L’Ariane de Sahraoui (Batna, 1960-1961)

Posté par imsat le 19 septembre 2009

L’Ariane était élégante, majestueuse, brillante…

Tout en elle attirait l’attention.

Sahraoui l’entretenait au jour le jour, il l’astiquait constamment, il la chouchoutait devrais-je dire.

Au reste, je ne le voyais pas faire autre chose quand je passais devant la station de taxis où il garait son véhicule, non loin du théâtre de la ville.

Sahraoui était taxieur à Batna;  c’est lui qui nous accompagnait quand nous voulions aller à Khenchela ou à Béjaia pendant les vacances.

Nous démarrions toujours à l’aube; je n’aimais pas les voyages du matin; ils me donnaient la nausée et des maux de tête.

Je sortais le premier de la maison;  il était déjà là en train de procéder aux ultimes vérifications du moteur.

L’Ariane était confortable.

Sahraoui conduisait prudemment; il ne parlait que pour dire des choses pratiques et utiles. Il passait les vitesses de façon précautionneuse; ses manoeuvres étaient posées et rassurantes. Je trouvais que sa manière de conduire ressemblait beaucoup à celle de mon oncle Saadi dont la 203 gris-clair était, elle aussi, impeccablement tenue.

Sahraoui était aux petits soins avec nous, s’arrêtant là où il fallait et quand il le fallait, surtout durant le trajet Batna-Béjaia sinueux en certains endroits et plus long que celui, linéaire, de Batna à Khenchela.

En me remémorant le brave homme, je revois également les enjoliveurs de son véhicule; eux aussi brillaient comme le reste de l’Ariane.

Un jour, je m’étais inquiété de le voir reprendre la route juste après nous avoir conduits à Béjaia, rue Lesca, chez mon oncle Si Salah Boumahrat.

Je m’étais demandé comment il pouvait repartir sans s’être reposé ni alimenté, alors que mon oncle l’avait convié à déjeuner.

J’étais même un peu triste de le voir s’en aller dans de telles conditions.

Lamine Bey Chikhi

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La Verdure (Batna 1962-1963)

Posté par imsat le 16 septembre 2009

J’allais humer l’odeur de la terre mouillée du côté de La Verdure.

Là-bas, la prairie s’étalait à perte de vue. Aujourd’hui, quand j’en ai vraiment envie, j’essaie de reconstituer de mémoire ce qu’il en reste.

Il arrive que la réminiscence se déclenche puis se structure autour d’un paysage plus ou moins ressemblant vu à la télévision.

Certes, je pouvais aller ailleurs pour être à proximité de la nature, par exemple sur la route menant à Constantine ou celle de Tazoult (ex Lambèse), ce que je faisais de temps à autre.

Mais je trouvais La Verdure et ses alentours particulièrement attrayants, peut-être parce que la végétation y était luxuriante; peut-être aussi à cause d’un certain virage que je me plaisais à emprunter à bicyclette parce qu’il me donnait des sensations vertigineuses que je pouvais contrôler.

Le ruissellement de l’eau le long de la route qui débouche sur celle de Biskra est encore dans ma tête. En parler me permet de le visualiser, de l’entendre presque et même de capter un peu ce qui s’en dégageait.

Un soir, à Alger, tandis qu’un vent frais soufflait sur la ville, j’eus l’impression de plonger dans  cette atmosphère génératrice d’émotions que l’on ressent autant dans les tripes que dans les neurones.

Lamine Bey Chikhi

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Brajs, kâaks, makrouds…

Posté par imsat le 15 septembre 2009

Ce qui m’intéressait, c’était le processus lié à ces gâteaux, l’ambiance qui régnait autour de leur préparation.

Il y avait aussi, pour certains d’entre nous, le privilège, le bonheur de goûter aux premiers gâteaux cuits, chauds, encore fumants.

Ensuite, venait la dégustation en groupe autour du café de l’après-midi.

Enfin, plaisir suprême, plaisir d’une autre dimension, selon la saison : quand, quatre ou cinq jours après, il ne restait plus que quelques brajs, quelques makrouds ou des kâaks que MA croyait toujours avoir mis à l’abri de notre tentation, dans un coin « secret » du buffet. Il s’agissait des derniers gâteaux, ceux dont on aurait dit qu’ils avaient mûri avec le temps, atteignant une qualité supérieure qui les distinguait nettement des premiers et dont je me régalais pleinement.

Lamine Bey Chikhi

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Ah, si les choses étaient restées en l’état !

Posté par imsat le 12 septembre 2009

Quand je repense à l’insouciance qui a marqué certaines tranches de vie, je ne la lie plus à l’enfance perçue comme une phase autonome de l’existence, je veux dire que je ne la considère plus seulement comme un dérivé naturel ou un élément constitutif de l’enfance.

J’y associe de plus en plus l’image que les autres (les proches) me renvoyaient.

Les adultes d’autrefois ne me paraissaient pas crispés, ils étaient plus enclins à rire, plus courageux aussi que ceux d’aujourd’hui.

Il ne me semble pas creux de rappeler que le mot stress n’existait pas.

En le disant, je revois mes oncles, mes grands cousins, enfin certains d’entre eux, toujours rassurants sinon par la parole du moins par une présence ou plutôt une visibilité.

Je me dis aussi que la vie nous était agréable parce que simplement nous étions tous au même endroit.

Ils étaient encore tous là, à Batna. Il en découlait chez les enfants que nous étions un sentiment de protection et une exclusion naturelle de l’inquiétude.

Il y avait mon grand-père (jeddi), Nanna, mon père, mes oncles, mes tantes…

Il y avait d’autres membres de la famille non loin de là, à Khenchela, Constantine, Béjaia, Annaba.

