L’illusion raisonnable

Posté par imsat le 14 juin 2011

Je perçois le passé comme une référence qui permet de cultiver de raisonnables illusions. Cette interaction, je l’entretiens en continuant de peaufiner le panégyrique, bien mérité au demeurant, des gens d’autrefois (naturellement ceux que j’ai connus). C’est pour moi une manière de m’appuyer utilement sur ce que j’ai pu glaner de l’époque à laquelle je pense : des idées, deux ou trois adages, des images, quelques recommandations de bon sens, un mode de pensée. On ne peut revenir en arrière de façon profitable que par l’imagination active, inventive, celle qui passe par un questionnement soutenu mais détendu sur ce passé dont certains estiment à tort ou à raison qu’il faut se débarrasser pour pouvoir faire face aux coups de boutoir d’une réalité souvent brutale, chaotique et sans concessions. Me débarrasser du passé ? Impossible ! Je ne saurais le concevoir. Je n’y pense même pas. Et d’ailleurs, en quoi l’évocation périodique de telle ou telle séquence d’antan faite d’écoute vraie, de belles conversations et de compréhension mutuelle quasi parfaite serait-elle problématique ? En m’interrogeant ainsi, je songe à ce que ma mère disait des nuances que chacun de nous serait fondé à introduire dans son approche du passé. Le fil conducteur de son raisonnement était connecté à la notion de milieu. Je comprenais assez vite qu’en mettant en avant cette idée, elle voulait signifier un peu plus que ce que le concept recouvrait a priori. Dans son esprit, il ne s’agissait pas seulement d’une éducation de base dont on sait qu’elle est potentiellement sujette à l’usure du temps, donc à déviation, mais d’un socle culturel articulé autour de constantes philosophiques et morales que rien ni personne ne pourrait remettre en cause. Etre dans l’illusion raisonnable, c’est tenter d’entretenir ces constantes par et dans la mémoire, et s’en inspirer s’il y a lieu au quotidien.

Lamine Bey Chikhi

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A la croisée des chemins

Posté par imsat le 11 juin 2011

Impression que tout va à vau-l’eau, que tout est bouleversé. Pas seulement le temps. Pas seulement le quotidien. Tout. C’était déjà le cas depuis la disparition de ma mère; ce sentiment s’est accentué après la mort de ma soeur Soraya puis celle, toute récente (9 juin), de ma cousine Madiha. Je ne suis pas dans le ressassement. Je crois plutôt être entré dans une phase de réflexion sur ce que signifie s’amender, se réformer après ce genre d’événement. On confond souvent cette démarche avec celle qui consiste à plancher sur le sentiment d’avoir raté des choses, de n’avoir pas fait ce qu’il fallait quand il le fallait pour ceux qui ne sont plus. Je ne suis pas vraiment dans ce cheminement même si je me surprends de temps à autre à lister les circonstances à propos desquelles je me dis que j’aurais pu agir autrement. Ce n’est donc pas une polarisation autour de ce qui, dans tous les cas, reste pour l’être humain une impossible anticipation, mais plutôt un questionnement sur le repositionnement de la personne disparue dans la mémoire individuelle et sur la perception que cette situation suscite. Ce n’est pas non plus physique; l’absence finit par s’imposer comme telle, c’est-à-dire comme une réalité. Ce qui prend le relais, c’est une méditation sur une dimension que l’on sait désormais intangible, dématérialisée, une représentation purement intellectuelle de certains moments du passé. Cette donnée génère une croisée des chemins complètement nouvelle, sans précédent et qui n’a rien à voir avec celle qui conduit généralement à des choix traditionnels, ordinaires, communs.

Lamine Bey Chikhi

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A contre-courant

Posté par imsat le 4 juin 2011

Je me demande parfois si la réévaluation que je fais de mes souvenirs personnels et du rapport à mes parents ne va pas à contre-courant des mutations-transformations de la société algérienne.  Je ne me pose pas la question au regard des seules oppositions générationnelles qu’elle sous-tend certainement.  J’ai pu en effet me rendre compte à maintes reprises que ma préoccupation à cet égard dépassait largement le cadre de la pyramide des âges et qu’il fallait donc chercher ailleurs les éléments de réponse nécessaires. La diversité humaine est immense. C’était la phrase leitmotiv de mon prof de sociologie politique en 1970;  je n’en saisissais pas encore toutes les nuances ni toutes les extrapolations possibles. J’ignorais alors que l’on pouvait étendre à l’infini sur le plan théorique le concept de diversité et en faire même une sorte de guide pour cerner son impact sur la société aussi bien que sur la famille et l’individu. En m’y intéressant de plus près depuis peu,  j’ai mieux compris pourquoi le critère de l’âge et de l’appartenance à une génération ne permettait pas à lui seul de faire partager idéalement la perception d’une histoire, d’un passé, y compris dans l’hypothèse d’une convergence de type matériel avec les interlocuteurs du moment.  Pour expliquer le pourquoi de cette pierre d’achoppement, ma mère me disait :  » c’est une question de milieu «   tandis que je lui parlais de culture.  Je crois qu’elle avait raison. Cette notion de milieu me plaît. Je dirais un jour pourquoi.  Je ne sais plus à qui  j’indiquais récemment que sans honnêteté intellectuelle, sans sincérité, on ne pouvait débattre sérieusement de rien. User de la langue de bois pour rester dans le politiquement correct alors qu’il s’agit de dépoussiérer sereinement les choses d’abord à un niveau individuel et familial, c’est être dans la mystification. Si je suis en symbiose avec le propos de Harbi, c’est précisément parce qu’il incite à un devoir de vérité sur une période historique complexe et digne d’intérêt, par-delà les catégories religieuses, ethniques et sociopolitiques.

Lamine Bey Chikhi

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La part des choses

Posté par imsat le 2 juin 2011

Nous parlions de l’entretien accordé par Mohamed Harbi le 26 mai dernier au journal El Watan.  J’ai dit à Ferid que je comprenais parfaitement le point de vue de l’historien et acteur du mouvement national selon lequel « Si la question des harkis, des juifs et des pieds-noirs d’Algérie avait été traitée dès le début, on n’aurait pas eu l’islamisme »,mais j’ai aussitôt précisé que si je devais émettre une opinion sur ce thème, je m’efforcerais d’en aérer la portée compte tenu de sa complexité et de la diversité (à mes yeux évidente) de ses facettes.  Je pensais ainsi à tout ce à quoi j’ai tenté de renvoyer tantôt explicitement tantôt de manière allusive en relatant nombre de mes souvenirs d’enfance ou en évoquant quelques pans de l’histoire de ma famille. Et dans ma démarche, les considérations liées au sentimentalisme, à l’humanisme ont toujours naturellement assimilé avant de les transcender complètement celles portant sur l’histoire politique du pays. Cela dit, je ne suis pas naïf au point de gommer les distinguos nécessaires, ceux qui permettent de faire la part des choses, de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais une fois établie cette ligne de démarcation, c’est le coeur qui prend le relais et qui fiabilise au moins en partie la vision de l’histoire. S’il fallait de surcroît satisfaire à des exigences méthodologiques pour dire objectivement les choses, je ne serais ni dans l’erreur ni dans le déni en commençant par parler de ce que je sais du passé, de ce que j’ai vécu et ressenti. L’idée à laquelle je songe n’est pas réductible à cette nostalgie perçue par certains comme un fardeau ou comme une référence émotionnelle sur laquelle il n’y aurait pas lieu de s’appesantir. Ce qui m’interpelle, c’est le sort que chacun réserve à ce que sa mémoire et celle de sa famille ont engrangé et conservé, à ce qu’il peut en tirer comme enseignements. C’est donc d’abord sous ce prisme que j’appréhende les questions d’ordre historique.

