Batna, 1956-1957 : une résistance active, exigeante, périlleuse…

Posté par imsat le 29 juin 2023

Batna, 1956-1957
 
 
Une résistance active, exigeante, périlleuse…
 
 
Mohamed Larbi CHIKHI dit Babi
Avant mon départ de Batna en février 1957, plusieurs cellules se sont mises en place d’une façon quasi spontanée.
Il y avait d’abord peu de coordination entre elles compte tenu de la méfiance qui régnait à l’époque. Les choses évoluèrent progressivement.

Il fallait à tout prix consolider chaque jour davantage les éléments qui combattaient, et faire en sorte que les activités que nous menions restent secrètes et confidentielles. La moindre erreur, la moindre négligence pouvait coûter cher en arrestations et en pertes humaines.

La discipline instaurée pour anticiper ces risques était rigoureuse parce que dictée par un contexte extrêmement difficile lui-même impacté par la politique répressive des services de securité français.

En dépit des précautions que nous prenions individuellement et collectivement, nous savions que le risque zéro n’existait pas.

Au demeurant, nous n’allions pas tarder à nous en rendre compte concrètement en apprenant l’arrestation de Rachid Bouabdallah, suite à une dénonciation.

Rachid Bouabdallah, Salah Nezzar, Abdessemed Abdelmadjid…

Bouabdallah torturé fut soigné par le Dr Verdès dans sa clinique clandestinement et échappa miraculeusement à une mort certaine.Et c’est encore le Dr Verdès qui le fera évacuer vers la France dans un état encore catastrophique, précisément  à St Denis où il fut hébergé pendant sa convalescence.

Rachid Bouabdallah et moi étions voisins, nous habitions le quartier du Stand. Comme moi, il n’appartenait à aucune cellule organisée, il exécutait les missions qu’il recevait, jusqu’à son arrestation. Il fut évacué sur la Tunisie. A l’indépendance il retrouvera Batna et occupera d’importants postes dans l’administration. Il a notamment dirigé le club de football, le Chabab de Batna.

A Alger, il a postulé pour le poste de président de la Fédération algérienne de football mais, découvrant les manigances et les traquenards de la mafia de l’époque, il se retirera. Cela ne m’a pas du tout étonné, je le savais intégre, honnête et n’ayant jamais cédé à la tentation des combines ou des privilèges.

Il vit à Alger avec sa petite famille comme tous les braves en restant fermement attaché aux serments de la lutte de libération.

Si j’évoque les circonstances de son arrestation suite à une dénonciation, c’est également pour rappeler que l’inexpérience de nombre de nos éléments dans l’action militante a été elle aussi préjudiciable.

La jeunesse en a d’ailleurs fait les frais.  Beaucoup de nos éléments sont morts stupidement par manque d’expérience et de vigilance.Je pense notamment aux frères Bouabssa tombés dans une embuscade de GMPR et d’autres avec eux (nos ainés étaient déjà à djebel bouerif.)

Je n’oublie évidemment pas  Salah Nezzar déserteur de l’armée française de retour d’Indochine mais qui, lui, fera parler la poudre dans la région.

Nezzar était militaire, je l’ai rencontré à son retour d’Indochine, une ou deux fois cantonné dans la région avec ses troupes françaises et algériennes, il déserta en laissant sur le carreau des dizaines de soldats. Le frère de Nezzar, brigadier de police, avait loué un magasin à mon père à l’entrée de l’hôtel, qu’il a transformé en salon de coiffure, ses autres frères avaient été incorporés dans l’armée française et le plus jeune poursuivait des études en Egypte, ils étaient très proches de nous.

Le travail de mobilisation se poursuivait en dépit des risques de toutes sortes. Le peu d’élites intellectuelles a rejoint l’organisation pour que la flamme de la résistance reste malgré tout allumée.

L’atmosphère était fébrile, les perspectives  incertaines, il fallait redoubler de vigilance d’autant que des mesures sécuritaires exceptionnelles furent prises par les services de police.

Des policiers algériens que mon père hébergeait dans son hôtel me tenaient au courant de la situation, notamment un certain Matougui originaIre de Khroub.

Je pense que lorsqu’ils ont su que j’étais parti, ils ont dû pousser un ouf de soulagement.

Les commerçants que nous contactions vivaient quant à eux un cauchemar, ils étaient sous pression parce que nous les sollicitions régulièrement pour des boîtes de sardines, des grosses boîtes de confitures et autres produits alimentaires. On ramassait la moindre subsistance, l’essentiel était de faire parvenir au front des colis homogènes, transportables à dos de mulet ou sur des vélos, ce que faisait Abdelmadjid Abdessemed quand il passait au café de mon père où nous préparions les paquets.

Quand je gérais le café de mon père, j’étais en contact direct avec les maquis de la région. Chaque matin, je rencontrais les mêmes personnes. Abdessemed  qui travaillait pour mon père, touchait un peu à tout. Tous les après-midi, il partait avec des provisions que je stockais à l’hôtel en attendant leur acheminement au profit de nos maquisards.

Hadj Lakhdar coordonnait tout

La plupart de nos contacts agissaient pour le compte des maquis à des échelons subalternes  mais toujours avec l’accord de Hadj Lakhdar, commandant de la région qui, lui-même, contactait des amis proches pour leur demander telle ou telle chose, comme dans le cas de la paire de jumelles que j’avais ramenée de Constantine et que j’ai remise à Bendiab, photographe à Batna.

Avant son engagement pour la lutte de libération nationale, Hadj Lakhdar était un citoyen ordinaire, il conduisait son propre camion et faisait  du transport public.

Au maquis, personne n’osait l’approcher, il était austère, autoritaire et ne manquait pas de charisme; il était en phase avec les exigences organisationnelles, stratégiques et disciplinaires de la révolution. Sa garde rapprochée barrait la route à toute  personne qui n’avait pas à faire avec lui. Ses ordres étaient exécutés  sur le champ. Il n’y avait pas lieu d’épiloguer. Il se déplaçait en permanence. On n’avait pas intérêt à demander après lui, même  dans la montagne, le silence était quasi total,  la plupart des djounouds parlaient en chaouiya.

Le seul message reçu de lui m’enjoignait de rejoindre El ouidadia en France (la Fédération de France du FLN ) . Il disait:  » On a besoin d’eux là- bas. » Je ne savais même  pas ce que cela signifiait jusqu’à ce que cheikh Youcef, commissaire politique, se charge  de m’expliquer la mission.

J’ai quitté Batna avec la complicité de Maître Sisbane qui m’a convoyé jusqu’à Alger où j’ai pris un Breguet deux ponts chargé d’émigrés, le 27-02-1957. On sortait de la grève des huit jours avec l’autorisation de Hadj Lakhdar qui avait déjà une connaissance du terrain de l’émigration et de l’adhésion des émigrés à la lutte.

Il faut préciser que durant la période 55/56 et début 1957, les actions étaient menées par des volontaires, qui exécutaient une mission ciblée et regagnaient aussitôt les maquis. Il était  impossible de tenir à Batna, la délation était partout, impossible de survivre plus de deux mois sans se faire repérer ou arrêter.

C’est d’ailleurs dans ce contexte périlleux que Si Mokhtar fut enlevé par la Main rouge, disparaissant à jamais.

La boulangerie de mon père

La boulangerie que mon père gérait avec une vieille française avant son acquisition, était mise à rude épreuve puisque sollicitée à la fois par ses clients habituels et pour répondre à la demande des contacts qui acheminaient le pain vers le maquis.

Souvent, au petit matin, nos clients ne trouvaient pas beaucoup de pain et se posaient la question. Si Mokhtar prétextait des coupures de courant, une pénurie de levure, etc.

Mais en réalité, la balle de pains travaillée avait déjà pris la route pour le djebel.

Située à la sortie de la ville, sur la route de Lambèse, notre position était stratégique. En moins d’une demi-heure, les miches de pain transitaient par une petite fermette que nous possédions. Mon père ballotait entre vendre des lots de terrain et se chamailler avec le maire de la ville qui souvent lui refusait des lotissements en le faisant chanter pour céder des lots au profit de la ville afin de construire un centre de formation ou une école.

Les parcelles de terre convoitées par le maire faisaient partie de la cité qui portait notre nom. A ce jour, on l’appelle encore cité Chikhi malgré les tentatives de sa débaptisation qui ont toutes  échoué.

Le nom de notre famille restera à jamais gravé dans la mémoire de ceux qui nous ont aimés et respectés.

ML. CHIKHI 

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Prison de Montluc

Posté par imsat le 30 mai 2023

Prison de Montluc, Lyon
L’incontournable évocation des militants algériens guillotinés
Mohamed Larbi CHIKHI dit Babi
Les propos tenus par le Président de la République Française Emmanuel Macron à la Prison de Montluc à l’occasion de la fête de la victoire du 08 mai 1945 sur la barbarie Nazie nous offrent l’opportunité de revenir sur un fait historique impliquant nombre de compatriotes algériens.
Il est vrai que la prison de Montluc fut un centre de torture et de liquidation des patriotes de l’ombre qui ont mené un combat sans merci contre la Gestapo Lyonnaise. Jean Moulin, chef de la résistance intérieure, fut arrêté et torturé à mort dans cette prison, sur les murs de laquelle les noms des supliciés figurent encore.

Mais le hasard de l’histoire va encore rappeler au Président français que des Algériens furent aussi détenus dans ce lieu sinistre où la machine infernale a fait ses preuves dans la cour de cette prison plus d’une dizaine de fois pendant notre révolution.

A mon arrivée à Lyon où je fus muté par la direction de la Fédération de France, j’avais pour mission de remettre l’organisation en place car elle venait d’être décapitée.

Mes prédécesseurs n’avaient pas eu le temps de prendre contact avec le peu de cadres encore en liberté qu’ils furent encerclés par la police Lyonnaise.

Le piège s’est refermé sur eux au Parc de la Tête d’or fin 1961.

Avec Braik dit yeux bleus, nous échappâmes de justesse à l’arrestation car nous avions eu la chance de sauter dans un train juste avant celui que nous devions réellement prendre, sans aucun bagage.

Dès notre arrivée à Lyon-Perrache, nous avons préféré rester sur place, en attendant le contact chargé de nous récupérer.