En vérité, c’était moins une question de nombre que de constance, de qualité, de solidarité. C’était aussi une proximité culturelle, une densité, un art de vivre.

A cette époque, tout paraissait établi pour l’éternité. Jamais l’idée que cet équilibre disparaîtrait un jour ne m’avait traversé l’esprit.

Ah, si les choses étaient restées en l’état !

Pourtant, c’est parce qu’il y a eu des décantations, des départs, des disparitions, des exils, une déstructuration de la tribu que le passé se retrouve aujourd’hui impliqué dans toute sa splendeur à travers des interférences visant en définitive à combler des manques, à atténuer l’inconfort et les vicissitudes du temps présent.

Lamine Bey Chikhi

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Nenna (Chikhi Djouher, Batna 1962)

Posté par imsat le 5 septembre 2009

Nenna, ma grand-mère paternelle, était toujours contente de me recevoir.

Quand j’allais la voir, c’était souvent pour lui apporter quelque mets et de la galette (rekhssis) préparés par Mà. Elle me parlait en kabyle mais je ne faisais pas l’effort de comprendre ce qu’elle me disait; parfois, je présumais à partir de certains recoupements que ses propos concernaient directement ou indirectement Mà sans cependant en appréhender toute la teneur.

Je me contentais d’approuver ses paroles en répondant à chaque fois : « heh » . Je prenais d’ailleurs délibérément l’accent kabyle en prononçant le mot. Cela m’amusait un peu de voir que Nenna croyait, en apparence en tout cas, que j’assimilais ce qu’elle disait; elle ne cherchait jamais à en avoir la confirmation; elle poursuivait au demeurant son monologue comme si de rien n’était.

Pour moi non plus la question ne se posait pas; je rendais visite à Nenna, je lui remettais ce dont Mà me chargeait en m’imprégnant de l’atmosphère générale dans laquelle je la trouvais; elle me parlait, je la regardais parler, je la regardais du reste plus que je ne l’écoutais, je faisais attention aux traits de son visage, à ses rides, à ses joues creuses; elle me paraissait détendue en dépit de sa relative solitude après le décès de Jeddi en avril 1961; c’était cela l’essentiel.

Lorsque Mà me demandait de lui rendre compte de mes conversations avec Nanna, je répondais systématiquement : « elle m’a dit plein de choses mais je n’ai pas tout compris… ».

Avec Nenna, c’était presque toujours ainsi. Elle me parlait de choses ordinaires. Il ne me paraissait pas important d’en saisir le contenu; elle semblait sereine en me parlant tandis que mon regard se posait parfois sur le vieux figuier dont les feuilles recouvraient partiellement la toiture de la buanderie.

Une seule fois ma visite à Nenna se démarqua de toutes les autres.

Ce fut le jour où, alors que je prenais congé d’elle, Nenna me mit délicatement dans la main un billet tout neuf de 5 francs en me recommandant de n’en parler à personne.

J’interprétais cette mise en garde formulée avec quelque insistance mais sur le ton de la gentillesse comme la traduction d’une espèce de privilège dont j’étais le seul à bénéficier parmi les enfants de la famille.

Pendant longtemps, ce « secret » que j’avoue avoir partagé spontanément  avec Mà, me permit de me sentir avantagé par rapport aux autres.

Je ne m’étais jamais interrogé sur la réalité du caractère exclusif du geste de Nenna ni sur les raisons qui la conduisirent ce jour-là à me donner 5 francs en me priant  de faire en sorte que cela reste entre nous.

Je n’ai toujours pas demandé à Ferid, Mourad et Yazid s’ils profitèrent de la même libéralité de la part de Nenna…

Lamine Bey Chikhi

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Ce qui reste de ce qui n’est plus

Posté par imsat le 30 août 2009

Il y a encore bien  des choses à dire du passé; des choses dont la portée émotionnelle est intacte, inépuisable. Je le sais, je le sens !

Il y a l’enfance certes, mais pas seulement.

Il y a aussi les transitions.

J’aime certaines phases des processus transitionnels. Comment les ressent-on ?

Il y a des transitions terriblement régressives à l’instar de celle que j’observe de la fenêtre de ma chambre depuis quelques années, mais il y a ce qui a existé juste avant la chute. Avant la rupture du cordon ombilical.

La fin d’une époque peut inciter celui qui le souhaite à faire preuve d’une certaine imagination pour qu’il continue à en profiter. Il s’agit dans cette optique d’activer les instruments de la rétrospective, y compris après l’instauration ad vitam aeternam de la médiocratie et de sa chape de plomb sur la société.

Capter, saisir, rattraper ce qui n’est plus ou plutôt préserver ce qui reste de ce qui n’est plus ?

Une atmosphère, une douceur de vivre, des couleurs, les lampions de la pépinière de Batna un certain mois de juillet, des images, des tailleurs pied-de-poule portés à la Lauren Baccal par des algériennes; mais aussi des fragrances, des rencontres, des visites, des sourires, des sonorités, des postures, des chansons de Jean Ferrat, Serge Reggiani, une façon de converser, de se regarder dans un miroir, d’enfiler une chemise (blanche), un blazer…

En partant, ils ont emporté beaucoup de ce qui me manque aujourd’hui.

Ce sentiment que j’aurais voulu circonscrire à un niveau strictement personnel se retrouve connecté, bien malgré moi, à des considérations extra individuelles, générant ainsi le risque d’une interprétation erronée de ma nostalgie.

L’autre jour, j’étais heureux de dire à MA, à propos de certains souvenirs, que la phrase : « …en partant, ils ont emporté beaucoup de ce qui me manque aujourd’hui « , me plaisait énormément, que je la trouvais juste, sincère et vraie.

MA a fait la moue.