Lamine Bey Chikhi

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Fragments d’un parcours (quatrième partie)

Posté par imsat le 3 mai 2011

Pourquoi une 4ème partie alors que j’ai l’impression d’avoir livré tout ce qui me paraissait résumer le mieux l’itinéraire de mon  père ?  En réalité, J’avais la vague idée de pouvoir compléter mon propos en passant en revue des aspects sur lesquels je n’aurais peut-être pas été assez loquace ou que j’aurais omis de traiter, par inadvertance ou délibérément. Je m’aperçois que certains de ces points ont bien été abordés dans des textes précédents mais de façon autonome et plutôt sommaire. Je pense ainsi au rapport que mon père entretenait avec la politique.

Mon père et la politique : Je ne voulais pas faire l’impasse sur ce sujet. Je crois avoir déjà dit à deux ou trois reprises que mon père n’y était pas indifférent, qu’il en discutait avec ses intimes, qu’il avait même tenté d’en faire, que nombre de ses engagements humanitaires et sociaux le déterminaient suffisamment au regard du politique. Pour ma part, je persiste à croire que l’action multiforme et soutenue qu’il menait parallèlement à ses activités professionnelles a nettement marqué son positionnement par rapport à un contexte général à la fois politique et historique. Ce positionnement était aussi doctrinal, ce qui lui permettait d’avoir une perception argumentée et objective des perspectives de l’Algérie. La vision qu’il avait de l’Algérie était prometteuse, optimiste. L’indépendance, il y croyait fermement; il en était absolument convaincu. Pour lui, c’était juste une question de temps. Il le disait souvent à ma mère. Aujourd’hui, je veux surtout dire que l’implication en politique ne passe pas nécessairement ni toujours par un mandat électif ou une fonction publique supérieure; elle se matérialise aussi par des actes concrets en faveur de la collectivité sur les plans matériel, éducatif et socio-culturel. Elle peut également se traduire par des aides discrètes voire confidentielles en amont et en aval d’une cause légitime, nationale ou autre. C’est donc aussi en considération de ces critères que je jauge le parcours de mon père. Et de ce point de vue, j’ai trouvé aux questions que je me posais les réponses que j’espérais. J’ajoute que lorsque je m’amuse à échafauder des hypothèses sur les idées politiques avec lesquelles mon père devait vraisemblablement être en phase, eh bien je pense à celles de Ferhat Abbas. C’est mon  opinion et elle n’est pas récente.

Plausibilité : Que dire dans le sillage de cette vision politique, de ce qu’en aurait pensé mon père, de ce qu’il aurait fait compte tenu des mutations du pays ? C’était un libéral au plein sens du terme. Est-il pertinent que je me demande, par exemple, s’il serait resté en Algérie après l’indépendance ?  Parfois je me dis qu’il se serait adapté à la nouvelle donne, vu le potentiel dont il disposait; mais il m’arrive aussi de penser que son côté actif, pragmatique, ses ambitions l’auraient poussé à effectuer des choix stratégiques de rupture. Il projetait d’investir dans l’hôtellerie à Alger; c’était avant l’indépendance. Je crois plutôt qu’il aurait cherché à rentabiliser les acquis engrangés avec les maisons françaises qu’il représentait à Batna. Cela n’était pas envisageable en Algérie eu égard aux changements intervenus. Il n’aurait donc pas tardé à se décider car c’était tout à la fois son gagne-pain et sa raison d’être.

Valeur refuge (20.05.11): En quoi l’évocation de mon père, de son parcours, constitue t-elle pour moi une valeur refuge ? Je n’appréhende pas la question sous le seul angle des enseignements à tirer d’une expérience, d’un itinéraire; depuis longtemps, cet aspect influe largement sur ma vision des choses. Ce qui reste en friche et qui m’intéresse aussi, c’est la réflexion que m’inspire l’opposition manifeste entre les fragilités du monde d’aujourd’hui perçues à travers celles des individus, et le courage, la détermination, la sincérité de bien des gens d’autrefois. J’ai eu à préciser en quoi le passé concerné se confondait principalement avec celui de mon père, accessoirement avec celui d’autres membres de la famille. Si je le souligne de nouveau, c’est surtout pour rappeler que c’est le premier repère qui s’impose à moi lorsque je procède à des analogies avec le présent. Certaines épreuves cruciales font de ce parallèle une nécessité vitale. Ce fut le cas après la disparition de ma mère; ça l’est aujourd’hui avec la perte (le 5 mai) de ma soeur Soraya, l’altruiste, l’humaniste, celle dont dada Smaïn a dit un jour qu’elle était le visage du bien. C’est dans la référence au passé que j’essaie de puiser l’essentiel de ma capacité à amortir les diverses répercussions de ces décès. Je l’écris facilement tout en sachant que la mise en oeuvre correspondante ne va pas de soi. C’est également à la faveur de nombre d’interrogations philosophiques et métaphysiques autant que dans la foulée de l’ébranlement engendré par l’événement de la mort que mon repli en direction du passé, donc de mon père, prend toute sa signification. C’est pourquoi, je parle à ce propos de valeur refuge. Enfant, lors des obsèques auxquelles j’assistais , je scrutais toujours les adultes de la famille pour voir s’ils tenaient le coup, s’ils ne flanchaient pas; ceux que l’émotion finissait par submerger d’une façon ou d’une autre étaient extrêmement rares. C’est aussi cela que j’ai conservé des années 1960 et qui remonte à la surface quand je me retrouve dans des circonstances comparables. En imaginant mon père dans un contexte similaire, je vois toujours un homme droit dans se bottes, fort de ses convictions, en pleine possession de ses moyens, maîtrisant la situation même si la tristesse est là, intérieure, indicible…

Soraya : Peut-il y avoir une vraie alternative aux conversations (mêlant nostalgie, critique socio historique et détails contemporains souvent amusants) que nous avions avec ma mère et ma soeur Soraya ?  Existe t-il non pas un ersatz mais l’exact équivalent de leur succulente mouloukhia ? La dernière de Soraya remonte à fin mars dernier, un mois et demi avant sa disparition. Elle était parfaite. Est-il besoin de préciser que la nostalgie dont il était question entre nous avait naturellement à voir avec les années 1950-1960, mon père, son parcours, l’insouciance de l’enfance, les moments de bonheur, la sérénité des rencontres familiales d’autrefois ? Soraya fait évidemment pleinement partie de ce passé précieux que l’on évoque de façon si particulière lorsqu’il porte sur des êtres chers disparus et en général sur tout ce à quoi on était viscéralement attaché et qui n’est plus. Jamais cependant, je n’aurais pensé parler d’elle un jour de cette manière. C’était inimaginable. J’ai dit d’elle qu’elle était altruiste mais elle n’était pas que cela. Il y avait chez elle une formidable propension à entretenir l’espoir, à croire au miracle, à penser que les problèmes les plus complexes pouvaient se régler in extremis, à considérer que le bon côté  des êtres et des choses finirait par prévaloir, qu’il fallait faire confiance aux autres en toutes circonstances sauf preuve avérée de leur discrédit.