C’est à ce moment que les policiers en civil se sont installés à la sortie du quai de la gare; Braik a vite compris qu’il fallait déguerpir immédiatement et rejoindre le point de chute qui nous avait été communiqué à Paris, en l’occurrence le siège de la CFTC où était hébergée la section de L’AGTA, section de l’UGTA, tolérée en France.

Nous sommes tombés nez à nez avec cheikh Ahmed qui se préparait à venir nous récupérer à la gare avec un adhérent du syndicat AGTA.

Après les explications sur notre avance, il fallait régler le problème de notre départ des lieux. Le siège de la CFTC place des terreaux étant surveillé par des policiers en civil. Là aussi, la chance continue à nous sourire grâce à une pluie battante, les policiers sont rentrés se réfugier dans un bistrot en contre-bas du siège de la CFTC.

C’est ce jour-là que j’ai entendu le nom de cette prison. Cheikh Ahmed nous rassure : « ce n’est pas ce soir que vous allez coucher à Montluc… »nous dit-il. Il se chargea de piloter Braik dit yeux bleus.

Quant à moi, le secrétaire de la CFTC me convia à passer la nuit chez lui après avoir traversé une bonne partie du centre de la ville de Lyon sous une pluie diluvienne.

Montluc, ce n’était pas un cinq étoiles

L’histoire de la prison de Montluc m’a été relatée au cours de cette nuit par mon bienfaiteur à l’occasion de cette rencontre, après lui avoir demandé des éclaircissements sur la boutade de cheik Ahmed, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un cinq étoiles.

Pendant tout mon séjour, je n’ai pas eu l’occasion de passer à côté de ce lieu que je qualifierai à nouveau de sinistre.

Du point de vue mémoriel, l’histoire doit retenir à propos de la prison de Montluc que ce lieu nous appartient au même titre que le Vel d’hiv. En tout cas, il ne nous est pas du tout indifférent.

Les partisans y ont subi les pires tortures de la part de la Gestapo avec à sa tête Klaus Barbie qui fut le tortionnaire de Jean Moulin héros de la résistance française.

Klaus Barbie en France et Aussarrès en Algérie

Il y a eu Klaus Barbie en France entre 1940 et 1945 mais il y a eu en Algérie, 10 ans plus tard, le général tortionnaire Aussarrès l’assassin de Larbi Ben Mhidi héros de la révolution Algérienne.

En rendant hommage à Jean Moulin au Mémorial National de la Prison de Montluc, et en transformant celle-ci en musée de l’histoire de la résistance française, le gouvernement français se devait d’évoquer les résistants algériens qui furent actifs parmi les maquisards pendant la deuxième guerre mondiale.

A ces résistants de cette époque, il faut ajouter les suppliciés Algériens, guillotinés à Montluc, pendant la guerre de libération nationale 1954-1962.

Le chant des partisans et Mine Djibalina …

Souvent, pour regagner le domicile de ma fille, et alors que je longeais les murs de la prison, j’avais l’impression d’entendre des voix monter au ciel en entonnant le chant des partisans de l’ombre « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines.. « mêlé au chant des patriotes algériens « Mine djibelina… » accompagnant nos condamnés à l’échafaud de Montluc.

Le souvenir de cette hécatombe est resté vivace dans nos mémoires

Il faut rappeler que les riverains de ce lieu fuyaient à la campagne lorsqu’ils savaient qu’une exécution était programmée, pour ne pas entendre l’horrible bruit du couperet, bruit à vous glacer le sang.

Il est vrai que cet endroit sinistre devrait être rasé comme le fut le Vel d’hiv mais ce n’est pas la conception historique de la France.

On n’oublie rien !

Passer l’éponge, c’est sans doute un geste qui ne coûte pas cher, mais, aujourd’hui, les nouvelles générations demandent à connaitre le pourquoi du comment de ce déchainement de folie contre un peuple qui ne revendiquait que son droit à une existence digne.

Nous sommes tentés d’interpeller le président Macron et lui demander :  » Au nom de qui a t-on guillotiné les enfants d’un peuple qui ne vous ressemble pas ? Comment oser venir sur ces lieux et parler de barbarie nazie, en foulant toute honte bue le sol de la prison, sur lequel le sang de nos martyrs n’a pas encore séché ? »

On le rappellera autant de fois qu’il est nécessaire jusqu’au jour où la France officielle reconnaitra ses crimes vis à vis de ma communauté, jusqu’au jour où la repentance deviendra une évidence.

Mon pays n’a pas hésité à inscrire en lettres d’or les noms des militants français qui ont risqué leur vie pour l’Algérie, sur un mur du monument aux morts de la capitale algérienne afin que nos générations à venir effacent de leur cœur toute haine vis à vis de la France, et pour que ne subsiste aucun remords ni amertume.

A l’occasion de mon retour à Lyon au début de l’année 1965, pour à nouveau mettre en garde nombre de cadres de notre émigration contre les démons de la division que manifestaient les mêmes éléments de 1962, je me rendis compte que l’histoire se répétait. Absi larbi est devenu président de l’Amicale des algériens en France pour le compte de Ben Bella, dont il était le plus proche collaborateur politique.

Revenu plus tard, dans les années 1990, pour inscrire ma cadette à l’université catholique, j’en ai profité pour revisiter le camp de Thol avec mes enfants puis le Vercors où tant de jeunes sont morts, maquisards sans aucune expérience, avec peu d’armes (les parachutages promis pas arrivés ou parvenus bien trop tard), et encerclés puis laminés les uns après les autres de façon impitoyable par la Gestapo.

Un monument est érigé au pied du Vercors portant l’inscription suivante : ‘Là où je meurs, renaît la patrie »

Les martyrs algériens étaient eux aussi jeunes.

Ecrire l’histoire 

Il faut rappeler que c’est sous le général de Gaulle que furent guillotinés nos meilleurs éléments du groupe du choc de l’organisation.

De Gaulle n’a arrêté sa démarche criminelle que sous la pression de l’opinion publique et des manifestations du 17 octobre 1961 qui ont fini par le convaincre que les carottes étaient cuites.

Plus il tardera à se débarrasser du fardeau Algérien, plus il mettra en danger son pouvoir et sa politique de redressement de l’économie de la France. Les négociations d’Évian ont traîné en longueur et buteront sur la question du Sahara que les français voulaient garder sous leur souveraineté.

De Gaulle donnera alors un ultimatum à Joxe pour activer la signature des accords d’Évian avec la délégation Algérienne. La France traînera à jamais cette tâche sombre de son histoire, et les nombreux crimes commis pendant toute la colonisation.

L’écriture de l’histoire est un processus complexe parce qu’elle suscite souvent des lectures et des analyses divergentes.

C’est le cas de l’histoire de la guerre d’Algérie.

Et notre effort doit tendre à en favoriser la compréhension en y apportant le maximum d’éléments d’information dont nous disposons, nonobstant l’ambitieuse mission confiée à la Commission mixte algéro-française désignée par les Présidents Tebboune et Macron.
Notre souhait est de parvenir notamment à la reconnaîssance du génocide du peuple algérien aux yeux de la communauté internationale. Cette exigence historique n’est pas négociable.

L’histoire retiendra aussi que c’est le gouvernement Michel Debré avec ses acolytes Frey ministre de l’intérieur et Papon préfet de police, et sous leur autorité que furent prononcées et exécutées les sentences des tribunaux militaires instaurés par les lois 56268 et 56269 stipulant que sont condamnés à mort tous les fidayîn pris les armes à la main sans instructions préalables.

C’est ainsi que 45 condamnations à mort furent prononcées et 25 exécutées, dont onze à la prison Montluc Lyon.

Je citerai pour mémoire les noms de mes compatriotes guillotinés.

- Bellil abdallah, 7 juin 1959, prison de Dijon

- Hasnaoui Mohamed, 26 septembre de Dijon

- Sadani Mokrane, 5 juillet 1959, prison de Dijon

- Benzouzou Mohamed, 26 septembre 1959, Fort Montluc, Lyon

- Ait Rabah Mouloud, 23 février 1960, Fort Montluc, Lyon

- Cherhari Ahmed, exécuté le même jour au même lieu

- Karouch Ahmed, 17 mars 1960, Fort Montluc, Lyon

- Guelma Mohamed, 5 avril 1960, prison de Dijon

- Feghoul Mohamed, le même jour, au Fort Montluc, Lyon

- Menaï Brahim, le même jour également, et même lieu

- Mokrani Mahmoud, 8 juillet 1960, Fort Montluc

- Boukhemis Taffer, 9 juillet 1960, Fort Montluc

- Lakhlifi Abderahmane, 30 juillet 1960, Fort Montluc

- Bougandoura Miloud, 5 août 1960, Fort Montluc

- Harmoulate Boucetta

 

Il faut absolument écrire l’histoire de ces martyrs mais également celle des 150 000 algériens qui ont combattu le nazisme durant le second conflit mondial (16000 d’entre-eux sont morts ou portés disparus).

On ne peut pas, on ne doit pas passer cette page de l’histoire par pertes et profits. Les jeunes générations doivent en prendre connaissance. C’est un impératif à la fois mémoriel, culturel et civilisationnel.

ML CHIKHI

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14 juillet 1958, des jeunes algériens défient le pouvoir français…

Posté par imsat le 27 avril 2023

14 juillet 1958, sur les Champs Elysées, des jeunes algériens défient le pouvoir français

Mohamed Larbi Chikhi dit Babi

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Le 14 juillet 1958, le FLN s’est bel et bien invité sur les Champs Elysées, souhaitant à sa manière la bienvenue à De Gaulle alors Président du Conseil à côté de René Coty, Président de la République Française.

A cette occasion, il était prévu que l’un et l’autre entendraient de la bouche de 2000 jeunes Algériens venus d’Algérie pour la circonstance défiler sur les Champs Elysées, et crier à gorges déployées  » Vive la France ! »

Ce sont les services spéciaux qui ont organisé l’événement avec l’aide de la SAS, la SAU et la DST. Par inadvertance, ils y ont associé des éléments de l’organisation FLN de Constantine qui avaient veillé au travail de mobilisation pendant les regroupements et les différentes traversées auprès des éléments sûrs.