J’ai anticipé ce qu’elle voulait me faire remarquer en lui précisant que je ne songeais pas particulièrement à la dimension politique d’une époque. La position de MA est restée mitigée.

Je lui ai alors indiqué que ceux qui connotaient péjorativement le concept de nostalgie étaient dans l’incapacité de reconnaître à l’individu le droit d’isoler le souvenir de son contexte, de se l’approprier parce qu’il est sien, d’éprouver du plaisir à se remémorer les moments agréables du passé en dépit de tout et d’abord des controverses de l’histoire.

Lamine Bey Chikhi 

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Sellel Legloub

Posté par imsat le 17 août 2009

Il est persuadé que sa quête de la sieste porte sur quelque chose de vital. La sieste certes mais aussi, au-delà de la sieste, la recherche d’un certain vide mental, celui que seul pourrait lui procurer le calme des après-midi d’automne dans un endroit tranquille d’un pays tranquille, pour qu’il ne sombre pas dans la détestation totale.

Mais tout passe t-il par la sieste ? Lui, en tout cas, en est convaincu surtout depuis qu’il a lu deux ou trois articles relatant les bienfaits de la sieste tant pour le cerveau que pour la mémoire.

Sa sieste à lui relève du fantasme. Il en rêve encore.

Rue Latrol où il réside, c’est l’enfer ! Les nuisances sonores y sont devenues quotidiennes ces dernières années; aujourd’hui, il parvient même à les distinguer nettement les unes des autres.

Bruits de chignole, de marteau, de tronçonneuse, bruits dérivés des bruits de base, excroissances de bruits, rien n’échappe à la typologie qu’il a dû apprendre à élaborer pour faire face autant que faire se peut à la fureur ambiante.

Il ne cesse de répéter à ses proches qu’il reste à la recherche de la sieste de l’enfance, celle à laquelle ses parents le contraignaient, ainsi que ses frères et soeurs, pendant les grandes vacances, à la fin des années 1950.

Pour les dissuader de sortir à l’heure de la sieste, on leur parlait de Sellel Legloub (l’arracheur  de coeurs, une sorte de croque-mitaine), on leur disait qu’il rodait dans le quartier, précisément à ce moment-là.

Il y avait donc l’épouvantail de Sellel Legloub que sa mère commençait à leur agiter dès les premiers jours de juillet; mais il y avait aussi le silence absolu de la rue Beauséjour qui ne faisait que crédibiliser davantage la façon dont on leur racontait l’histoire.

La sieste apparaissait ainsi comme un refuge et un rempart contre le monstre.

Lamine Bey Chikhi

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Regards hagards…

Posté par imsat le 12 août 2009

Les regards à la fois hagards, froids et agressifs que je croise me paraissent rompre fondamentalement avec ceux que j’avais coutume de voir, il y a une vingtaine d’années ou peut-être un  peu plus.

Hagards, froids, agressifs ? je ne sais si ces qualificatifs sont appropriés.

Des regards en tout cas étranges qu’on vous lance comme si vous étiez un intrus, un être dérangeant, bizarre.

J’ai pris conscience de ce phénomène et de sa “centralité” dans la société en 2001.

Novembre 2001, inondations de Bab El Oued : 750 morts.

Dans une de nos chambres, une infiltration d’eau : je monte voir le voisin du dessus;  des femmes ouvrent la porte,  je leur explique la situation en leur demandant même de venir constater de visu les dégâts. Elles consentent à venir voir.

Elles regardent le plafond comme si de rien n’était. 

 ” Excusez-nous, dit la mère, ce sont des parents à nous, ils étaient à Bab El Oued; ils sont venus prendre une douche chez nous…” Puis plus rien, aucune autre parole, aucun regret ni aucune  expression de désolation; les autres femmes, au nombre de trois, avaient précisément ce regard dont je parlais plus haut. Un regard absent, sec, en même temps accusateur, étonné, mais d’un étonnement en arrière-plan dont il vous faut deviner le pourquoi, les origines. Un regard qui vous fait oublier votre position de victime et vous incite à vous poser toutes les questions du monde pour comprendre ce qui s’y cache.

Eh bien, aujourd’hui, je ne vois que cela dans la ville.

Hier, devant un des guichets de la poste, le jeune homme qui se trouvait à ma gauche m’a  toisé de la même façon, sans motif apparent; je l’ai regardé moi aussi mais de manière détendue, il était de profil, je n’ai rien perçu d’intelligible; la préposée a esquissé un regard interrogateur dans sa direction; je me suis demandé si le jeune homme n’était pas sous l’emprise de quelque psychotrope.

Je n’ai pas trouvé de différence entre sa façon de me regarder et celle de mes voisines le jour des inondations de Bab El Oued.

C’est une fracture totale et, me semble t-il, définitive entre ces regards et ceux de la fille aux yeux océaniques ou encore ceux, fascinants, de cette assistante qui assurait  nos travaux dirigés en droit international privé, en 1974…

Lamine Bey Chikhi

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Pouvoir écrire comme on parle

Posté par imsat le 11 août 2009

11 août, 2009 par imsat

Batna, la veille de l’Aid El Fitr, les plateaux de makrouds que des jeunes femmes à la démarche assurée portaient sur leur tête jusqu’à la boulangerie du quartier.

Pourquoi certaines images plutôt que d’autres ?

Comment expliquer le primat de certains souvenirs ?

On devrait écrire comme on parle.

Ecrire des phrases incomplètes : une odeur de fourrure, celle des canadiennes que nous enfilions durant les rudes hivers batnéens.

Peu après 1962, la kachabia succéda à la canadienne.

Marie-Thérèse, je la voyais comme un personnage magique, enchanteur. J’en ai entretenu le souvenir à travers une de ses photos trouvées dans l’album familial.