Sous son regard approbateur : Pourquoi évoquer Soraya dans cette série de textes consacrés à mon père ?  J’aurais pu en effet y procéder de façon dissociée à l’instar de ce que j’ai fait pour ma mère après son décès.  J’en suis conscient mais j’ai préféré maintenir le lien entre les deux, je veux dire entre mon père et Soraya. J’avais mentalement besoin de cette continuité. En restant sur cette trajectoire, je cherchais probablement une sorte d’apaisement, un moyen de faire face à l’épreuve en m’appuyant sur des images, des figures du passé. En parlant de Soraya sous le regard approbateur, bienveillant et protecteur de mon père, je pense trouver ce dont j’ai besoin en ce moment : un encouragement, un réconfort mais aussi la possibilité de reconduire dans des conditions psychologiques identiques, la quête entamée il y a près de 3 ans, en l’ajustant si nécessaire à ce qui a changé depuis. La connexité du propos avec ce que j’ai dit de mon père, c’est encore une méditation sur la vie, sur les rapports entre le passé et le présent, peut-être aussi la recherche rétroactive d’un soutien paternel à réinventer complètement du fait du départ de Soraya. 

Repères et nuances : Ce que Soraya savait de notre enfance batnéenne, de l’histoire de notre famille, je ne le connaissais pas forcément ou plutôt je n’en avais pas la même perception. Nous en parlions quelquefois. Nos repères de base étaient identiques. De ce point de vue, le consensus entre nous était total. Les différences portaient sur des détails, des dates, des noms. Je n’ai jamais cherché à contester le bien fondé de son propos. Je considérais que chacun de nous avait le droit de décliner ses souvenirs comme il l’entendait et selon ce que sa mémoire pouvait lui permettre de restituer. C’est une question de sensibilité et la sensibilité c’est la subjectivité. Avec Soraya, j’ai compris non seulement qu’il n’était pas nécessaire de gloser sur les images d’autrefois pour les faire parler, pour leur donner de l’importance mais aussi que les émotions véhiculées par la nostalgie ne passaient pas impérativement par les mots. Je saisis donc parfaitement la pertinence de cette approche mais je ne m’y soumets pas car j’ai besoin, moi, de recourir au commentaire, souvent même à l’excès, pour expliquer en quoi le passé retentit sur moi de façon singulière sans jamais me lasser. 

Lamine Bey Chikhi

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Fragments d’un parcours (deuxième partie)

Posté par imsat le 12 mars 2011

Je continue d’évoquer des aspects saillants de ce parcours en fonction de mon inspiration. Il n’y a donc pas de plan préétabli dans cette démarche. Pour aujourd’hui, par exemple, j’ai hésité entre deux réflexions, la première sur un parallèle entre mon père et moi, la seconde sur le sort que les hommes réservent à des noms de lieux ou à des événements sous la pression de l’histoire. J’aimerais commencer par la plus subjective des deux.

Le jour et la nuit : En général, je suis dans l’introspection, l’arrêt sur images, la spéculation intellectuelle, la sédentarité tandis que lui était partout et d’abord dans l’action, répondant aux sollicitations des autres, se comportant respectueusement avec eux, indépendamment de leur condition sociale ou de leur statut professionnel. Il prenait à bras le corps les problèmes, tous les problèmes, ceux qui le concernaient directement comme ceux qu’induisaient ses activités  extra professionnelles. Avec lui, ça ne traînait pas, ça ne pouvait pas traîner. Les écrits laissés par ses soins, la multiplicité de leur objet, le sérieux de leur contenu, leur régularité, l’attestent largement, outre bien entendu les acquis matériels qu’il a pu engranger par un labeur de tous les jours. Il était égal à lui-même, chaleureux, sociable, réceptif à tout ce qui annonçait une innovation. En somme, il était moderne. Sur le plan psychologique, il était extraverti; je ne le suis pas du tout, préférant cultiver mon conservatisme, ma nostalgie, demeurant par ailleurs sur mes gardes par rapport à presque tout et n’importe quoi. Il était parfaitement ancré dans le réel, le champ social, la sphère familiale tandis que je suis dans la méditation, le doute, le repli. Un point nous rapproche : le goût de l’écrit; je le tiens de lui, encore que je trouve son style nettement plus fluide, plus pragmatique que le mien, plus adapté aussi à l’objectif recherché. Autre différence : pour lui, l’écrit c’était un moyen, un instrument de travail, de communication alors que chez moi c’est presqu’une fin en soi, un absolu, peut-être aussi une façon de contourner les choses. Plus globalement et hormis la convergence sur l’importance accordée à l’écrit, je suis  aux antipodes de la manière qu’il avait de « gérer » la vie. De ce point de vue, entre lui et moi, l’opposition est fondamentale, un peu comme ce qui distingue le jour de la nuit.

Avenue Georges Clémenceau. J’avais complètement oublié qu’il existait jusqu’en 1962 une avenue Georges Clémenceau à Batna. J’ai pu me rafraîchir la mémoire à cet égard grâce aux archives de mon père, en particulier une facture du 4 avril 1961 établie par l’imprimerie administrative et commerciale Bonnat & Cie sise au N°32 de cette artère. Mon père achetait dans cet établissement des carnets de tickets pour le Select douches qu’il avait fait construire en 1958.  J’avoue que ce qui m’a intéressé en priorité en « autopsiant » la facture, c’est le nom de l’avenue davantage que celui de l’imprimerie. Je le redécouvrais pour ainsi et cela semblait passer d’abord par sa sonorité agréable et sa visibilité (je ne sais plus qui a dit qu’un joli nom faisait la moitié d’une réputation). C’est par ce biais qu’il m’a paru familier voire intimement lié à mon background historique et cullturel. J’ai été à la fois ravi et étonné de lire que l’une des principales avenues de la ville avait porté le nom d’un ancien président du Conseil (1917-1920) qui s’était distingué en s’opposant farouchement à Jules Ferry à propos de la colonisation, récusant explicitement dans son argumentaire la théorie de la hiérarchie des races humaines. Tout en poursuivant le tri des documents que j’avais sous les yeux, je me suis interrogé sur la place des noms de lieux dans la connaissance de l’histoire, les conditions dans lesquelles on est censé baptiser ou débaptiser des rues, des boulevards, des avenues, ainsi que sur l’exposé des motifs d’une décision de remplacement d’un nom par un autre dans l’espace public. Et en effet, quel sens donner à la démarche qui consiste à effacer des noms propres tout en maintenant, rarement intacts au demeurant, les édifices et/ou les rues qui les portaient auparavant ? Pourquoi, à la place des anciennes appellations, on n’en propose pas toujours d’équivalentes ni d’un point de vue symbolique ni au plan de la profondeur ou de la consistance historique? Pourquoi ne se donne t-on pas le temps de réfléchir avant de faire table rase de ce qui a pu incarner telle ou telle partie de l’histoire ?