Il était difficile de garder le secret de l’opération jusqu’au jour J malgré l’encadrement et l’isolement des futurs manifestants d’autant que ces jeunes avaient subi un matraquage psychologique et des promesses de divers ordres.

On comptait très peu d’étudiants parmi eux, il y avait surtout des jeunes en rupture scolaire parmi ceux qui avaient été recrutés à la périphérie urbaine, des sans-emplois, dans un contexte sécuritaire marqué par la répression malgré la fraternité de façade affichée le 13 mai 1958.

Fort heureusement, cette mascarade n’aura pas lieu et ce, grâce à la vigilance de la Fédération de France qui, alertée par l’organisation du FLN de Constantine, va prendre en main le véritable déroulement des opérations et provoquer un tollé au sein des délégations étrangères qui assistaient au défilé annonçant le retour de De Gaulle au pouvoir.

En effet, le préfet Papon précédemment en poste à Constantine -où il ne laissera pas de bons souvenirs- cherchant surtout à se mettre en valeur auprès des autorités de Paris, eut l’idée saugrenue de faire venir de Constantine et ses environs les 2000 jeunes « français musulmans » à qui on allait demander de crier vive la France et agiter des drapeaux tricolores sur les Champs Elysées.

La Fédération avait tout prévu

Ceux qui étaient chargés d’encadrer ces jeunes à Paris n’ont pas hésité un seul instant à rapidement prendre contact avec l’organisation et rendre compte des consignes qui leur furent communiquées.

Pour l’organisation se posa le problème de leur prise en charge et de leur évacuation par la suite.
A ce stade de la préparation de l’action du 25 aout 1958, le risque était trop gros. Il fallait donc jouer avec les mêmes armes que Papon voulait utiliser contre nous.

Nous allons manifester, certes, mais nous allons crier Algérie Algérienne et agiter le drapeau algérien que l’on a pu fabriquer en très peu de temps; ce drapeau que le monde entier a pu voir et observer, outre le chaos psychologique que nos jeunes ont créé avant de se disperser dans la nature pour la plupart. Beaucoup parmi eux furent d’ailleurs récupérés par l’organisation.
Les responsables furent évacués d’abord vers l’Allemagne où ils furent pris en charge par le représentant du FLN, Hafid Kéramane qui organisa leur départ vers la Tunisie via l’Italie.
Cet événement continue hélas d’être ignoré par nos historiens à l’instar de la manifestation du14 juillet 1953 où tombèrent six de nos frères et un étranger en plus de centaines de blessés, Place de la Nation, à Paris.

Deus Ex Machina

Pour le 14 juillet 1958, toute l’organisation allait se dérouler très vite compte tenu des délais impartis (à peine trois semaines) avant la date fatidique.

Le cloisonnement de l’organisation et les règles de la clandestinité constituaient notre principale force.

Comme des milliers de personnes, nous étions sur le parcours du défilé mais les présents étaient loin de se douter qu’ils allaient assister aux premières loges à un deus ex machina non prévu dans le programme et qui allait bouleverser nos vies.

La priorité pour nous était de dégager au plus vite de l’endroit où nous étions, d’autant que la bouche du métro Franklin Roosevelt se trouvait sur l’itinéraire du défilé.

Le mouvement de foule gêna un peu notre progression vers le salut. Nos cœurs battaient la chamade, nous étions convaincus qu’une une fusillade risquait d’éclater à un moment ou un autre.

Avec le recul du temps, je me demande vraiment pourquoi n’a t- on pas prévu au moins des médailles de mérite à cette jeunesse qui a porté haut et fort l’emblème de l’Algérie, et pour la première fois en France devant le peuple français et son libérateur le général De Gaulle, même à titre posthume. Cette injustice doit être réparée.

Il faut insister sur le fait que cet événement n’a pas surgi ex nihilo. Il avait été conçu et organisé rigoureusement et longtemps à l’avance.

Des réunions de préparation allaient se tenir plusieurs après- midi de suite au Tam Tam rue de la Huchette au 5ème arrondissement.

L’établissement appartenait à la famille Ftouki parents de Warda El Djazairia, et originaires de Constantine.

Il n’était ouvert que la nuit, on y allait pour écouter de la musique algérienne en dégustant des gâteaux et du thé; l’endroit attirait beaucoup de touristes orientaux friands de morceaux du Malouf constantinois.

La sécurité était totale pour les éléments de l’organisation qui devaient étudier tous les cas de figure, la remise des drapeaux aux éléments sûrs, les slogans, la proximité de la tribune officielle; ils devaient veiller à perturber au maximum le déroulement du défilé, mais aussi à organiser le repli des éléments audacieux avant que la police ne les arrête, et les lieux où devaient se cacher les militants avant leur évacuation.

Inutile de souligner que nos éléments ont fichu une telle pagaille que la presse de droite n’a pas cessé d’en parler pendant toute la semaine. Le Monde nous consacrera des articles élogieux, balayant définitivement le rêve de l’Algérie française.

A cette époque, l’Algérie étant un département Français, ceux qui ont réussi à s’éclipser n’ont eu aucun problème, leur carte d’identité Française suffisait à les protéger pendant leur séjour.

Certains sont devenus permanents de la Fédération de France jusqu’à l’indépendance.

Les mineurs ont repris le chemin du retour sur Constantine, non sans avoir été sermonnés par les agents de la DST qui étaient restés stupéfaits devant cette surprise et l’ampleur d’un l’événement auquel ils ne s’attendaient pas.

Écrire ces actes de bravoure

En tout état de cause, il est urgent  d’entamer l’écriture de l’histoire de l’apport de l’émigration Algérienne à travers la fédération de France,  apport qui n’est pas seulement financier; des événements importants ont été vécus  par notre émigration, la mise en place de l’organisation de la Fédération en 1952 par Mohamed Boudiaf et Didouche Mourad, avant qu’ils ne regagnent Alger où la préparation du soulèvement du premier novembre 1954, était rentrée dans sa phase décisive.

Les cadres qui ont vécu toute cette période sont en train de nous quitter les uns après les autres, beaucoup reste à dire et à écrire.

Cette tâche n’incombe pas seulement aux pouvoirs publics. Elle devrait impliquer de façon active les universitaires, les chercheurs en histoire et plus globalement les intellectuels (politologues, sociologues, ethnologues…) aptes à contribuer à l’écriture de l’histoire de la guerre de libération nationale.