Un peu plus tard, entre 1963 et 1965, ce qui n’avait plus rien à voir (dans les faits, pas dans la mémoire) avec ce que symbolisaient les filles de la garde mobile, le bien être intégral que nous ressentions quand, après le bain, nous nous relaxions, allongés sur les matelas mis à notre disposition dans la salle de détente du hammam situé face à la maison de dada El Hachemi, tout en sirotant une limonade bien fraîche.

Ouanassa : que vient-elle faire ici ? Je crois que c’est à cause de ce que m’a dit MA au sujet des bonnes que nous avions dans les années 50-60.

Les institutrices : Mme D et les jupes blanches qu’elles portait;  Mme A et son sourire lumineux…

Lamine Bey Chikhi

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Réminiscences

Posté par imsat le 11 août 2009

2009-Aug-10 – S’extraire du chaos

Tout à l’heure, il a eu le sentiment que rien ne pouvait changer, que tout était irrémédiablement dans l’impasse.

Il a bien essayé de relativiser les choses en se demandant si la canicule d’aujourd’hui n’exacerbait pas sa colère, ne brouillait pas sa vision. En vain.

La chaleur moite qui plombe Alger depuis maintenant plus de deux mois n’a pas grand chose à voir avec ses impressions. Peut-être l’incite t-elle à grimacer un peu plus que de coutume lorsqu’il observe certaines scènes de rue. Mais elle n’explique pas les sensations de désarroi que provoquent parfois en lui  tel ou tel fait divers, telle ou telle posture des gens.

Elle ne lui permet pas non plus de comprendre les mêmes sensations éprouvées soit devant les fastfoods qui ne désemplissent jamais ou à la vue de ces femmes en hidjab ou en blue jean faisant la chaine devant une boutique de la rue Didouche Mourad à 13h pour des soldes improbables, alors que le soleil a atteint son intensité paroxystique.

En voyant inscrit le mot soldes sur la vitrine du magasin, il s’est souvenu de ses discussions avec Jouda sur la notion de prix coûtant et les risques d’arnaque qu’elle pouvait véhiculer. Quant au caractère fictif des soldes, s’est-il dit, mieux vaut ne pas y penser.

Au surplus, qui s’en soucie vraiment ici ?

Fort heureusement, il y a encore à exhumer bien des images d’autrefois, à découvrir de multiples possibilités de décryptage, une nouvelle lisibilité du «   temps perdu « .

Les images ne changent pas dans l’absolu. Elles appartiennent certes au passé mais Il ne parle pas du passé comme d’une période révolue.  Il n’aime pas le mot révolu. Il songe simplement à une ligne de démarcation nécessaire entre les époques.

Reste que le présent parce que vecteur d’un nihilisme d’un type nouveau, donne aussi aux images considérées une seconde vérité, une autre vérité.

Il ne s’agit pas de se remémorer ces images uniquement pour se faire plaisir; elles devraient conduire à une recherche du sens pour au moins limiter les dégâts collatéraux d’un certain présent. 

Un présent réceptacle-exutoire de formes de violences inédites, pénibles, insupportables.

Dans l’atmosphère suffocante d’Alger, la boîte de Pandore n’est pas ouverte qu’à moitié, elle est béante !

La récupération de quelque fragments du passé, c’est un réflexe d’auto défense face à une déliquescence quasi générale.

En définitive, relater ce qui fut, c’est tenter de s’extraire du chaos de la cité en prenant le temps de regarder dans le rétroviseur.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Aug-4 – Jean-Paul A (Batna 1960-1962)

Jean-Paul A était toujours le premier de la classe, discipliné, bien habillé, bien coiffé et très courtois.

Il était d’une intelligence supérieure.  Pour nous, c’était un génie.

Il forçait ainsi le respect et suscitait l’admiration.

Il avait une façon bien à lui de poser ses affaires sur la table;  il y procédait dans un ordre impeccable et avec une régularité de métronome.

Je l’observais discrètement.

Etais-je le seul à le faire ?

En tout cas, j’avais fini par intégrer le visionnage de ce rituel dans ma manière de m’installer en classe.

Jean-Paul ne changeait jamais rien à son habitude que je qualifierais de méticulosité artistique du compétiteur de haut niveau.

Je percevais sa « mise en scène » comme le prélude pour lui à une journée de réussite, de bonnes notes et de satisfecit appuyés de M.Arouas, le directeur de l’école Jules-Ferry, qui nous enseignait le calcul.

Je ne me rappelle pas avoir vu un jour Jean-Paul contrarié, en colère ou en conflit avec les autres.

Etait-ce un trait de son génie ?

Ou alors faut-il simplement considérer la sérénité et l’assurance dont il faisait preuve comme le corollaire logique du génie en général ?

Jean-Paul était généralement concentré sur les exercices que  M.Arouas nous donnait à faire sur le champ et qu’il terminait toujours bien avant les autres. Il pouvait aussi se montrer très attentif à une leçon de grammaire.

Jamais personne ne put vraiment lui disputer sa pole position.

Francis B était resté son éternel outsider, en dépit de sa volonté et de ses potentialités.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Aug-2 – Le livreur de croissants

C’était l’époque où le printemps existait vraiment, se distinguant nettement des autres saisons.

C’était aussi le temps où le quartier s’appelait Beauséjour et portait encore bien son nom.

7h30 du matin, on sonne à la porte. J’ouvre.

La camionnette de marque Citroën est stationnée devant la villa.

Un homme souriant, portant une blouse blanche et une toque me dit bonjour puis il me tend une corbeille remplie de croissants tout frais, en m’indiquant qu’il travaille à la boulangerie Meguelatti.

Je le connaissais de vue.

C’était le premier jour. Il y en eut d’autres durant les années 1962 et 1963.