Au-delà de l’itinéraire individuel : Je ne dirai jamais assez l’importance que revêtent pour moi les documents laissés par mon père et dont je savais depuis longtemps qu’ils étaient tous de nature à m’éclairer autant sur des tranches de vie que sur une époque. Naturellement, j’aurais aimé m’intéresser aussi à d’autres sources décryptables pour le même objectif. Je pense ainsi aux témoignages qui auraient pu être recueillis au sein de la famille (considérée lato sensu) auprès de ceux qui pouvaient encore nous raconter ne fût-ce que quelques uns de leurs souvenirs de la première moitié du siècle dernier. Pour diverses raisons, cela n’a pu se faire. Je m’en suis partiellement expliqué dans certaines de mes évocations. En écrivant cela, je donne peut-être l’impression de ne pas vouloir aller droit au but dans mon propos. C’est que pour faire parler des écrits au contenu généralement sommaire, parcellaire, résiduel, il faut dès le départ baliser la méthode, ne pas céder à la facilité, privilégier les hypothèses, le questionnement, les suppositions, procéder par petites touches, relativiser. Cette exigence s’impose a fortiori lorsqu’elle est connectée à une proximité familiale, donc subjective. C’est pourquoi, « Fragments d’un parcours » est un titre qui m’a paru convenir non seulement à ce que je projetais de dire de mon père mais également aux possibilités que j’aurais d’aller au-delà de son seul itinéraire et d’explorer les pistes suggérées par les documents disponibles. Extrapoler, interpréter, s’interroger, supposer, s’étonner, décloisonner, se faire plaisir, imaginer, ressentir…c’est un peu à toutes ces manières que je songeais en optant pour une approche atomisée de la vie de mon père. Cela reviendrait à traiter chaque trace écrite aussi bien dans son rapport à un homme que dans ce qu’elle donnerait à voir au triple niveau historique, philosophique et culturel.

Recoupements: L’idée que j’avais d’exploiter les documents disponibles pour en tirer le maximum d’informations n’était limitée par aucun préjugé ou préalable de principe. En revanche, je savais que les écrits à découvrir ne susciteraient pas le même regard ni le même intérêt de ma part. Je continue de le penser tout en restant convaincu néanmoins qu’il y a souvent à  apprendre d’un papier quel qu’il soit, y compris de celui qui présente l’apparence de l’insignifiance. Certains supports documentaires peuvent eux aussi aider à comprendre des situations. Qu’en est-il tout de même des enveloppes qui ont déjà servi et dont on ne retrouve pas les lettres correspondantes ? Je me pose la question en référence à une enveloppe timbrée, de couleur bleue, portant l’en-tête de la ligue Constantinoise de football association (23 rue Cahoreau, Constantine) et libellée aux nom et adresse de mon père. Le cachet de la poste, encore parfaitement visible, mentionne la date du 8 septembre 1941. En l’absence d’indices complémentaires, je ne peux que m’interroger. Mon père était-il membre de cette ligue ? Dans l’affirmative, l’était-il comme représentant d’un club de Batna ou bien à un autre titre ? Qu’y avait-il dans l’enveloppe ? Une convocation? un avis ? une réponse à un courrier ? Il y a comme cela des traces qui ne disent pas grand-chose a priori mais qui pourraient crédibiliser les suppositions éventuelles. Parfois, ce dont on dispose permet de répondre partiellement aux questions que l’on se pose. Je pense par exemple à cette carte d’adhérent de la Croix rouge française établie au nom de mon père au titre de l’année 1954 pour une cotisation de 1000 frs. Je n’ai rien trouvé qui puisse corroborer l’hypothèse d’un renouvellement de la carte après 1954. Reliées à d’autres sources déjà évoquées, ces indications confirment à tout le moins que même s’il s’investissait pleinement dans son travail, mon père trouvait toujours le temps de s’impliquer dans des activités à caractère socio culturel, sportif ou humanitaire.

Fracture: Certaines des lettres retrouvées génèrent des images qui me sont familières. C’est le cas de la missive adressée le 10 octobre 1959 par mon père au directeur de la société de construction Colas Algérie (rue de Dole Alger) Centre de Batna. Dans ce courrier qui faisait suite à une entrevue du même jour avec la même personne, mon père proposait au responsable de Colas de lui préter les 2 pièces de l’appartement de son cousin Hamid, situé rue du Casino, pour y loger les comptables de la société, en émettant toutefois une réserve sur la durée de la location. Si j’en parle, c’est surtout parce que je connais le nom Colas depuis longtemps. Le souvenir qu’il déclenche en moi remonte aux premières années de l’indépendance. Je me rappelle assez nettement les camions citernes et les autres équipements entreposés par cette entreprise sur les terrains vagues qui se trouvaient devant l’école maternelle, non loin de notre maison, là où les ouvriers de Colas devaient finalement creuser des fondations. Je me souviens avoir été fortement contrarié par cette soudaine intrusion dont je sentais bien qu’elle allait profondément bouleverser mon environnement immédiat. En 1960, l’endroit avait accueilli le cirque de Paris; c’était aussi le lieu où nous organisions d’interminables parties de foot durant la période 1962-1964. Pour moi, Colas  ça évoque d’abord cette « fracture », la disparition de nos deux terrains de foot, la néantisation des grands espaces, la fin d’une époque.

De l’émotion à la raison : En relatant, il y a un peu plus d’une année, quelques-uns des moments forts vécus avec mon père, je croyais avoir épuisé ce que je souhaitais dire de lui sur un plan personnel. Sur le reste, autrement dit sur tout ce qui pouvait se rapporter à son travail, à sa vie sociale, les souvenirs que j’ai conservés restent très en-deçà de la réalité. Ce sentiment s’est d’ailleurs trouvé assez rapidement conforté à la faveur de la première consultation des archives récupérées. Par moments, il me semble que je n’ai commencé à connaître vraiment mon père qu’après avoir entrepris de traiter son legs documentaire. Je ne sais même pas si je peux considérer ce que j’ai appris via les traces écrites comme un ensemble d’éléments de nature à compléter ce que ma mémoire a sauvegardé de lui. La source n’est pas la même; la perspective non plus. Les souvenirs d’enfance relèvent de l’émotion, de l’image pure, dénuée de commentaire, muette tandis que la décortication de documents procède d’une démarche organisée, froide qui n’exclut peut-être pas la subjectivité mais qui la relègue quand même à l’arrière-plan. C’est surtout en disséquant des références palpables que j’ai eu l’impression de découvrir mon père. Certes, l’étape de la lecture de documents n’échappe pas entièrement à la tentation mélancolique (mélancolie liée à nombre de circonstances) mais le passage à l’écriture vient réduire de façon significative la dimension sentimentale du propos.

