1965 et 1968.

Une gare de province, c’est presque toujours un lieu romantique. Celle d’El Gourzi dont la miniscule salle d’attente se singularisait par des graffitis de toutes sortes inscrits sur ses murs par des voyageurs en transit, incitait à la rêverie.

A El Gourzi, la fiction et la réalité me paraissaient indissociables.

Je crois d’ailleurs que le plaisir que me procurent les films qui accordent quelque place aux gares a un lien avec El Gourzi.

Une scène de film sur un quai de gare, c’est souvent particulier surtout quand le dialogue passe par des silences, des regards esquivés, des sourires esquissés, des signes d’adieu, une mélancolie…

Durant mes escales à El Gourzi, je n’ai jamais manqué d’imaginer cette ambiance en l’adaptant au réel via un jeu de rôles impliquant les voyageurs en partance pour Alger.

Lamine Bey Chikhi

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