Mais je me souviens surtout du premier.

Ce sont d’abord des couleurs qui me sont restées dans la tête : le bleu apaisant du ciel, le beige clair de la camionnette, le blanc des habits du livreur de croissants.

J’ai aussi mémorisé le silence de la rue et visualisé l’immobilité environnante.

Sensation de bien-être, harmonie de couleurs, fluidité de l’air, bonhomie du livreur…

Tout était synchrone.

Les images et les impressions étaient  dans une osmose telle qu’elles me paraissaient exclusives, uniques, exceptionnelles.

Je ne me rappelle pas avoir vécu un autre vrai printemps ni scruté un ciel aussi bleu que celui de cette fameuse première fois où on nous livra des croissants à domicile.

Lamine Bey Chikhi

 

• 2009-Jul-29 – La substantifique moelle

Plus je pense au parcours de mon père et plus je conforte nombre de mes convictions sur ce que signifie l’humain.

Je parviens aussi à fonder la marginalisation dans laquelle j’ai toujours tenu la dimension matérielle de ma  perception de l’individu.

Ce n’est pas seulement ce que mon père a fait qui me séduit, mais ce qu’il a été.

Ce qui m’intéresse, ce qui m’attire au fond et en dernière analyse dans son évolution, quand les décantations ont été faites, relève des valeurs, de la morale.

Je n’hypertrophie pas cet aspect;  je n’ai pas besoin de le faire;  il est objectif;  ce qui le valide, c’est ce que me donne à voir son extrapolation au temps présent, aux gens d’aujourd’hui.

Selon MA, même le sens des affaires qu’il avait développé au plus haut point, il l’avait totalement apprivoisé, le maintenant dans sa sphère originelle, si bien qu’il n’a jamais déteint sur l’essentiel, autrement dit sur son humanisme, son sens de la famille, son tact dans sa relation aux autres, le souci constant qu’il avait du travail bien fait, de la datation, du respect  de la chose écrite…

Je me demande si mon détachement des considérations matérielles est dû à une enfance vécue dans un espace plus que confortable, excluant par conséquent toute la problématique du rattrapage ultérieur dont j’observe les dégâts dans le champ social ou bien alors au socle culturel dont mon père nous a légué la substantifique moelle, et que, après sa disparition, chacun de nous, à sa façon, a tenté de préserver et de développer pour en faire l’ossature d’un mode de pensée et de vie.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-27 – Joseph K

Il habitait à la cité rurale dans un modeste logement.

Nous avions le même âge.

Ce jour-là, probablement un jour de décembre 1962, il portait un imperméable noir et des bottes en caoutchouc.

Il pédalait avec peine sur le vélo de son père tandis qu’une pluie torrentielle s’abattait sur Batna.

Au-delà des affinités qui fondaient notre camaraderie, j’accordais une attention spécifique au fait que Joseph était plus frêle que moi.

Dans mon entourage, on ne manquait pas de me rappeler ma petite santé et mon appétit d’oiseau, alors que je suivais un traitement médical assez contraignant.

Avec Joseph, j’oubliais presque complètement ma maladie.

Avec lui, je voyais bien que je n’avais pas le « monopole » de la maigreur ni celui de la précarité physique.

La fragilité de Joseph me paraissait semblable à la mienne même si je croyais déceler son prolongement dans l’expression du regard.

Quelques années après le départ de Joseph, je retrouvai la même vulnérabilité dans le regard de l’acteur Anthony Perkins que j’avais vu jouer dans Psychose.

A partir de ce moment-là, je ne dissociai plus jamais l’image de Joseph de celle d’Anthony Perkins.

Autre souvenir marquant :  je me rappelle avoir mangé chez Joseph des galettes sans sel que sa gentille maman nous servit joyeusement.

Quand je lui demandai des explications sur ces galettes au goût particulier, Joseph me répondit qu’elles étaient préparées à l’occasion de la pâque juive (Pessah).

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-27 – Les photos sont dans ma tête

On m’a suggéré de prendre des photos de la ville et d’accumuler ainsi des matériaux pour l’écriture.

J’ai dû expliquer que mes photos à moi étaient dans ma tête; ce sont celles des années 1960, les années charnière, celles qui précédèrent la descente aux enfers. Ce sont celles qui marquèrent le début de la fin d’un certain romantisme, d’une normalité, d’une linéarité agréable.

Il m’est impossible de parler de la ville au présent. La ville dont il s’agit n’est mienne qu’au passé. Elle n’est ni anticipation ni levier d’espérance, elle est rétrospective balisée par et dans le temps, dynamisée par les images et les gens d’autrefois.

Cela n’a évidemment rien à voir avec je ne sais quelles considérations puisées des théories de l’acculturation que certains invoquent pour rejeter tout ce qui ne correspond pas à leur vision des choses.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-22 – De l’inachevé

Certains jours, je suis tenté de parler de ceux qui ne sont plus de ce monde.

Leurs visages peuplent ma mémoire. Ils sont là !

Leur souvenir relativise le néant qu’ils sont censés représenter.

Leur absence est aussi une présence. En tout cas, elle n’est pas sans impact sur ce que je pense du temps qui passe.

Abstraction faite de l’âge qu’ils avaient quand ils ont disparu, ma pensée pour eux est à la fois mélancolique et contrariée.

Il y a presque toujours de l’inachevé dans la relation que l’on a entretenue avec ceux qui ne sont plus parmi nous.

D’ailleurs, on reconnaît souvent après coup être passé à côté de quelque chose ou avoir carrément failli à quelque devoir essentiel.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-20 – Focalisation

La sacralisation de l’enfance ne s’accompagne t-elle pas automatiquement d’une valorisation extrême de son cadre spatial, c’est-à-dire de tous les endroits où elle a pu se dérouler ?