M.L Chikhi

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Retour à Alger…

Posté par imsat le 23 mars 2023

Retour à Alger
La confrontation avec les réalités post-indépendance
Mohamed Larbi Chikhi dit Babi
Nous venions de terminer le recensement exigé par les responsables fédéraux et clôturer laborieusement les comptes de juillet. Nos attestations de départ en poche, nous attendions les dernières instructions pour prendre le train pour Paris.
La cohabitation avec les ex responsables de la région de Lyon était devenue impossible. La contestation commençait à gagner du terrain. Notre chef de wilaya, Abdallah dit dents blanches, nous demanda de participer à un regroupement des cadres des deux wilayas en région Lyonnaise. A cette occasion, notre coordinateur Attaba Mohamed, nous fit une communication importante. Il nous relata les péripéties du dernier CNRA ( Conseil national de la Révolution algérienne ) à Tripoli auquel assistait Ahmed Ben Bella. Le CNRA, qui a ce moment-là, n’avait pas été clôturé, laissa chaque membre et chaque groupe partir de son côté. Nous étions ainsi informés en moins d’une heure de ce que nos responsables nous avaient caché pendant toute la période de la lutte de libération, c’est-à-dire les divisions qui minaient la révolution et qui se réglaient à coup de liquidations physiques. Maintenant que l’ennemi est vaincu, les ambitions des uns et des autres ne sont plus que secrets de polichinelle. Il ne m’appartient pas de disserter sur cet aspect de l’histoire.  Beaucoup a été dit et écrit, mais certaines vérités restent à dévoiler sur l’Histoire de notre pays et la révolution. Le 19 août 1962, j’embarque  pour Alger apres avoir passé quelques jours à Paris juste pour saluer de la famille, quelques amis qui nous ont aidés, et pour ramasser quelques affaires qui traînaient par ci par là.  Et me voila à Dar El Beida, Alger la Blanche.
Retrouvailles et Grande émotion !
Je rallie la capitale au plus vite, et comme d’habitude, je n’avais qu’une seule adresse en tête: rue Caussemille à Belcourt, inchangée depuis 50 ans.  Ma cousine Melha m’apprend que ma soeur Fakia se trouvait à Alger avec son mari, j’ai fini par la retrouver, ainsi que la voiture de mon père, une 203 Peugeot.  Deux jours après, je me retrouve  dans le cocon familial,  heureux de renouer avec les miens tous heureusement en bonne santé.  Quelques jours m’ont suffi pour examiner la situation sur tous les plans, en particulier politique. En mon for intérieur, je me disais que je n’avais au fond rien à faire dans cette ville où les habitudes des citoyens sont encore « doucement le matin, pas trop vite l’après-midi. » Je suis certes à Alger mais bien malin qui peut me dire comment cela va fonctionner. Les oppositions et rivalités politiques s’exacerbent entre divers groupes (groupe de Tlemcen, groupe de Tizi Ouzou…). Farès, nommé  pour assurer la transition, peine à se faire entendre.La rue gronde, la ville est occupée par les djounouds de la wilaya 4.Les commandos de Yacef Saadi que dirige Azzedine font du zèle, sans plus.  Sidi Abderrahmane Ethaalabi veille sur Alger. En définitive, rien de grave ne survient, au grand étonnement des étrangers.  Une dynamique politique est enclenchée malgré des tiraillements. Les choses s’organisent à un rythme soutenu, une dynamique s’enclenche, la constituante est mise en place, la constitution est rédigée. L’ Assemblée  nationale est élue. Le premier gouvernement est formé. Des  tiraillements vont commencer avec un chef du gouvernement qui cumule plein de fonctions, et qui va nous balloter pendant presque trois années, d’un système à un autre (du cubain au chinois en passant par le modèle Yougoslave et des références au mouvement des non-alignés…). L’autogestion s’installe durablement, les fermes continuent à fournir fruits et légumes, et à procurer un bien-être à nos paysans.L’ économie et les finances sont gérées au jour le jour, en attendant de récupérer les véritables outils de production encore entre les mains des étrangers.  Le plus grave reste le pouvoir en place qui, en l’absence d’une feuille de route, navigue en essayant d’éviter les écueils mais commence à fragiliser l’unité nationale.  »Il fallait à tout prix en finir avec les maquis en Kabylie et les différentes oppositions ». C’était le mot d’ordre de certains. Fort heureusement, des négociations secrètes sont engagées en temps opportun entre le pouvoir et le FFS (Front des forces socialistes) évitant ainsi in extremis au pays un conflit dont il n’avait vraiment pas besoin au sortir d’une guerre de libération de 7ans et dont on ne dira jamais assez qu’elle fut destructrice à tous points de vue.
Un projet de coopération avec l’Unesco
En dépit d’une conjoncture politique incertaine, je restais actif, toujours opérationnel et à l’ècoute de la moindre information utile. A ce moment-là,  Bellahcène et moi, travaillions sur un projet de coopération avec l’Unesco et sur ce que nous pouvions attendre de la part de cette institution en termes de moyens.techniques et pédagogiques. René Maheu, son directeur général qui nous a reçus très cordialement, nous prodigua nombre de conseils judicieux.  Bellahcene Chaabane considérait pour sa part que les carottes étaient peut-être cuites pour la place et le statut de la langue francaise en Algérie compte tenu du comportement  d’Ahmed Ben Bella à l’inauguration de l’exposition que le Ministère de l’Orientation dirigé par Chérif Belkacem avait organisé à l’Ecole des Beaux arts d’Alger. M.René Maheu était invité à prononcer un discours à cette occasion, de même que d’autres participants. Curieusement, Ben Bella s’est abstenu d’intervenir, il a même quitté les lieux dès la fin de la rencontre, laissant tout le monde  bouche bée.  C’était quelques jours avant le putsh du 19 juin…  J’avais perçu cette sortie hâtive du Président comme une sorte de refus de sa part de cautionner les résolutions adoptées lors de la rencontre parce qu’elles s’inscrivaient dans une démarche et un programme d’accompagnement que l’Unesco acceptait d’appuyer par des moyens pédagogiques en phase avec des impératifs culturels connectés à un environnement linguistique où prédominait encore et très largement la langue française. Ce n’est que longtemps après que je compris son silence de carpe en me remémorant une de ses déclarations qui avait marqué les esprits: « Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes ! »  Cette phrase qu’il a prononcée à Tunis en 1962, Ben Bella l’a redite lors de son discours au Forum d’Alger en avril 1964 en ajoutant même qu’il la répèterait autant de fois que nécessaire. Bellahcène répondra favorablement à la proposition de René Maheu pour devenir Mr Alphabétisation  de l’Afrique.Chérif Belkacem lui donna immédiatement son accord, lui rendant ainsi un grand servIce. Cependant, l’Algérie perdait officiellement un grand pédagogue et en même temps son premier cadre de valeur avant de commencer à respirer.  J’ai eu à apprécier ce Monsieur pendant la préparation du grand séminaire de l’émigration que j’ai eu l’insigne honneur  de coordonner dans la cadre de ma présence en France au sein de l’Amicale présidée à cette époque par Mahmoud Guenez.  Dans le contexte politique qui prévalait alors, le pouvoir en place ambitionne de mettre fin aux fonctions du Ministre de la Défense en s’attaquant d’abord au Ministre des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika,  proche de Houari Boumediene.
Mission pour un programne d’alphabétisation d’enfants d’émigrés.
Cette crise qui va durer tout le mois de juin nous surprendra, Bellahcene et moi, à Paris où nous fûmes envoyés par Cherif Belkacem pour prendre contact avec le president de l’Amicale des Algériens en vue de mettre en place un programme d’alphabétisation et d’arabisation au profit d’enfants d’émigrés. Cette mission était un prétexte pour nous éloigner momentanément d’Alger. Il fallait nous préserver en attendant des missions ultérieures. C’était aussi une réponse à une demande de Abssi coordinateur de l’Amicale, très proche de Ben Bella, arabisant invétéré qui lui réclamait sans cesse de mettre en place une structure pour la prise en charge des petits enfants d’émigrés en France. Comme tout le reste, c’était facile à dire mais sur le terrain se poseront des problemes incommensurables. Après avoir pris langue avec les représentants de l’éducation nationale qui en quelques mots diplomatiques et plein de bon sens nous expliquèrent que notre projet n’était pas réalisable: On nous a invoqué l’absence d’espaces appropriés en milieu scolaire, les exigences liées à la règlementation en vigueur en matière d’hygiène scolaire, d’utilisation de locaux, de cahier des charges, etc. A ces arguments objectifs et indiscutables au regard des lois françaises, s’ajoutait la non disponibilité des élèves d’origine algérienne après une journee en milieu scolaire et souvent des devoirs à faire le soir à la maison. Ainsi la réponse du gouvernement francais est claire nonobstant notre proposition de fournir des enseignants d’origine Algérienne pour encadrer l’opération arabisation avec la collaboration de l’Unesco.  Le 19 juin à 4 heures du matin,  Bouakaz, le secrétaire de Reda Malek, nous reveilla et nous demanda de rallier notre ambassade où nous attendait Réda Malek. Ce dernier qui n’avait pas encore présenté ses lettres créance au général De Gaulle, nous informa du coup d’état. Ben Bella écarté, place au travail sérieux. Le pays en avait bien besoin.  Les patriotes se mettent à nouveau au service de la Révolution.
ML Chikhi

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La genèse de mon engagement militant

Posté par imsat le 4 mars 2023

La genèse de mon engagement militant

Des péripéties mémorables

Mohamed Larbi Chikhi dit Babi

« Transmettre la mémoire de l’histoire, c’est apprendre à se forger un esprit critique et une conscience »

(Simone Veil)

Un événement dont j’avais été témoin depuis le balcon de notre hôtel est resté gravé dans ma mémoire, ayant sans doute constitué une sorte de déclic dans mon engagement qui fut d’abord un engagement pour la lutte, pour le combat, indépendamment de ses objectifs politiques dont je n’étais d’ailleurs pas encore en mesure de percevoir toute la portée du fait de mon jeune âge.

L’événement dont il s’agit avait trait à l’arrestation musclée suivie du meurtre, sous mes yeux, d’un militant du FLN, par un policier français, alors qu’il tentait de fuir.

En fait, le policier armé d’une mitraillette crosse en bois somma le militant de s’arrêter pour un contrôle d’identité mais ce dernier refusa d’obtempérer et prit la fuite. Le policier tira une rafale de coups sur le militant qui s’effondra; les badots se sont mis à courir dans tous les sens, jusqu’à l’arrivée du commissaire de police dans une jeep avec d’autres policiers. Une arme avait été trouvée sur le fidaï. Une ambulance évacua le pauvre malheureux. Le policier français était accompagné d’un de ses collègues algériens qui lui servait d’interprète et de garde du corps. Le meurtre eut lieu devant les moulins Reha de Benflis (Souk El Assar) en face du café-hôtel de mon père. Le militant tué était le premier martyr de la révolution à Batna.

Psychologiquement, cela a naturellement pesé sur ma décision d’opter pour l’action. J’étais révolté par ce à quoi je venais d’assister mais je sentais que cette révolte resterait inachevée sans son incarnation dans le réel, par un engagement militant.

L’influence déterminante de Saout el Arab et Ali Mellah dit Nemeur

C’est aussi en écoutant Saout El Arab que le déclic se consolida. Le soir, alors que le couvre-feu était en vigueur, nous nous retrouvions mon frère Chérif, des amis policiers algériens originaires de la région et moi, au niveau de la réception de l’hôtel, pour évoquer la situation politique tout en prêtant l’oreille aux propos radiophoniques de Saout El Arab toujours encourageants, puissants et optimistes, ce qui nous mettait souvent du baume au coeur. Nous suivions ses interventions prudemment, et lorsque des interférences extérieures se manifestaient, nous distribuions le jeu de cartes sur la table, accompagné parfois d’une assiette de Zlabia pour faire diversion. Nous avions juste le temps d’éteindre le poste radio pour ne pas prendre de risques inutiles.

Dans le contexte de l’époque, il y avait aussi un personnage important et exceptionnel qui m’a prodigué des conseils pertinents, judicieux et d’une grande sagesse, il s’agit de Ali Mellah dit Nemeur qui était commandant de l’ALN. C’était un révolutionnaire au plein sens du terme. Son père est originaire de Marouana (Aurès) et sa mère Ma Taoues est d’origine kabyle. C’est lui qui avait insisté pour que je fasse du scoutisme et c’est encore lui qui m’expliqua pourquoi il fallait que mon passage dans le maquis soit écourté. Il était en contact avec tous les responsables qui avaient déclenché la révolution. La génération de son époque lui vouait beaucoup de respect. Je reviendrai sur d’autres aspects intéressant Ali Mellah, notamment sur le plan relationnel et familial mais toujours en lien avec l’histoire.

Je dois souligner que ces éléments liés à l’éco-système politique et sécuritaire qui prévalait alors ne m’auraient certainement pas permis à eux seuls de concrétiser mon engagement sans la relation que je venais de nouer avec un neveu du capitaine Benhamza, officier de l’armée française, rapatrié d’Allemagne, accompagné de sa femme française.

Benhamza était sollicité par le Général Parllange commandant les troupes françaises, souvent en inspection dans la région.

Son neveu, ayant des lacunes en français, se retrouva avec moi aux cours du soir chez le professeur Saint Jean, instituteur de Provence, d’une rigueur à la Robespierre.

Les événements qui venaient de se déclencher à Batna et dans la région allaient perturber notre scolarité. Certains enseignants préférèrent se regrouper à Constantine, d’autres furent rapatriés en France.

Poursuivre la scolarité ou s’engager dans la lutte de libération ?