Anticipation : Aujourd’hui, si je devais réécrire le texte intitulé « La vie, si mon père… » (18 juillet 2009), je le ferais complètement différemment. A l’époque, ma courte réflexion visait plus à soulever la question dans sa généralité qu’ à y apporter des éléments de réponse. Il s’agissait aussi pour moi de faire savoir qu’il m’arrivait d’y songer et d’en parler avec mes proches. En imaginant alors quelque peu confusément les perspectives possibles, je ne m’étais pas encore imprégné des archives de mon père. Je connaissais leur importance, leur valeur sentimentale, leur portée culturelle; je savais qu’elles m’éclaireraient sur de nombreux aspects de sa vie mais je ne souhaitais pas encore en examiner le détail. Je les avais survolés à maintes reprises, m’arrêtant quelquefois sur tel ou tel document, en me promettant d’y revenir en temps opportun. J’étais d’abord heureux d’en prendre connaissance, d’établir avec eux une prise de contact, pour ainsi dire; mais je l’étais également à l’idée d’en reprendre la revue ultérieurement (« dans un futur proche » pensais-je) et de diverses manières. J’étais ravi de pouvoir ainsi disposer d’un bien à la fois immatériel et tangible de mon père, de le jauger, de le toucher, de le sentir, en me disant que je prendrais un jour tout le temps de le considérer autrement, attentivement. Cette potentialité m’était agréable; j’anticipais intellectuellement des instants de bonheur à partir d’archives que je mettais en réserve.

Un homme, une époque: Parler de mon père comme je le fais, c’est évidemment songer à une époque. Cependant, souligner cette connexité n’implique pas nécessairement que j’en précise les contours ni que j’en fasse une approche critique. Au vrai, je n’ai jamais été tenté d’explorer cette dimension, probablement en raison de sa connotation historique particulière. Je me suis toujours contenté d’effleurer cet aspect ou plutôt de le suggérer à travers des dates, des noms de personnes, des noms de rues, de lieux. Le renvoi au contexte historique, à ses spécificités, à ses répercussions, reste implicite. Il ne m’a pas semblé utile d’approfondir cet aspect pour appuyer, fonder ou situer mon propos sur le parcours de mon père. Cela étant, j’ai quand même envie de dire la fascination qu’exerce sur moi l’époque considérée (années 1930-1940). Le sentiment que j’éprouve à cet égard se confond avec ce que je ressens profondément pour mon père. J’aime l’époque en question d’abord et surtout parce que j’admire tout ce que mon père a fait, tout ce qu’il a été à ce moment-là. Le syllogisme peut être inversé; le corollaire reste le même; mon sentiment ne change pas. Je me demande seulement si, en hypertrophiant le modèle que représente mon père, je n’en idéalise pas inconsciemment le cadre temporel .

Lamine Bey Chikhi

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Fragments d’un parcours (première partie)

Posté par imsat le 19 février 2011

Ecrire, ce n’est pas seulement écrire des romans, c’est aussi écrire des lettres, des messages, noter des choses…  .Je sais que je me répète en reprenant de nouveau à mon compte et de façon approximative un propos de Marguerite Duras, mais je trouve qu’il résume assez bien le texte que je me propose de décliner. Je me permets d’ajouter qu’écrire ce n’est jamais anodin ni banal. Je l’ai toujours pensé. Je le pense encore plus fortement lorsque je consulte les archives de mon père, du moins celles qui ont échappé aux effets pervers des conjonctures.  Je crois que, sur le plan intellectuel et indépendamment de la quantité considérable de traces écrites qu’il a accumulées pour des raisons de gestion, mon père a dû se projeter au-delà des exigences de son travail, comme pour permettre à ceux d’entre nous qui le souhaiteraient de méditer sur ce qu’il a essayé de réaliser, de laisser, un peu aussi pour la petite histoire, celle qui alimente et entretient la grande histoire. Je crois donc qu’il savait, en consignant presque tout par écrit, que ses archives serviraient un jour, qu’elles susciteraient la réflexion, qu’elles forceraient le respect et l’admiration. Les documents dont il s’agit ne concernent pas seulement ses activités professionnelles. C’est trés éclectique; ceux dont j’ai pu prendre connaissance couvrent une période appréciable (1930-1960).

Un papier à en-tête révélateur : Je n’ai pas fini de décrypter le papier à en-tête de l’agence commerciale de mon père. Son joli libellé bleu azur continue de m’interpeller. On y lit : « Agence commerciale. Chikhi Messaoud Arezki. Maison fondée en 1927. Commission, consignation, courtage. Dépositaire des grandes marques de fabrique. Bureau rue Billon. Domicile quartier Beauséjour. Tél 1.06″. Ce « mailing » renseigne sur pas mal d’aspects. En 1927, mon père n’a que 18 ans. A  travers  l’énoncé de ses domaines d’intervention, il annonce la couleur; il ratisse large; il affiche ses ambitions; le cap est fixé; la diversité et les ramifications de son champ d’intervention suggèrent que l’agence est une rampe de lancement pour des jonctions ultérieures avec plein d’autres centres d’intérêt. C’est ce qui va se passer avec, cependant, durant le second conflit mondial, des hauts et des bas avant la stabilisation, la maîtrise puis l’expansion de ses projets. La démarche débouche sur la constitution  d’un portefeuille notable au titre de la réprésentation commerciale (près d’une quinzaine de sociétés ou de marques implantées en France et en Algérie) activant dans divers créneaux de la production et de la transformation. Tout cela sera géré avec rigueur et compétence. La débauche d’énergie induite par cette activité transparaît à travers nombre d’écrits récupérés sur la masse qu’elle a dû générer. Mais si mon père écrivait quasi quotidiennement dans le cadre de ses affaires, il le faisait aussi en rapport avec sa vie sociale et culturelle, y mettant le même soin que dans ses écrits professionnels. Il écrivait beaucoup, on lui répondait systématiquement. Sa correspondance était abondante et variée.