La question génére des images assez précises de quartiers de la ville sans que je puisse donner un sens à l’ordre de passage des séquences.

Ce n’est d’ailleurs pas forcément ni toujours la rue Beauséjour qui occupe la pole position dans la chronologie des souvenirs.  D’autres endroits rivalisent avec elle.

C’est le cas de la partie supérieure de l’avenue de la République, juste à l’intersection menant à la rue Saint Germain. Cet endroit m’incite parfois à des comparaisons avec des rues vues outre méditerranée mais sur l’explication desquelles je ne voudrais pas m’appesantir.

Je crois que c’est dans ce lieu que se sont cristallisés mes sentiments pour l’époque considérée, peut-être parce que le bureau de mon père se trouvait à proximité.

Aujourd’hui, je n’imagine l’endroit que sous une pluie automnale et nocturne, sans pouvoir dire pourquoi. Jadis, je le considérais comme le centre névralgique de la ville alors que, dans la réalité, celui-ci se déployait plus bas, à partir du siège de la mairie, juste au carrefour.

En revanche, en ce qui concerne la rue Saint Germain proprement dite, et parce que l’ayant fréquentée surtout en période estivale, je l’ai toujours vue inondée de soleil.  Dans ma tête, cela n’a pas changé.

D’autres images de quartiers se sont parfois incrustées durablement dans ma mémoire.  Le Graffe où j’allais sentir le jasmin de ses coquettes villas en songeant à d’improbables conversations avec Fym, en fait partie.

Lamine Bey Chikhi

 

 

PS : dans le texte du 15 juillet, lire Frécon au lieu de Frécamp 

 

• 2009-Jul-18 – La vie, si mon père…

Il m’arrive de songer à ce que la vie aurait été si mon père n’avait pas disparu prématurément.

J’en ai même discuté ici et là.

Mais les éléments de réponse proposés m’ont semblé plutôt sommaires et peu inspirés.

Je ne sais plus qui a cru pouvoir résumer la « perspective » en disant que mon père n’aurait ni apprécié ni supporté l’évolution chaotique du  pays, ayant tellement sublimé l’idée d’une indépendance algérienne.

Moi, j’aurais aimé parler autrement de cette hypothèse; je veux dire littérairement.

J’aurais souhaité un échange avec plein de rebondissements.

J’aurais laissé l’imagination suivre son cours, comme dans l’écriture d’une fiction.

Je n’ai jamais été tenté de lier les projections plausibles à des considérations exclusivement politiques en dépit de l’influence de ces dernières.

Si je devais scénariser la chose, je privilégierais volontiers l’approche romanesque seule à même de permettre de tout envisager et surtout de rêver.

Je me déconnecterais naturellement des réalités que l’on dit déterminées par le politique, si tant est que le politique soit plus ancré que la littérature dans le réel.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-15 – Gâteaux Frécon !

 » Te souviens-tu des gâteaux Frécon? « 

Je lui ai posé la question surtout parce qu’elle m’offrait l’opportunité de parler à nouveau des jours heureux.

A l’époque, ce que je voyais en premier c’était le sourire que mon père affichait quand il rentrait à la maison avec une de ces fameuses boites de gâteaux Frécon.

Je crois aussi me souvenir qu’il choisissait toujours le bon moment pour nous surprendre de la sorte.

Il le faisait dès qu’il sentait que cela commençait à nous manquer.

Selon MA, il le faisait également quand sa journée de travail avait été exceptionnellement bonne.

La pâtisserie Frécon était située avenue de la République. Il y avait du goût dans sa décoration. A l’intérieur, les glaces qui ornaient les murs donnaient l’impression que les lieux étaient plus spacieux et plus éclairés. Les viennoiseries, diverses et variées, étaient soigneusement disposées sur une table au milieu de la salle.

Frécon était réputé pour la qualité de ses mille-feuilles et de ses religieuses.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-12 – Loulou Rib

J’ai toujours aimé le magasin de la rue Billon.

Mon père l’avait donné en location à Loulou Rib.

Je percevais l’activité de Loulou Rib comme une sinécure car les articles abondamment exposés dans la boutique me paraissaient se vendre laborieusement.

En tout cas, à chacune des visites que Ferid, Mourad et moi lui rendions, nous le trouvions seul derrière le comptoir du magasin, en train de lire La Dépêche de Constantine.

Il était presque toujours de bonne humeur, mais il n’appréciait guère que nous restions longtemps sur les lieux ni que nous lui demandions de nous montrer de près les nouveaux arrivages.

Il savait que nous n’étions pas acheteurs et que nous étions là surtout pour son amabilité et pour les blagues qu’il aimait nous raconter.

Parmi les articles en vente, les boîtes contenant des balles de tennis retenaient mon attention. Au surplus, je concevais de temps à autre l’idée que, s’il le voulait vraiment, Loulou Rib pouvait m’offrir au moins une de ces balles, non pas pour que je joue au tennis mais simplement pour le plaisir d’en posséder.

Au fond, je savais que toute démarche en ce sens aurait été vaine d’autant que Loulou Rib comptabilisait rigoureusement la moindre vente qu’il réalisait, ce qui excluait tout éventuel présent de sa part.

Après son départ en 1962, nous n’allions plus à la rue Billon avec la même fréquence. Le magasin géré désormais par A n’avait plus le même attrait. Pour tout dire, il lui manquait une âme.

Nous avions continué, quelques semaines durant, de parler de lui comme s’il était encore parmi nous, sans être conscients qu’une page se tournait définitivement et que la rue Billon ne signifierait plus rien sans Loulou Rib.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-8 – Ma fille c’est ma fille et moi c’est moi !