Nous voilà finalement tous devant un dilemme : aller à l’école que dirige un Algérien du nom de Benghezal, originaire d’El Kantara et futur beau père de Abdelhamid Brahimi, qui deviendra Premier ministre sous le Président Chadli de 1984 à 1988, ou alors renoncer à la scolarité ? Je me permets une digression pour préciser qu’en 1955/1956, Brahimi fréquentait le lycée de Batna pour préparer son baccalauréat. Il venait en début de semaine de Constantine en empruntant la société de transport de ma famille, la STAB (Société des transports automobiles batnéens). J’évoquerai de nouveau Brahimi ultérieurement à la faveur d’un autre événement impliquant la STAB.

Pour en revenir à Benhamza, il est important de préciser qu’il m’assurait l’entrée libre à la caserne où il habitait; les militaires, souvent des appelés d’origine algérienne, finirent par sympathiser avec nous. Ils nous demandaient souvent de leur rapporter des cigarettes, du tabac ou autres produits tels que savonnettes, savon à barbe, dentifrice et, à l’occasion des fêtes, des gâteaux tels que les Makrouds.

La désertion de Farahi Ramdane et Djeribi Hamma

Le hasard a voulu que, parmi tous ceux que nous avions aidés à déserter, se trouvent deux jeunes, Farahi Ramdane et Djeribi Hamma.

Farahi Ramdane, petit algérois de Kouba, cherchait une salle de boxe à Batna. Il participera à la guerre d’octobre 1973 et à la traversée du canal Suez. Il fera partie des troupes algériennes dépêchées par Boumediene en Egypte, et sera grièvement blessé avant d’être rapatrié en Algérie où il finira aveugle. Il termina sa carrière avec le grade de capitaine.

Quant à Djeribi Hamma, un gars de Tébessa, il cherchait un contact sérieux pour déserter, après une longue période de mise à l’épreuve caractérisée par des vols de munitions, de grenades, etc, je suis arrivé à le mettre, ainsi que Farahi Ramdane, en contact avec des moussebilines qui les ont pris en charge avec armes et bagages, condition sine qua non pour leur incorporation dans les rangs de l’ALN. On leur indiquera le lieu du rendez-vous, à la sortie du camp, quartier des casernes des militaires de l’armée Française.

Il existait à l’époque une porte qui permettait de sortir de la ville. La désertion se déroula dans les meilleures conditions. Djeribi et Farahi rejoignèrent le 1er groupe de moudjahidine dans la région de Oustilli.

El Hadj Lakhdar, qui commandait la région, les affecta dans la zone d’Ain Touta où les effectifs manquaient d’encadrement, jusqu’à l’arrivée de Salah Nezzar qui a déserté avec son groupe lui aussi avec armes et bagages; cet ancien d’Indochine fera parler la poudre dans la région.

N’étant pas à leur poste de garde, cela a provoqué un branle-bas de combat dans la caserne et la mise sous scellés de tous les fusils sous une chaîne cadenassée.

Le commandant de l’unité, sachant que, sans aucune complicité extérieure, cette désertion n’aurait pas eu lieu, et après voir enquêté à l’intérieur de la caserne, s’est mis à ma recherche; il finira par me localiser plus ou moins par l’intermédiaire des sentinelles de veille.

Une mise au vert à Constantine

Alerté par un autre conscrit qui se préparait à prendre le chemin du maquis sans armes puisque le commandant les avait mis sous cadenas, j’ai eu juste le temps de partir à Constantine et de me mettre au vert chez la tante de ma grand-mère, Mme Ait Ahcène, mère de Ait Ahcène Meziane avocat stagiaire chez maître Benbahmed alors célèbre avocat de Constantine.

Ait Ahcène Meziane a rejoint la délégation extérieure du FLN, juste après les évènements de Constantine de 1956. Il fut blessé à Bonn en Allemagne par la main rouge après avoir échappé à une liquidation par cette même organisation à Constantine, une montre de poche lui sauva la vie (l’ex rue Ampère à Alger porte son nom). Ferhat Abbès et lui sillonnèrent l’Amérique Latine pour expliquer la justesse de notre cause.

La tante de ma grand-mère était aussi la sœur de Amar Cheikh qui a pris le maquis en 1945. il fut l’adjoint de Krim Belkacem et responsable de la région de Ain El Hammam. Encerclé puis tué par l’armée française avec son commando en protégeant le congrès de la Soummam. Pendant son règne dans la région de Ain El Hammam, il sévira avec beaucoup de rigueur (malheur à celui qui bouge), il ne laissera pas de bons souvenirs dans la région…

Mon départ pour la France

De retour de Constantine à Batna, mon père avec la complicité de Maître Sisbane avocat de la famille, organisa mon départ pour la France, d’abord sur Alger. A l’époque « Maison Blanche » . Il réussira à me mettre dans un Breguet deux ponts avec des émigrés, le voyage a été des plus pénibles, placé à côté des moteurs dont le bruit était insupportable. Je suis arrivé à Paris sourd des deux oreilles, il me fallait plus d’une journée pour retrouver l’ouie.

Du Bourget à la rue des Rosiers, à St Ouen, j’ai marché sous une pluie battante, et je devais à chaque fois interpeller des passants pour m’indiquer le chemin. Je suis arrivé aux alentours de 17 heures à l’adresse où résidait mon cousin, trompé jusqu’aux os.

Après un bon bain bien chaud, on me servit un couscous kabyle avec, comme légumes, chou, pommes de terre plus carottes, qui n’avait rien à voir avec celui de ma mère, essentiellement avec karde (Khorchef) et navet sauvage – left saidi, qui dégage un fumet agréable.

Des compatriotes de Ain El Hammam

Le lendemain, et après une nuit de repos, je fais la connaissance des autres occupants de l’appartement, tous du même village de Kabylie (Teskenfout – Azrou – EL Karn) situé à 4 Km de Ain El Hammam ex Michelet, village célèbre où vécurent de grandes familles (Oussedik, Ait Ahmed, Si Ghozali et d’autres familles maraboutiques). La secte maraboutique mystique avait beaucoup d’influence dans la région, avant le déclenchement de la révolution, ses membres étaient utilisés dans les relations avec l’administration française surtout dans les conflits inter-villages.

Cette communauté d’émigrés vivait en bonne entente et les tâches étaient bien réparties entre eux d’autant plus qu’ils travaillaient en deux équipes dans deux entreprises dans le même quartier. L’appartement était toujours animé et le voisinage essentiellement français ne posait aucun problème, souvent ils s’invitaient entre eux pour un bon couscous bien arrosé.

J’ai quitté cette ambiance rapidement, malgré l’emploi que les camarades m’avaient trouvé dans une compagnie MORS qui fabriquait des obus de canon et reconvertie dans les premières fabrications de machines à laver. La réglementation ne m’assurait pas un paiement complet pour un travail, j’avais droit à un demi salaire, j’ai dû renoncer à cet emploi, pour des considérations diverses, notamment la réglementation du travail qui exigeait pour un salaire complet, un âge de dix huit ans révolus

A Choisy le Roi, c’est dans une verrerie que j’ai atterri puisque j’étais logé avec mes beaux-frères dont la sœur était mariée à un gars de leur village, véritable nabab dans cette banlieue; ayant participé à la résistance française, il bénéficiait de tous les privilèges et reconnaissances dus à ses exploits d’aide à la résistance.

Mon passage dans les maquis

Je rappelle qu’avant d’embarquer pour Paris, j’avais fait un court séjour dans le Djebel avec des velléités de rejoindre mes déserteurs – Ferahi Ramdane et Djeribi Hamma. J’ai remis au frère Abdessemed des produits alimentaires, boites de sardine, confiture et autres conserves récupérées sur les stocks de l’armée française, des dattes secs « kentichi . Les grenades furent prélevées dans la chambre qu’occupait un policier algérien dans l’hôtel de mon père, ensuite requisionné par la police qui occupa tout l’établissement.

Un mulet bien rempli, nous abordâmes la montée de Oustilli, vers les premiers contre-forts des Aurès. Après deux bonnes heures de marche, surgit de broussailles, le premier jeune maquisard, carabine américaine sur les épaules; après les premiers salamalek, il se chargea de nous guider vers le premier campement à l’air libre que commandait Tahar Ouchène et où s’affairaient les djounouds, les uns se lavaient directement dans le ruisseau, d’autres lavaient leur linge ou nettoyaient les armes.

C’est dans ce contexte que nous avions appris que Mostefa Benboulaid, après son évasion de la prison d’El Koudia, s’était réfugié durant deux mois dans une maison forestière pour reprendre des forces, mais surtout par sécurité, car il n’avait confiance qu’en L’hadj Lakhdar. Durant sa détention, la région connut des troubles dus pour l’essentiel aux ambitions des uns et des autres relevant de diverses factions pour commander la région (Wilaya 1)

Cheikh Youcef Ayalaoui lieutenant et commissaire politique s’étonna de me voir habillé comme pour aller à l’école, il me débrouilla tout de suite une kachabia et des pataugas un peu larges pour mes pieds, j’ai dû à mon corps défendant les rembourrer avec des journaux et des chiffons pour ne pas tomber.

Le séjour fut ponctué par un bombardement intensif de l’armée française, suivi d’un ratissage des plus violents qui durera trois jours. Après notre décrochage, la décision fut prise de rentrer sur Batna, n’étant pas mobilisable, les conditions étaient rudes et l’organisation tribale rendait difficile mon incorporation ainsi que celle des autres citadins venus après moi.

Au moment où je me trouvais au maquis, 12 jeunes de Batna, dont les frères Bouabssa, qui voulaient rejoindre les rangs de la lutte, tombèrent dans une terrible embuscade de l’armée francaise et d’un groupe de harkis que le général Parllange avait mis sur pied, le GMPR (Garde Mobile de la Police Rurale) et qui a essaimé dans les campagnes pour noyauter les populations. Les membres de ce groupe s’infiltraient souvent dans les hameaux pour piéger les djounouds qui s’aventuraient à rejoindre leurs familles pour se restaurer et se reposer un peu au risque de leur vie.