Florilège:   Ici  une lettre du 27 juin 1941 au Président  de la Chambre de commerce de Constantine lui demandant de lui livrer quarante mètres de lainage de Tlemcen pour permettre de costumer 50 scouts d’une section féminine musulmane régulièrement constituée à Batna. Là un courrier du 14 juillet 1941 pour le même objet adressé, en sa qualité de Président de ladite section de scoutisme, aux autorités compétentes, sous couvert de M.Hognon maire de Batna, les  priant de bien vouloir lui céder à titre remboursable 30 burnous dits hors service. « Ces burnous de couleur rouge, est-il indiqué, seraient complètement décousus et le drap en provenant serait teint en bleu marine. Nous nous en servirions pour la confection de jupes et de calots pour les scouts. Le but poursuivi par notre  groupement étant l’émancipation de la fillette musulmane… ».     En rapport avec le domaine commercial, je prends au hasard ce courrier du 20 septembre 1957  de la chocolaterie  Lefrère et Compagnie (La Glacière, Hussein-Dey, Alger) portant nouvelle tarification de ses produits ou bien cette lettre datée du 14 avril 1959 à la société Le Commerce Nord Africain Bd Carnot Alger, représentant exclusif des savons Palmolive et Cadum ou encore cette facture du 11 avril 1941 de la Société industrielle de la petite Kabylie sise à Oued El Aneb département de Constantine.   Dans le sillage des échanges extra professionnels ou ne présentant pas de lien direct avec l’agence, on peut relever toutes sortes d’initiatives auxquelles mon père était partie prenante comme, par exemple, cette lettre du 28 août 1959 du premier magistrat de la ville l’invitant à assister à l’assemblée générale constitutive de la Coopérative Aurésienne d’habitat projetant la réalisation  par  la  société «  Construire service »  de 100 logements à Corneille (aujourd’hui Merouana). Autre exemple de démarche non liée à l’activité commerciale: cette correspondance du 15 août 1959 par laquelle mon père confirme au directeur de la Banque populaire du Constantinois qu’il accepte d’être le représentant de l’établissement à Batna.  On peut aussi trouver des notes d’honoraires et des mémorandums de ses avocats en référence notamment au long et coûteux procès  qui l’avait opposé à   E. Gilles à propos d’une importante  transaction foncière, affaire dans laquelle, après 4 années de procédures (1937-1940) mon père finit par obtenir gain de cause.   

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » :   J’ai le sentiment que la conservation des documents relevait chez mon père autant du réflexe ou de l’automatisme que du principe. Il me semble aussi que toute trace écrite était importante pour lui. Se posait-il la question du tri ultérieur comme on le fait généralement quand on est soucieux de prendre le temps de voir, de réfléchir avant de procéder aux décantations qui s’imposent ? Peut-être.  En tout cas, rien dans ses archives ne me laisse indifférent.  Une police d’assurance, par exemple, ça n’a certainement rien d’extraordinaire mais celle que le temps a défraîchie prend à mes yeux une certaine valeur (sentimentale mais pas seulement).  Ainsi en est-il de celle établie par la Compagnie L’Urbaine le 10 août 1936 pour assurer la maison du quartier du Stand et à laquelle sont annexés des reçus de paiement couvrant la période 1936-1945. C’est d’abord ce « vieillissement » qui confère sa singularité à un document archivé, quel qu’en soit l’objet. C’est aussi par ce biais que s’opère la mutation du papier, de son contenu, de sa portée.  C’est dans cette optique que je perçois les 4 ou 5 missives du joaillier Cohen (magasin Vogue avenue de France, Batna) relatives à un solde comptable. Celle datée du 19 décembre 1945 était certes destinée à mon père mais elle mentionnait l’adresse de Da Ouamer à Ghardimaou (Tunisie).  Sur ce cas précis, ce n’est pas seulement  l’information ou la requête ainsi véhiculée qui m’intéresse, c’est le renvoi à un lieu (que j’ai déjà évoqué ici même) où mes parents séjournèrent dans les années 1940 tandis qu’à Batna les affaires marquaient le pas.    Ainsi donc, tout ou presque avait vocation à se transformer à partir de la chose écrite; les entretiens téléphoniques, les rencontres informelles, les entrevues, les contacts, tout cela était confirmé par écrit, n’avait de sens que couché sur du papier. L’action sur le terrain n’était crédible qu’accompagnée ou précédée d’un écrit.    En parcourant les archives concernées, c’est le constat le plus récurrent qui s’est imposé à moi. Cela dit, cette communication n’était pas du tout un long fleuve tranquille.  Lorsque surgissait une contestation ou une incompréhension, mon père la traitait d’abord par écrit ou y répondait dans les mêmes formes. Il n’y allait d’ailleurs pas avec le dos de la cuillère quand il le fallait.  C’est ce qui ressort, par exemple, de cette lettre du 27 janvier 1940 adressée à Vidal Manégat & Compagnie, Bd National, Oran, en réponse à une note de service à propos de son compte commissions et du suivi de ses clients. Après avoir relu attentivement son argumentaire, je me suis dit : « mon père était adroit, franc et courageux et il ne se laissait pas marcher sur les pieds ».  J’en ai même éprouvé quelque fierté.

Un effort de datation époustouflant : Les lettres d’un style clair, souvent expressif et toujours cordial sont dactylographiées. J’ai également retrouvé nombre de notes manuscrites; mon père y avait inscrit des montants, des dates, des noms. Il utilisait aussi des cahiers. C’est toujours avec la même émotion que je consulte son cahier de 32 pages de marque Callus dans lequel sont mentionnés à l’encre violette les éléments d’information essentiels (origine de propriété, noms des vendeurs, dates des actes notariés, modalités de paiement…) concernant les biens immeubles qu’il a acquis ou fait construire dans les années 30-40. Sur près de quatre pages du même cahier, il avait listé exhaustivement les marchandises liées à la construction de la maison, leur nature, leur quantité, leur coût, les noms des établissements auprès desquels elles avaient été achetées, etc. Je trouve ce labeur époustouflant non seulement parce que c’est un processus minutieux et exigeant de datation de faits dignes d’intérêt mais aussi parce que ce sur quoi il porte constitue, avec d’autres matériaux, un legs inestimable du point de vue de la connaissance du passé. J’ai envie de dire mon admiration pour ceux qui, autrefois, accordaient de l’importance à la chose écrite, à son utilité, à son intelligibilité. J’insiste d’autant plus spécialement sur cet aspect que les relations sociales et/ou professionnelles dont il est question ici se déployaient dans une petite ville. Ce paramètre censé favoriser la proximité, le contact direct (ce qui devait être vraisemblablement le cas) ne dispensait pourtant pas de recourir à l’écrit là où il s’imposait.

A chacun son métier… C’est la phrase qui me vient à l’esprit lorsque je m’arrête sur certains détails des courriers que mon père recevait de ses avocats. Maîtres Fournier, Touitou, Vincent ou encore Goujon l’informaient régulièrement de l’évolution des procédures liées à deux dossiers d’envergure. Il apparaît que cette communication était fluide et efficace et que les qualités intrinsèques et techniques des concernés y contribuèrent largement. Camille Fournier était docteur en droit et ancien bâtonnier de Batna. Je le précise pour mettre implicitement en évidence le fait que mon père ne lésinait pas sur les moyens pour se faire conseiller par les meilleurs dans leurs domaines respectifs, autrement dit par ceux qui disposaient d’une réelle expertise et d’un savoir universitaire avéré. Cela signifie aussi que le bricolage, l’amateurisme et tout ce qui pouvait s’y apparenter n’avaient pas droit de cité là où le professionnalisme déterminait le choix des hommes. Mon père en était conscient. Je le dis également en songeant au plan de la maison qu’il avait commandé à l’architecte-géomètre Louis Velasco en septembre 1940 et aux lettres échangées à ce sujet. Dans le même ordre d’idées, un autre détail a attiré mon attention : sur le papier à en-tête de Me Daniel Touitou, ce nom est suivi de la mention « Successeur de Maîtres Maglioli et Baranger ». Les références à la filiation professionnelle ou à l’ancienneté d’un cabinet d’affaires, d’une étude notariale ou autre m’ont toujours intéressé car elles constituent le fil d’Ariane d’une histoire, d’un itinéraire. Elles n’ont plus tellement cours aujourd’hui. C’est dommage. J’y pense avec nostalgie.