11 Décembre 1960, les algériens manifestent un peu partout dans le pays pour revendiquer l’indépendance.

Batna n’échappe pas à ce mouvement.

B  fait partie des manifestants.

Le lendemain, des notables rencontrent mon père et lui disent leur stupéfaction après avoir vu B marcher avec les indépendantistes.

 » Ma fille c’est ma fille et moi c’est moi !  « 

 Cette réponse cinglante de mon père, rapportée par MA, laisse ses interlocuteurs sans réaction.

Dans toutes les situations induisant un rapport de forces, la position de mon père était constante; c’était  celle d’un homme toujours droitt dans ses bottes, libre, courageux et franc.

Il afficha la même attitude quelques mois plus tard face aux gendarmes venus lui faire part de leur « courroux » parce que j’avais lancé des pierres contre leur véhicule (une 203 noire) qui passait devant notre maison pour regagner la caserne de la garde mobile.

Dans le bureau de la rue Saint Germain, les gendarmes firent plutôt profil bas devant mon père, se contentant de lui r les faits avant de le saluer et de s’en aller.

Je m’attendais à quelque punition, peut-être à des coups de martinet, une fois rentré à la maison.

J’avais d’ailleurs anticipé mentalement, en la légitimant, la sanction potentielle.

Mais il n’y eut eut ni punition ni admonestation. Rien qu’une question :   » pourquoi as-tu fait cela ? « 

Silence de ma part.

Silence aussi de mon père que je sentis approbateur.

L’incident était clos.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-6 – Batna (Le Régent 1961-1962)

L’accès au cinéma devenait pour moi problématique après le décès de mon père en 1961.

La transition était telle, sur le plan financier, que je devais m’abstenir de solliciter l’aide de mes proches.

Il me fallait donc trouver une solution, autrement dit le moyen d’entrer au cinéma sans payer, et de maintenir intact et tangible l’intérêt particulier qui était le mien pour le 7ème art.

C’est Chérif, un cousin maternel, qui me permit durant quelques mois de voir des films sans rien débourser. Il exerçait au Régent comme agent de contrôle.

Je tentais ma chance avec Chérif en me pointant à l’entrée du cinéma une fois par semaine, en général les dimanches après-midi entre 13h30 et 14h.

Il me faisait entrer discrètement 5 à 10 minutes après le lancement des actualités, en prenant le soin de me demander de m’asseoir au dernier rang de la salle où il y avait toujours un strapontin de libre.

Le privilège dont je bénéficiais de la part de Chérif n’allait cependant pas durer.

Un jour d’Avril 1962, le patron du Régent, un homme au visage émacié, me prit en flagrant délit de resquille et me fit sortir du cinéma manu militari.

J’en ressentis humiliation et colère.

J’en voulus autant au directeur du cinéma que je trouvai soudain carrément antipathique et sectaire qu’à Chérif dont je venais de découvrir toutes les limites du pouvoir que son statut de simple agent de contrôle lui conférait au Régent.

Lamine Bey Chikhi 

 

• 2009-Jul-4 – Un risque calculé ?

Batna, hiver 1960.

Il devait être 20h30.

Nous venions de finir de dîner. Nous nous installâmes dans la chambre de séjour pour prolonger la soirée comme le faisions habituellement.

Soudain, MA nous dit avoir entendu un bruit suspect en provenance de la cour de la maison.

Mon père s’approcha de la fenêtre. MA lui recommanda de ne pas l’ouvrir.

 » Fais attention Rezki, peut-être quelqu’un s’est-il introduit dans la cour par la terrasse, sait-on jamais… »

Il ne l’écouta pas.

Il ouvrit les persiennes en les claquant violemment contre le mur comme pour faire fuir l’éventuel intrus. Quelques secondes durant, il s’assura qu’il n’y avait rien de particulier dans la cour puis il referma les persiennes lentement.

Je l’observais en pensant d’abord que sa façon d’agir était excessivement téméraire; puis mon sentiment évolua assez vite, finissant par osciller entre la crainte d’un danger potentiel et l’admiration pour le courage de mon père.

La veille, une bombe avait explosé juste devant l’épicerie du djerbi, à 200 mètres de la maison. On attribua l’attentat à la main rouge.

On disait qu’il y avait un regain de tension dans la ville et, plus généralement, des troubles dans la région.

La déflagration confirmait ce que je savais vaguement à ce sujet pour avoir entendu quelquefois mon père affirmer à MA que l’indépendance  n’était désormais qu’une question de mois.

Aujourd’hui, je ne saurais dire si la réaction de mon père était porteuse d’un risque calculé de sa part ou si elle était, au contraire, spontanée et hasardeuse.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jul-1 – Les calèches de Batna (1963)

Les calèches de la rue de la poste font partie intégrante de ma cartographie des souvenirs batnéens.

Je recourais à ce moyen de transport pour accompagner MA au hammam du quartier du Camp.

C’était l’enfance, l’insouciance…

Je choisissais toujours une calèche à l’intérieur cossu.

Durant le trajet, le trot du cheval déclenchait en moi toutes sortes de rêveries. C’était irrésistible.

MA ne disait rien.

Elle restait silencieuse et souriait des yeux.

Je la voyais ainsi quand je sortais de mes songes.

Mon bonheur à ce moment-là reposait entièrement sur ce tête-à-tête qui se suffisait à lui-même et dont je sentais que l’harmonie était souveraine, autonome, pouvait se passer de mots, de paroles, bref de tout ce qui l’aurait sans doute viciée, dénaturée, gâchée.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-29 – Khenchela (Boulevard de l’Est 1963-1965)

Je ne peux évoquer le Boulevard de l’Est à Khenchela sans citer Le Royal où O m’avait emmené voir  Le Gaucher réalisé par Arthur Penn et interprété par Paul Newman.