L’Hadj Lakhdar que nous n’avons pas rencontré, nous demanda de rejoindre l’Ouidadia en France (Fédération); j’étais loin de me douter que lui-même avait fait un long séjour en France, où il travailla et se forma déjà à la politique de la lutte de libération dans le cadre du PPA-MTLD, juste au sortir de la deuxième guerre mondiale…

ML.Chikhi

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De Vadnay à Thol : Quelques faits marquants de notre détention

Posté par imsat le 6 décembre 2022

De Vadnay à Thol 
 
Quelques faits marquants de notre détention
Mohamed Larbi Chikhi dit Babi
 
Avant notre transfert à Thol dans l’Ain et comme à son habitude, l’administration du camp de Vadnay procéda à l’appel des prisonniers. Au fur et à mesure, nous fûmes menottés et installés dans les véhicules.
Le voyage jusqu’au camp de Thol va durer toute une journée avec un arrêt a Bourg-en-Bresse pour nous permettre de manger un morceau.
Dès notre arrivée à destination, les représentants du camp organisèrent très rapidement notre installation dans des baraquements.
Pour le dîner, on nous servit une soupe de poireaux, et quelques pommes de terre à l’eau.
En guise de dessert, on nous donna une pomme. C’était la première fois que nous y avions droit.
La fatigue finit par avoir raison de nous. Avant d’aller nous coucher, nous avions désigné les responsables qui devaient communiquer les renseignements concernant notre transfert.
Mohamed Slim Riad s’occupa de cette mission.
Formation politique 
Le lendemain, après le petit-déjeuner, une réunion de mise au point eut lieu avec les membres du comité du camp, on s’assura que tous étaient des membres du FLN dont certains parmi nous acceptèrent de faire partie.
Bien sûr, nous apportâmes des améliorations, notamment en formation politique pour maintenir présente à l’esprit la cause nationale, et décidâmes l’observation d’une minute de silence tous les vendredis.
Cet encadrement était aussi important et nécesssaire pour la discipline et la cohésion générale du camp. Il s’agissait aussi d’agir de telle sorte que nous prenions notre mal en patience d’autant que nous n’avions aucune indication sur le sort qui nous serait réservé.
Une fois les repas liquidés, chacun organisa son temps libre comme il voulait ; certains écrivaient leur courrier, d’autres jouaient à la belote ou aux dames. On déplorait très peu d’incidents, il y avait surtout des petits malentendus à cause des corvées journalières. Il fallait de toute façon éviter l’oisiveté et le ressassement autour de questions inutiles qui risquaient d’assombrir les perspectives.
Pendant  notre détention, nous fûmes  surpris  de trouver un musicien parmi nous, il était accordéoniste. L’administration du camp avait toléré qu’il joue de son instrument de temps à autre. C’était un véritable virtuose, il nous accompagnait dans nos chants  patriotiques, surtout le magnifique et puissant Min Djibellina (de nos montagnes…), nous étions aussi ravis puisque il sera lui aussi transféré en même temps que nous de Thol à Vadnay, avec son instrument.
Près de 1000 détenus
Les équipes chargées de ramener la pitance devaient sortir du camp pour le faire. Les ustensiles étaient lavés par nos soins, les douches fonctionnaient et nous y avions droit à tour de rôle.
Nous étions pas loin de 1000 détenus, il fallait faire en sorte que tout se passe globalement correctement au quotidien, au triple plan relationnel, mental et collectif.
Nous pratiquions tous les sports.
Le football restait évidemment le sport fédérateur qui réunissait tout le monde dans le périmètre du camp.
C’était d’ailleurs le seul moment où les gardes mobiles cessaient de tourner dans le chemin de ronde qui entourait le camp.
Souvent, le Commissaire Gavoury assistait à nos matchs, au milieu des spectateurs.
Tentatives d’évasion de Slim Riad et autres compagnons
Il n’y a jamais eu d’incidents majeurs jusqu’à la tentative d’évasion de Mohamed Slim Riad et ses compagnons qui furent d’ailleurs tous repris, faute de soutien à l’extérieur et de cartes de la région.
Isolés quelques jours, nous voilà de nouveau retransférés à Vadnay où soi-disant les conditions de sécurité étaient plus draconiennes.
Cela n’a pas empêché Slim de récidiver en creusant un tunnel sous les baraquements. Malheureusement, comme tous les détenus voulaient quitter le camp où la vie n’était pas une sinécure, loin s’en faut, l’administration a vite découvert le pot aux roses:  une fouille systématique a mis à jour le trou du tunnel. « Bravo les gars !  » a crié le Directeur, ce sera pour la prochaine fois.
Ceux qui ont réussi à prendre la fuite ont fini par être repris, isolés quelques jours avant de réintégrer le camp. Certains, parmi eux, étaient libérables quelques jours après. Il fallait prendre son mal en patience.
Dès janvier 1960, les libérations pour quelques-uns commencèrent.
Il s’agissait souvent de personnes malades, de pères de familles ou encore de privilégiés en faveur desquels des personnalités françaises avaient intercédé.
Avant de clore ce chapitre, je n’omettrais pas de rappeler que Slim Riad s’est beaucoup inspiré de notre détention dans les camps pour réaliser son oeuvre cinématographique aprés l’indépendance du pays.

ML Chikhi dit Babi

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L’impérieuse reprise de contact avec l’Organisation

Posté par imsat le 26 novembre 2022

L’impérieuse reprise de contact avec l’Organisation

Mohammed Larbi Chikhi dit Babi

Aussitôt libéré du camp de Vadnay dans la Marne après une détention qui a duré d’août 1958 à janvier 1960, il fallait absolument que je renoue sans tarder avec l’organisation. Je pris attache avec Belbachir, mon successeur à la tête de la région. C’est lui qui me fit savoir que le responsable de la zone, Alian Si H’mimi m’attendait à la sortie du métro Playel le 17 janvier 1960, à partir de 10 heures, un journal à la main gauche. Bien plus tard que dix heures, le voilà à son tour émergeant de la bouche du métro. Je le suivis d’abord à distance puis le rattrapai, nous fîmes quelques pas ensemble, il me questionna sur ma situation, me recommanda de quitter définitivement le secteur de St Ouen, et me remit une enveloppe contenant de l’argent pour me permettre de tenir, en attendant ma prochaine affectation, qui ne va pas tarder. Il insista pour que je fasse très attention, la police à cette époque était très active.

Quelques jours plus tard, il me fit savoir que mon prochain contact était prévu Porte d’Orléans, Bd Jourdan, sur le même trottoir que l’hôpital universitaire, et que la personne que je devais rencontrer me connaissait parfaitement.

Le jour J je me suis donc déplacé, comme convenu, porte d’Orléans. A la sortie du métro, j’ai acheté  la première édition du Monde avant de m’installer à l’intérieur de la brasserie qui faisait l’angle du boulevard. J’étais arrivé longtemps à l’avance, il faisait un froid de canard, je n’étais pas encore chaudement habillé, j’ai commandé un café et décidé de rester au chaud en attendant mon contact qui devait arriver d’un moment à l’autre.

Au bout d’un long moment, le voilà qui descend d’un bus, et je m’aperçois que c’est Ait Abdeslem Ramdane dit Casquette. Comme à notre habitude, je le suivis longtemps avant de l’aborder, sécurité oblige, m’assurant qu’il n’était pas suivi. Je presse le pas pour le rattraper. Les retrouvailles sont chaleureuses.

Casquette n’avait pas du tout changé physiquement, je lui trouvais une certaine ressemblance avec l’acteur Jacques Palance, maigre comme un balai, le visage émacié, le regard direct. Quand il parlait, on avait l’impression qu’il était en colère. Nous continuons de marcher tout le long du boulevard Jourdan, nous nous arrêtons pour siroter un café. En peu de mots, il m’expliqua ma mission, me mit en garde contre les harkis qui venaient de s’installer dans le 13è arrondissement. Je lui fis part de ma situation financière. Il en prit bonne note mais avant de nous quitter, il partagea une bonne partie de sa permanence avec moi.

Rencontres et retrouvailles salutaires

Au lieu d’aller vers la Place d’Italie, j’ai préféré remonter le Bd Jourdan dans le sens inverse en changeant simplement de trottoir ; à nouveau je longeais  le mur  de la cité internationale universitaire, un magnifique bâtiment, de la pelouse partout, je suis resté émerveillé devant la propreté des lieux.

Sans me douter un seul instant que le hasard et la rencontre avec un égyptien copte, étudiant à la Sorbonne, vont me permettre d’élire domicile à la fondation allemande toute proche de la porte principale. Cette planque va me permettre, et ce sera souvent le cas, d’héberger un de  nos responsables, Si Ahmed, surtout au moment où il doit rédiger  son rapport.

La chambrée était dotée d’une douche, et autres commodités minimales Pour les repas, notre bienfaiteur nous procurait des tickets pour le self-service qui fonctionnait à merveille. Il fallait se mettre au milieu de la file des étudiants pour ne pas avoir à montrer la carte d’étudiant. Notre bienfaiteur, qui nous accompagnait au début, s’était arrangé pour nous faire connaitre des surveillants. Bien sûr, nous évitâmes d’exagérer de cette facilité. Je regagnais cette tanière souvent très tôt pour ne pas risquer de faire de mauvaises rencontres le soir. Un peu plus tard, mes cousins Ali et Salem, des techniciens de Shell, me proposèrent de venir vivre avec eux dans le 17ème arrondissement (rue Léon Joste) pas loin de la Place des Ternes. C’est ce que je fis mais pas pour longtemps puisque grâce à eux et à leur entregent dans le milieu pétrolier, ils me trouvèrent un emploi dans le XII arrondissement avec un studio au-dessus de la station-service.

Le soutien appréciable de C.Barnnu

Le gérant de cette station, Christian Barnnu, était un ancien rapatrié de Tunisie suite à l’affaire de Bizerte. (Pour rappel, le président Bourguiba avait décidé de reprendre la souveraineté de la Tunisie sur la base de Bizerte; la France, comme à son habitude, a utilisé la force militaire présente en Tunisie pour se maintenir. Les  éléments de l’ALN présents à ce moment-là en Tunisie donnèrent un coup de main aux militaires Tunisiens)

Barnnu s’avèrera lui aussi être une bonne recrue pour nous; sa station servira de point de chute pour camoufler les véhicules de l’organisation, pour déposer les fonds et permettre souvent aux frères recherchés de trouver un gite pour la nuit avant d’embarquer pour l’Allemagne, le Maroc ou la Tunisie devenus incontournables dans le quartier du Faubourg St Antoine, Ledru Rollin.