Un bulletin de vote de 1936 : Je tombe parfois sur des documents qui ne le concernaient pas, en tout cas pas directement, comme ce bulletin de vote relatif aux élections complémentaires du 25 octobre 1936 au nom de Chikhi El Hachemi propriétaire-agriculteur. A l’instar de beaucoup de membres de la famille, je savais depuis longtemps que l’oncle paternel de mon père avait été conseiller municipal mais était-ce à la faveur de ce scrutin ou bien d’une autre élection ? Je continue de croire qu’il exerça plusieurs mandats. Mais était-ce bien le cas ? Ces questions font partie  de celles, très nombreuses, auxquelles je n’ai pas de réponses précises. Je m’abstiendrais donc de supputer. Toujours est-il que nous citions souvent dada El Hachemi lorsque, bien après l’indépendance du pays, il nous arrivait d’évoquer la politique en vigueur à Batna sous la troisième République, en particulier durant les années 1930.    En général, une fois qu’il a servi, un bulletin de vote ne signifie plus rien. Pourtant, celui dont je parle cesse d’être ordinaire à partir du moment où je le considère comme faisant partie des archives de la famille. Je ne me suis même pas demandé pourquoi mon père l’a conservé de la sorte. Pour moi, cette préservation allait de soi d’autant qu’il m’est personnellement arrivé de mettre de côté des documents comparables, je veux dire apparemment sans importance en sachant que leur exhumation ultérieure me rappellerait des choses, me ferait peut-être même du bien. Le bulletin de vote de 1936, c’est pas mal d’images liées à diverses époques qui se croisent : dada El Hachemi, sa bonhommie, les cars de la STAB (Société des transports automobiles batnéens), le garage, les vendeurs de beignets du souk el asr… Pour ces raisons et naturellement aussi pour toutes celles, intimes, élémentaires ou particulières, que mon père devait avoir de le conserver, il reste précieux pour moi.

Un article du 6 janvier 1955. C’est un papier intitulé Etude d’une carrière : Le représentant de commerce. L’article bien structuré traite de façon concise des conditions d’exercice de ce métier, de ses débouchés, de la formation et des aptitudes qu’il requiert. Evidemment, on peut légitimement se demander en quoi un document de ce genre serait de nature à susciter l’intérêt. La question est subjective. Et c’est précisément dans la même optique (subjective) que je m’inscris pour l’évoquer. En même temps, pourtant, l’explication, la mienne, me paraît objective. L’article visé faisait tout simplement partie de ces sources auxquelles mon père recourait pour améliorer ses connaissances professionnelles, se tenir au courant, se mettre à niveau. Au surplus, pour rester techniquement performant, il ne se contentait pas des articles de presse. Il disposait également de ce fameux traité théorique et pratique de 800 pages sur le Fonds de commerce (éditions Dalloz, 1930) signé Gaston Cendrier, ouvrage dont j’ai déjà parlé. Enfin et juste pour contextualiser les choses, je signale qu’au verso de l’article du 6 janvier 1955, on peut lire diverses dépêches dont notamment celle relative au procès ayant opposé l’auteur-acteur Sacha Guitry à son ex épouse Geneviève de Sereville, ou encore cette brève indiquant que   »Jeux interdits » de René Clément avait été classé en tête des meilleurs films passés à Rio de Janeiro en 1954.

Rituel: Ses journées de travail obéissaient à un rituel combinant le discours, l’écrit et l’engagement effectif. J’appelle cela l’action totale. L’écrit administratif, juridique ou financier était constamment là pour baliser ce qui allait matérialiser dans les faits les décisions arrêtées. Il était aussi là pour permettre de se souvenir, de ne pas oublier. Rien de cela ne m’est étranger; j’en connais l’importance, la valeur. Il y a toujours quelque chose de fascinant dans un rituel de cet ordre. C’est un cadre quasi normatif qui favorise le discernement même (surtout?) lorsque le contexte est perturbé voire chaotique. Acter par écrit des idées, une démarche, un projet, c’est prendre le temps de réfléchir, ne pas se laisser dépasser par les événements; écrire, c’est déjà agir. Je ne peux imaginer une seule de ses journées de travail détachée de l’écrit. Aurait-il pu raisonner, décider, entreprendre, autrement ?  Au vu des archives préservées, je ne le crois pas;  je n’arrive pas à le concevoir.  Je ne pense pas exagérer en disant que cela devait même être vital pour lui. Ce qui représentait son tableau de bord, pour ainsi dire, reposait largement sur l’écrit. Je ne vois pas cet élément comme une contrainte mais plutôt comme un mode d’aménagement et de gestion du temps qui devait lui permettre de savoir à tout moment où il en était pour se mettre en position d’agir en connaissance de cause. Il écrivait aussi bien pour les besoins de son activité professionnelle que pour pouvoir peser sur les rapports de force en présence, tout comme il le faisait pour conserver la trace donc la preuve de ses actes. Je crois que c’est comme cela que mon père « fonctionnait ».