Ma passion pour le cinéma des années 1950-1960 s’explique largement par mon lien particulier avec ce film à partir duquel O me fit croire que je ressemblais un peu à Paul Newman.

Pendant longtemps, j’ai entretenu cette illusion qui flattait mon égo tout en me permettant, quant je le voulais, d’instiller une dose de fiction dans ma réalité quotidienne et d’être ainsi bien dans ma peau.

J’admirais naturellement de nombreuses autres stars d’Hollywood (Alan Lad, Rock Hudson, Robert Mitchum, Glenn Ford, Humphrey Bogart…), mais Paul Newman avait à mes yeux une place spécifique.

Comment d’ailleurs pouvait-il en être autrement dès lors que je m’identifiais à lui ?

Le Boulevard de L’Est, c’était aussi la devanture formidablement bien achalandée du teinturier dont la laine et les tissus multicolores débordaient sur le trottoir.

Durant la période estivale, le quartier était toujours en ébullition : bruits de charettes, vendeurs à la criée, odeurs de brochettes, chansons d’Âïssa Djermouni ou d’El Bar Amor diffusées sans discontinuer dans des cafés où l’on jouait au domino ou à la ronda de façon tonitruante…

Il y avait assurément une sacrée ambiance sur ce boulevard où je ne ratais jamais l’occasion de me payer pour 30 centimes un bol de pois chiches délicieusement assaisonnés, auprès d’un marchand ambulant qui passait par là entre 10h et 11h du matin.

Nous retrouvions le calme dès que nous franchissions la porte de la maison.

Le long du couloir, côté droit, étaient entreposés des sacs de blé, ce que je percevais comme un signe de prospérité.

L’exposition de citrouilles sur la terrasse où il nous arrivait, B,N,F,O, FER, OU et moi, d’improviser des jeux de rôles avec force déguisements, venait conforter cette impression d’aisance.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-13 – Le passé, valeur refuge ?

Par les temps qui courent, l’évocation du passé, la nostalgie, la réhabilitation d’une certaine interprétation de l’histoire individuelle, tout cela est d’un grand réconfort.

Cependant, comment expliquer que c’est essentiel, qu’il est essentiel d’en parler le plus souvent possible, non pas seulement à la faveur d’une rencontre, d’une circonstance particulière, d’un film que l’on a vu, mais de façon récurrente ?

En parler certes, mais l’écrire aussi, car tout va trop vite, tellement vite que les mots utilisés pour le dire, bien que spontanés ou parce que spontanés, ne rendent pas vraiment compte des sensations éprouvées trente ou quarante ans auparavant, en minimisent la portée quand ils ne les zappent pas carrément.

Tout va trop vite, semble t-il.

Le temps consensuel, celui des fulgurances nanotechnologiques, presse pour tout et n’importe quoi.

A tort ou à raison…

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-11 – La vérité des souvenirs

Quelqu’un disait que la vérité se trouvait dans les livres.

Mais les souvenirs aussi fondent la vérité.  En tout cas, une certaine vérité.

Quand on contextualise le souvenir personnel, quand on le  positionne dans le temps et dans l’espace, sincèrement et sans tricher, on est dans une vérité.

Et c’est cette identification qui rend inconcevable ou plutôt marginale l’idée d’un primat macro historique absolu sur le reste, sur l’individu, l’intime.

Il n’y a sans doute pas à s’énorgueillir d’un mode de vie qualitatif ni de la relation à laquelle il donne lieu, quelle que soit l’époque correspondante.

Il y a juste à témoigner et à dire comment l’enfance et une partie de l’adolescence ont été vécues dans une ville que nous retrouvions toujours avec émotion après des vacances passées ailleurs.

Enfin, je soutiens que le retentissement de l’histoire sur les individus n’est pas uniforme et ne détermine pas de la même façon la pensée profonde de chacun.

Lamine Bey Chikhi

• 2009-Jun-9 – Flashback (Batna 1960)

J’aimais bien m’asseoir sur le bord du trottoir longeant le Sélect douches où mon grand-père, Jeddi, tenait la caisse.

Je le faisais surtout au printemps, en milieu d’après-midi.

De là où il se trouvait, Jeddi pouvait d’ailleurs garder l’oeil sur moi, ce qui le rassurait.

Souvent, l’heure à laquelle je prenais ainsi position coïncidait avec le retour des blindés de la gendarmerie à la caserne de la garde mobile située à quelques encablures de notre maison.

A 7 ans, je regardais ces engins de façon hostile;  je les appréhendais aussi car ils me paraissaient porteurs de risques, et donc dangereux.

Et puis, je les trouvais détestables à cause de leur envergure démesurée.

Un jour, alors que MA m’en avait confié la surveillance, mon frère Anis, âgé à cette époque de 2 ans, faillit échapper à ma vigilance lorsqu’il voulut aller à la rencontre de mon père qui revenait de l’agence commerciale.

Il s’apprêtait à traverser la rue juste au moment où un blindé passait devant le Sélect douches. J’eus le réflexe de me jeter sur Anis tout en le rabattant vers le trottoir.

Mon père visiblement soulagé et heureux de ce sauvetage in extremis, nous prit tous les deux dans ses bras.

J’étais fière à la fois de ce geste et de la réaction qu’il suscita de la part de mon père.

J’étais aussi vaguement consciente d’avoir évité l’irréparable par mon intervention.

A la maison, mon père déclara joyeusement à MA :   » Ta fille est une héroïne !  Elle vient de sauver la vie à son frère !   »

Il le répéta plusieurs fois.

Depuis, je pouvais faire à peu près toutes les bêtises que je voulais dans l’impunité la plus totale.

Soraya Chikhi

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