Les marchands de meubles me connaissaient tous, je prenais soin de leurs véhicules qu’ils bichonnaient plus que leur maitresse. Mais cette notoriété commençait à me porter préjudice. Des éléments du groupe de choc armé, de la région du XII arrondissement qui ne dépendait pas de notre secteur, se sont fait interpeller par deux motards en maraude sur le Bd St Antoine. La réaction de ses éléments a été rapide; au lieu de présenter leurs papiers d’identité, ils ont tiré sur les policiers, l’un s’effondra, l’autre réagira à son tour puis a blessé mortellement un de nos éléments.

Le quartier généralement bien calme était devenu dangereux, il fallait que j’évacue une fois de plus les lieux. Mais pendant mon séjour, je ralliais rapidement le quartier Latin où je continuais à activer à l’aise. Nos intellectuels aimaient bien déambuler le long du Bd St Michel dans les deux sens à la rencontre de nouveaux visages ou encore d’informations sur les évènements du bled. Certains se retrouvaient au 126 Bd St Michel ex siège de l’Ugema, mais aussi au restaurant universitaire des étudiants Algériens très surveillé par la police. Les sorties ne se faisaient jamais individuellement, il fallait toujours sortir par groupe pour permettre aux permanents du FLN présents à l’occasion, de transmettre des directives ou pour différents contacts à prendre, de s’en aller et de se fondre dans la masse.

Ce quartier va connaître un peu plus de notoriété et cela grâce à la grande manifestation du 17 octobre 1961 que le FLN décida d’organiser. Cette action qui suscitera l’intérêt grandissant des médias internationaux apparaîtra aussi d’une certaine manière comme le prélude aux évènements de mai 1968 qui vont ébranler les institutions de la 5ème République et précipiter le départ du général de Gaulle du pouvoir.

 

ML Chikhi dit Babi

 

 

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25 août 1958 et 17 octobre 1961

Posté par imsat le 28 octobre 2022

Une fructueuse résonance internationale

 Mohamed Larbi CHIKHI dit Babi

Pour rester dans le sillage des années 55/56, évènements qui ont porté la lutte de libération au paroxysme de la guerre et son non-retour, les 25 août 1958 et 17 octobre 1961 vont constituer à leur tour des dates extrêmement importantes dans l’évolution de la conduite du combat libérateur.

Et elles le sont à plus d’un titre.

D’abord, elles marquent l’extension territoriale, stratégique et politique de la lutte de libération nationale.

En effet le combat devait absolument se propager sur le territoire de la France métropolitaine pour que son impact à l’international soit plus significatif.

Ensuite, il fallait faire en sorte que cela coïncide avec la chute de la 4ème République et le retour de De Gaulle au pouvoir dans le sillage duquel est née la 5ème République.

Il fallait par conséquent faire passer un message clair à De Gaulle et à la nouvelle direction politique française sur l’inéluctabilité de la poursuite de la guerre de libération nationale jusqu’à la victoire finale.

Enfin, s’agissant des manifestations du 17 octobre 1961, on ne dira jamais assez qu’elles ont largement contribué à hâter la fin de la guerre tout en prouvant l’engagement plein et entier de la Fédération de France du FLN, de ses cadres et militants, de ses sympathisants dans la lutte pour l’indépendance du pays.

Cette connexité stratégique n’a pas été le fruit du hasard, elle n’a pas surgi ex nihilo. Elle a été mûrement réfléchie par la direction du FLN dans le cadre global des conditions à consolider pour la poursuite et l’intensification de la guerre de libération.

Il fallait faire bouger les lignes à l’international. Voilà pourquoi les événements en question ont été marquants et ont influé sur le processus visant la fin de la guerre d’Algérie dans un contexte politique international favorable et propice à la décolonisation.

Concernant précisément le contexte international, il était en effet favorable à notre cause, et nous étions conscients, au sein de la Fédération, du fait que l’action armée, l’engagement sur le terrain militaire étaient devenus incontournables pour globaliser le dossier algérien et faire entendre la voix de l’Algérie combattante par tous les moyens disponibles.

La décolonisation devait désormais prendre forme sur tous les terrains (diplomatique, politique, militaire…) pour bien montrer que le mouvement y afférent était total et qu’il ne tolérait ni atermoiements ni recul.

Et aussi bien l’impulsion que l’initiative du processus devait revenir tout légitimement au colonisé qui affichait sa volonté de se libérer de ses « complexes » quant à l’utilisation des armes contre le colonisateur.

Il devenait donc absolument nécessaire de relever le défi sur le territoire même du colonisateur, en présence de son peuple qui, lui, assiste, médusé, à la manifestation de tant de courage et de bravoure de la part de nos commandos face à leurs ennemis malgré l’inégalité des moyens.

Les attaques de nos forces un 25 Août 1958 viennent également rappeler que la guerre ne fait que commencer sur un autre terrain, celui de l’épreuve de force, de l’affrontement direct sur un territoire que beaucoup croyaient sanctuarisé et inattaquable. 85 de nos éléments sont tombés en martyrs dans différentes attaques menées plusieurs jours durant contre des sites et objectifs stratégiques à travers le territoire français.

Cette offensive à caractère militaire mérite non seulement d’être mise en évidence et commémorée chaque année au titre du devoir de mémoire, mais elle gagnerait aussi et surtout à être traitée par nos historiens et universitaires.

Il s’agit d’expliquer avec force détails pourquoi et comment la jonction des stratégies internes et externes du FLN devait s’effectuer et donner lieu à des actions de type militaire.

Il était important de montrer de la détermination dans le processus de dissémination de la lutte de libération nationale, et de prouver concrètement que le discours politique et diplomatique du FLN se traduisait systématiquement sur le terrain de la lutte armée, y compris dans l’Hexagone.

Quant aux manifestations du mois d’octobre 1961, sous la direction du FLN, elles offrent encore une autre lecture a insérer dans le contexte de la lutte que nous menions déjà vers la lutte finale.

Étant entendu que les forces nationales et internationales avaient choisi leur camp, et que la bête était terrassée, vaincue par nos militants qui ont accepté de sortir ce soir du 17 octobre 1961 les mains nues, bravant le préfet Maurice Papon et la répression qu’il a ordonnée. Ce fut sa dernière erreur,

Le fleuve où il croyait pouvoir dissimuler sa perfidie, continue à briser le silence en rappelant aux uns et aux autres « qu’ici on noie les Algériens » et qu’au Vel d’Hiv, en 1958, la rafle des Algériens a laissé les traces indélébiles des méthodes nazies, contre les juifs en juillet 1942. Les supplétifs de l’époque vont exercer les mêmes méthodes contre les Algériens au même endroit et partout où ils se trouvent.

 

 M.L CHIKHI, ancien détenu et permanent de la Fédération de France du FLN  (1957-1962)

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Manifestations du 17 octobre 1961: Une préparation minutieuse

Posté par imsat le 16 octobre 2022

Manifestations du 17 octobre 1961
Mohamed Larbi Chikhi dit Babi
En réponse au Préfet de Paris, Maurice Papon,  qui avait instauré le couvre-feu pour les « Français musulmans » à partir de 20h, la décision fut prise par les responsables de la Fédération de France du FLN d’organiser une manifestation à Paris après accord du GPRA.
C’était évidemment facile à dire, mais la perspective de sa concrétisation sur le terrain paraissait un peu compliquée.

Nos militants et sympathisants, pour la plupart ouvriers, sortis de leur quartier, étaient en effet perdus, ils ne connaissaient en général qu’une seule ligne de métro ou un trajet en autobus qu’ils empruntaient régulièrement pour aller travailler et rentrer le soir.

Aussi, leur demander de prendre le métro et de changer de station et d’itinéraire, n’était a priori pas possible.  En tout cas, c’était compliqué et risqué.

Quand ils s’aventuraient dans d’autres quartiers, ils s’arrangeaient pour se faire guider par quelqu’un qui connaissait l’itinéraire. C’était le cas pour aller à Barbès ou souvent aux Puces, Porte de Clignancourt ou d’autres quartiers où résidaient des membres de leur famille.

Un travail considérable en amont des manifestations  

Commence alors pour nous un travail de préparation et de sensibilisation des différents responsables qui vont encadrer cette manifestation.

La police est sur les dents, elle multiplie les rafles, les perquisitions, les arrestations. Les cadres de la fédération FLN sont détenus pendant plusieurs semaines au Centre de Vincennes puis libérés au bout de quelques jours pour la majorité d’entre-eux.

Malgré les risques encourus, il fallait à tout prix expliquer le Ba-Ba de cette manifestation et surtout la garder secrète. Nos cadres se déployèrent dans les quartiers de la wilaya 1 qui regroupait les 13è 14è 15è et 5è arrondissements.

Le point de ralliement et l’itinéraire de la manifestation (Gare du Luxembourg comme point de départ de la manifestation-Boulevard St Michel-Pont St Michel et continuation jusqu’à la préfecture de Police) furent gardés secrets jusqu’à la dernière minute.

Les consignes sur l’absolue nécessité d’entourer les préparatifs de la manifestation d’une discrétion sans faille furent scrupuleusement respectées à tous les niveaux de l’organisation. Le succés de la manifestation en dépendait largement. Nous en étions tous conscients.

Le matin du 17 octobre, rendez-vous est pris avec le comité du groupe intellectuel au café le Départ, rue Gay Lussac.

La contribution des fonctionnaires « Français musulmans »

Notre force de frappe pour la journée reposait sur les fonctionnaires « Français musulmans », des différentes administrations françaises.

Ces fonctionnaires étaient structurés dans le groupe intellectuel avoisinant plus de 150 cadres. Il fallait à tout prix veiller à rapporter des informations précises et utiles et s’assurer en particulier que les services de police n’avaient pas vent de la manifestation.

Jusqu’à 19 h, rien n’avait filtré. Le pari était gagné.

Libérés de cette mission, nos gars regagnent leurs domiciles. (Les cadres n’ont pas le droit de manifester pour ne pas destructurer l’organisation en cas d’arrestation)

Avant de m’éclipser à mon tour de la réunion, j’ai décidé de descendre le Boulevard St Michel jusqu’au croisement du Bd St Germain des Près.