En mouvement permanent : En planchant sur les fragments objet de ce texte à partir de documents couvrant une période relativement longue, ma première impression avait quelque chose à voir avec la vitesse, la diversité, le dynamisme. Ce que je faisais défiler sous mes yeux m’a même quelquefois donné le vertige mais dans le bon sens du terme. Le moindre papier auquel je m’accrochais, parce que je le voulais, me montrait un père en mouvement permanent, écrivant sans cesse, gérant toujours avec le même entrain l’urgence, les échéances brûlantes, le court terme tout en allant de l’avant, se montrant là où il pouvait être utile, là où l’on avait besoin de lui. Il était pleinement dans le présent mais les anticipations qui ressortaient des notes qu’il prenait sur toutes sortes de questions, le positionnaient aussi ouvertement sur les trajectoires du futur. On aurait dit qu’il s’efforçait de tout maîtriser et que cela devait passer impérativement par une synchronisation rigoureuse de l’action sur le terrain et de l’écrit. Quel rapport avait-il au passé ? Je ne saurais le dire. Si, toutefois, je devais esquisser une réponse, je ne pourrais le faire qu’en nuançant le propos sur l’histoire, ses différentes acceptions, les concepts qu’elle recouvre. Etre dans l’immédiateté des choses ou, ce qui revient au même, dans cette démarche (peut-être adoptée par mon père) qui veut que tout soit fait ici et maintenant, exclut-il pour autant les références au passé, les explications historiques ? J’ y reviendrais un autre jour. En attendant,  j’ai envie de préciser que la réflexion que m’inspirent les archives de mon père n’a pas grand chose avec l’enfance, les souvenirs d’enfance que j’ai eu à relater. Ce que j’ai passé en revue en lisant chacun de ses écrits, c’est non pas une existence linéaire, sans consistance, terne, immobile, mais plusieurs tranches de vie singulières, palpitantes, faites de fulgurances, d’acquis, de luttes, une épopée, un quotidien démultiplié dans lequel mon père avait fini par développer comme un don d’ubiquité. Enfant, je ne voyais rien de cela; les images qui me sont restées sont loin de rendre compte de l’ampleur de ce que je peux à présent déchiffrer à travers les documents concernés. Les souvenirs d’enfance portant sur cet aspect sont dérisoires, réducteurs : des instructions que je l’entendais donner à H’ssen et à d’autres ouvriers pour le déchargement des camions de la SIAN, des contacts téléphoniques ou des entretiens courtois mais brefs avec des clients dans son bureau, des vérifications de factures, des collages de timbres sur des enveloppes… En réalité, l’essentiel de ce que j’ai mémorisé n’a qu’un lien lointain et ordinaire avec le travail. Ce que je percevais au fond se déroulait à la maison et là c’était l’harmonie, la sérénité, la pause. Aujourd’hui, si je sais qu’il était pleinement impliqué dans l’autre partie de la vraie vie (le travail, la société, l’action caritative…), c’est bien grâce aux archives qu’il a laissées. Pour ma part, je me sens à peine capable de restituer d’une certaine façon quelques facettes de son parcours et de poser les jalons d’une éventuelle théorisation de ce qu’il a accompli. 

Lamine Bey Chikhi  

 

 

                                                                                                                                                                      

 

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Parler d’elle autrement

Posté par imsat le 12 février 2011

Envie, besoin de parler encore d’elle ou plutôt d’écrire à son sujet. Ecrire et non pas tellement parler parce que la nuance, la précision, la pondération, le temps d’expliquer, d’argumenter, celui aussi de pouvoir revenir sans difficulté sur telle ou telle considération, tout cela n’est vraiment possible et intéressant que par le truchement de l’écriture.

Parler, c’est toujours tenter d’échanger avec l’autre, on n’est pas seul; dans ce cas, la liberté de penser, de formuler son propos comme on le voudrait n’est pas absolue; il faut sinon partager avec l’autre du moins tenir compte, d’une manière ou d’une autre, de ce qu’il dit, et cela change complètement la donne, ne permet pas d’exprimer le fond de sa pensée ni, le cas échéant, de dire que personne ne comprend rien à ce qui se passe et qu’il vaut mieux passer son chemin. C’est également complexe parce que ce dont il s’agit ne concerne pas que l’individu en tant que tel; le contexte met en évidence le rapport de l’homme à l’histoire, au temps qui passe, à l’impact du présent sur la vision que l’on a de l’histoire.

De ce point de vue, peut on, par exemple, tirer profit de l’histoire avec un grand H si l’on tourne le dos à la petite histoire, celle de telle ou telle personne, et par extension celle de telle ou telle famille ?

Comment peut-on rester rivé en permanence sur le présent et/ou sur des « échéances » futures sans se demander en quoi cette fixation est viable, satisfaisante ou pertinente ?

Comment ne pas s’interroger, regarder un peu derrière soi alors que le passé est sûr, en tout cas caractérisé par une certaine traçabilité donc une lisibilité parce que plus ou moins connu, formalisé et que le futur demeure incertain, invisible en dépit des progrès de plus en plus fulgurants de la science et des technologies ?

Ce questionnement n’est pas nouveau pour moi; j’essaie de l’actualiser après chaque disparition qui affecte la famille globalement considérée (au-delà donc de ceux qui me sont très proches) mais je me rends compte qu’il est plus aisé, plus instructif aussi de le poser par écrit que d’en parler de vive voix.

Lamine Bey Chikhi

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Devant la TSF

Posté par imsat le 6 février 2011

Quand il ne faisait pas la sieste, mon père s’asseyait devant la TSF et écoutait les informations de 13h avant d’aller à son bureau de la rue Saint-Germain. C’est ma mère qui me l’a dit. Personnellement, je ne m’en souviens pas. De toute manière, je ne peux restituer tout ce à quoi, enfant, j’aurais assisté. J’ai déjà eu à dire quelques mots de la sieste de mon père, celle qu’il faisait assis dans le fauteuil vert de notre salon et qui ne durait guère plus d’un quart d’heure. Je crois même avoir souligné qu’elle ressemblait plus à un assoupissement qu’à une sieste.

En général et quels que soient les faits ou les situations que je me remémore, je suis souvent tenté de « broder » autour de l’essentiel qui deviendrait en l’occurrence le réceptacle des évocations les plus marquantes ou les plus singulières. Et épiloguer autour de cet espace, c’est inventer  ou arranger des images. C’est quelquefois aussi relater ce qui appartient aux autres. Certes, le moment de détente de mon père devant la TSF, c’était un souvenir de ma mère mais je l’évoque en lui accordant la place qu’il mérite dans ma quête des instants délicieux d’autrefois.

Lamine Bey Chikhi

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Un paradis sur terre…

Posté par imsat le 2 février 2011

Chemin faisant, nous avons évoqué les mouvements de révolte qui ont secoué certains pays arabes. Je n’étais guère tenté de développer mon propos sur le sujet. Je sais depuis longtemps que l’on se montre généralement expéditif, fébrile et tendancieux quand on appréhende à chaud ce genre d’événements. Les commentaires fondés exclusivement sur l’anecdote et la rumeur me rendent furieux; ça n’apporte rien; ça n’explique rien; c’est superficiel; je ne veux plus y céder.

Et puis, en Algérie, on en a fait l’expérience depuis les élections municipales parfaitement démocratiques de juin 1990 remportées par le FIS (Front islamique du salut) et l’annulation des législatives de janvier 1992 dont le premier tour avait largement consacré le même parti. La suite, tout le monde la connaît.

A l’époque et durant toute la décennie 90, peu de gens (d’ici et d’ailleurs) misaient sur une normalisation de l’Algérie; on prédisait même le chaos éternel pour ce pays. Aujourd’hui, il y a 200 milliards de dollars dans les caisses de l’Etat. De quoi faire de l’Algérie un paradis sur terre…

Pour l’heure, parler de ma mère, me souvenir d’elle me semble mille fois plus intéressant que ce que je pourrais dire des questions politiques. Peut-être même plus important que tout le reste. J’ai envie de retourner au cimetière pour me recueillir sur sa tombe comme j’aurais voulu le faire le mois dernier.

Ce matin-là, le cimetière était presque complètement vide et silencieux mais il n’avait rien de triste. J’aurais aimé prendre le temps de m’imprégner de cette atmosphère tout en pensant à ma mère là où elle est; un peu aussi aux autres morts…

Lamine Bey Chikhi 

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