En face de moi, les premières vagues impressionnantes libérées par la bouche du métro St Michel pressent le pas pour arriver à la gare du Luxembourg, point de départ de la manifestation.

A ce moment précis, un panier à salade descend vers la préfecture de Police, effectue une manœuvre sur place pour rejoindre à nouveau le commissariat du Panthéon et donner l’alerte.

Moi-même, j’ai dû battre en retraite et emprunter la rue Champolion, avant de déboucher sur la place de la Sorbonne où j’attendis que la manifestation démarre pour me permettre de rallier la gare du Luxembourg, aux alentours de 21 h.

La rame de métro était à l’arrêt, en attente des instructions sans doute. Ce fut la dernière. Plusieurs autres cadres se trouvaient dans le même wagon, je fus le seul à descendre à Sceaux. Nous avions eu de la chance.

Les jours d’après, nous nous sommes consacré avec d’autres cadres à recenser les dommages occasionnés à l’organisation par la répression qu’a déclenchée Maurice Papon contre nous.

Une répression féroce

A aucun moment, nous n’avions imaginé le nombre élevé d’arrestations ni hélas celui très important des disparus.

En ce qui concerne le nombre de morts, nous n’avions à ce moment-là aucune information précise. Le communiqué du Ministère de l’Intérieur annonce 3 morts.

Il fallait attendre que le fleuve (La Seine) nous rende les corps et que des enquêtes soient diligentées auprès de l’institut médico légal pour nous rendre compte de l’incommensurable catastrophe, un véritable génocide.

Les nombreux blessés étaient transportés par des bénévoles vers les hôpitaux ou des endroits sûrs, ce qui a permis d’éviter les liquidations physiques sur place.

Un rapport détaillé fut rédigé par le chef de Aamala (super zonal), Mohamed Ghafir dit Moh Clichy, rapport d’ailleurs repris par nombre d’historiens étrangers qui ont relaté cette répression aveugle, sanglante et complètement disproportionnée par rapport aux enjeux ; d’autant qu’a cette date les jeux étaient faits, nous étions à cinq mois du cessez-le-feu.

La répression à laquelle va se livrer le Préfet de Police, couvert, faut-il le rappeler, par le Premier Ministre Michel Debré et le ministre de l’Intérieur Roger Frey, dépasse en horreurs tout entendement humain.

Les informations des médias français avaient commencé par relativiser l’ampleur de la manifestation, alors que le cœur de Paris était occupé de même que les grands Boulevards – Place de l’Opéra – Place de la Concorde –vers Matignon – Pont de Neuilly etc…

L’histoire retiendra que cette répression a fait des milliers de blessés et entre 200 et 300 morts parmi les manifestants algériens, tel que rapporté par l’historien Jean Luc Einaudi dans son livre La Bataille de Paris : 17 octobre 1961, consacré à l’évènement, après plusieurs années d’enquêtes acharnées. Ces chiffres sont attestés depuis, par la plupart des autres historiens sérieux qui ont travaillé sur la guerre d’Algérie.

Mais des deux côtés, il ne fallait pas lâcher la pression.  L’OAS inquiétait au plus haut point le gouvernement français qui savait que cette organisation jouait sa dernière carte.

Ouvrir les archives et éclaircir les crimes de la police de Paris

Je ne vais pas refaire l’histoire des manifestations du 17 octobre. Tout ou presque a été dit, écrit et filmé sur cet événement historique qui a ébranlé les fondements de la République Française.

Il n’y a plus rien de fondamental à ajouter, hormis au sujet des archives à ouvrir et qui doivent également apporter des éclaircissements absolument incontournables et essentiels sur les crimes commis de sang-froid par la police de Paris dans la cour de la préfecture de police et lors de l’incursion dans les appartements du préfet Papon, comme rapporté déjà par la presse française de l’époque.

Longtemps après les manifestations, les partis politiques de gauche et les syndicats organisèrent une manifestation de solidarité avec le peuple Algérien et pour la paix immédiate, au cours de laquelle sont morts huit manifestants à la station de Métro Filles du Calvaire, massacrés par les gardes mobiles.

Leurs obsèques donnèrent lieu à d’autres manifestations impressionnantes, cette fois de citoyens français. De fait, en cette année 1961 et à quelques encablures du cessez-le-feu, nous venions de procéder à l’enterrement de la politique et des stratégies françaises sur l’Algérie. Nous mettions ainsi fin aux rêves que cultivaient les partis politiques français partisans de l’Algérie française.

Mohamed Larbi CHIKHI dit Babi

Permanent de la Fédération de France du FLN

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Août 1958…L’autre Vél d’Hiv

Posté par imsat le 24 septembre 2022

Lettre ouverte à monsieur Emmanuel Macron

Président de la République Française

Monsieur le Président, la commémoration des 80 ans de la rafle du Vél’d’hiv et l’hommage que vous avez rendu aux victimes juives forcent le respect.

Un tel « fardeau » pèse de tout le poids de la mémoire de chacune des victimes raflées et écrasées par la barbarie nazie jusqu’au dernier souffle de leur vie.

Vous avez prononcé des mots forts sous forme de promesses : « nous continuerons de la rappeler contre l’oubli, nous continuerons de l’enseigner contre l’ignorance, nous continuerons de la pleurer contre l’indifférence, nous continuerons d’en sonder les racines profondes et les ramifications nouvelles contre les résurgences du mal et nous nous battrons, je vous le promets, chaque petit matin car la France s’écrit par un combat de résistance et de justice qui ne s’éteint jamais».

Ces mots ont réveillé en moi le souvenir de ma propre détention. Oui, j’avais 18 ans quand je fus enfermé ainsi que des milliers de mes compatriotes, pendant des semaines, dans ce maudit lieu où résonnaient encore les cris des femmes et des enfants juifs avant leur déportation vers les camps d’extermination dans des wagons à bestiaux.

Le 25 août 1958, le FLN décide de déclencher des opérations commandos sur des cibles essentiellement stratégiques et militaires en métropole avec pour objectifs : desserrer l’étau sur les maquis en Algérie, diminuer la pression sur les populations, faire bouger les lignes sur le plan international et éveiller les consciences en métropole.

Surprise par les actions commandos et le retentissement international qu’a eu la destruction des installations pétrolières de Mourepiane, de la Cartoucherie de Vincennes, des Commissariats de police et de la base navale de Toulon, la police française va laisser libre court à sa violence et à sa haine du «bougnoule».

Ordre fut donné de rafler les Algériens à la sortie des métros, à la descente des bus, sur les boulevards, dans les foyers, dans les usines, dans les cafés…

Pendant des jours et des nuits nous fûmes entassés sur la piste du Vélodrome d’Hiver. Cette détention fut évidemment des plus pénibles. Le toit en verre sous le soleil d’août rendait l’air suffocant et le sol aussi chaud que le magma du Vésuve. Pas d’ombre où s’abriter, des jours à dormir à même le sol et à manger debout. Les sanitaires étaient pris d’assaut.

A force de suppliques et de cris, les gardes mobiles ont fini par ouvrir le toit une fois par jour pour nous permettre de respirer, et des espaces nous furent libérés par l’allégement du dispositif de surveillance.

Parmi nos compatriotes raflés, se trouvaient des fonctionnaires « français musulmans » qui furent vite libérés, ce qui leurs permit d’alerter l’opinion publique sur nos conditions de détention. Des familles ont commencé à affluer devant le Vél’d’hiv, créant attroupements et nuisances.

Certaines apportaient des vêtements, des médicaments, des biscuits ou autre nourriture.

Ces familles avaient été dirigées vers ce lieu par les commissariats de leurs quartiers. Des inspecteurs de police venus, munis de leurs fichiers, pour séparer le bon grain de l’ivraie, n’ont rien pu faire dans ce chaos.

Les élus locaux firent pression pour éviter au quartier un autre drame, la rafle de juillet 42 était encore fraîche dans les mémoires. Dans ce quartier habitaient aussi des juifs déportés.

Quelques jours plus tard, commencèrent alors les premiers convois d’expulsés vers l’Algérie, où ils furent internés dans des camps, pour la plupart jusqu’à l’indépendance.Quant à moi, je faisais partie d’un autre groupe. Nous eûmes droit, d’abord dans une première étape au gymnase de Jappy, pour nous voir signifier par des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur notre inculpation et la décision de nous incarcérer dans des camps militaires érigés spécialement pour cette opération, les prisons étant pleines.

Ainsi le 3 octobre 1958 à 10 h du matin, après des semaines d’une vie de chien, nous voilà donc transférés vers les camps du Larzac (Aveyron), de Thol (l’Ain), de Saint Maurice L’Ardoise (le Gard) et, pour ce qui me concerne, de Vadnay (La Marne).

Nous étions menottés trois par trois, reliés aux poignets de deux policiers.

Une fois dans le car, les policiers attachèrent les menottes à des mains courantes spécialement aménagées à l’intérieur du car. Ce trajet fut interminable avec un seul arrêt dans une caserne pour arriver tard dans la nuit à Vadnay.

Monsieur le Président « je vous écris du Vel d’hiv, de la faim, de l’attente et de la pagaille, des maladies, de tout l’enfer déshumanisant du confinement»[1] pour vous demander non pas un geste de repentance mais un acte de responsabilité, un geste fort pour rappeler que des milliers d’Algériens, personnes âgées, adolescents, humbles ouvriers, fonctionnaires sont également passés par ce lieu.La destruction du Vél’d’hiv en 1959 n’y changera rien, l’histoire de ce sinistre endroit nous appartient autant qu’à tous ceux qui y ont souffert.

Et parce que le vent du silence est partout le même, au nom des Raflés d’août 1958 victimes de l’arbitraire, au nom du devoir de mémoire, au nom du chantier colossal qui s’ouvre devant les historiens algériens et français pour établir les faits, je vous demande de rendre accessibles toutes les archives de la préfecture de police de Paris dirigée à l’époque par… Maurice Papon.

Mohamed Larbi CHIKHI dit Babi, ancien détenu et permanent de la Fédération de France du FLN

(1)Karen Taieb, Je vous écris du Vél’d’hiv. Les lettres retrouvées, Paris Robert Laffont, 2011.

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