Trajectoire

Posté par imsat le 22 mai 2010

Dans le cercle familial, le substrat de la décision prise par mon arrière grand-père paternel, jeddi Ali, de quitter sa Kabylie natale pour aller s’installer dans les Aurès à partir des années 1870, reste encore largement en friche. L’intérêt dans ce cadre ne me paraît pas relever seulement de considérations liées à l’histoire.

Dans le texte intitulé En quête de réponses, j’évoque, entre autres éléments extra historiques, ceux renvoyant à ce que nous pouvions un jour penser des conséquences diverses et variées de la décision en cause.  Après avoir lu le commentaire de Nadira sur cette problématique, j’ai tenté d’explorer les pistes suggérées par ses soins pour comprendre un peu mieux les soubassements de la décision de jeddi Ali; je me suis rendu compte que ces soubassements restaient concurrencés non pas par d’autres causes (en l’espèce, la complémentarité l’emporte sur l’opposition ou la contradiction; en tout cas, je veux bien le croire car c’est positif) mais par des supputations sur les répercussions du choix géographique de notre aïeul.

Et je me suis rappelé quelque chose qui (pendant longtemps) m’avait paru purement anecdotique mais que j’ai envie de relater même si cela n’apporte rien de fondamental à la quête entreprise.

Il s’agit de la route Alger-Sétif-Batna et de ce que nous en disions lorsque nous allions en voiture à Batna dans les années 1970-1980. Nous considérions les 130 km qui séparent Sétif de Batna comme le « tronçon » de trop. Nous partions d’Alger avec enthousiasme et nous arrivions à Sétif relativement frais et dispos, en tout cas loin d’être épuisés par le trajet, mais nous savions qu’il y avait encore ces fameux 130 km à parcourir. Cela était pesant et nous contrariait fortement surtout quand il faisait chaud. J’étais souvent le premier à m’en plaindre. Arrivés à Sétif, nous nous demandions systématiquement pourquoi jeddi Ali ne s’était pas établi  dans la région des Hauts plateaux plutôt qu’à Batna; nous déplorions même qu’il n’ait pas eu le réflexe, l’anticipation, le flair nécessaire pour s’arrêter au bon endroit, opérer un choix qui nous aurait épargné les 130 km en question, et permis de ne pas trop nous éloigner de la capitale.

Interrogation subsidiaire qui nous passait par la tête : Jeddi Ali s’était-il intéressé à l’impact ponctuel mais réel que ces 130 km allaient présenter un jour sur notre façon de jauger le trajet Alger-Batna via Sétif dans sa globalité ?

En tout état de cause, le « réquisitoire » sous-jacent à notre cogitation s’achevait toujours par une franche rigolade même si nous étions persuadés que cela valait la peine d’être soulevé au même titre que les autres facettes du processus d’installation de jeddi Ali à Batna. 

De mon point de vue, chercher à savoir si notre arrière grand-père aurait prospéré dans tous les sens du terme ailleurs qu’à Batna, c’est un peu s’enfermer dans la quadrature du cercle. Cela dit, l’argument économique explique t-il et valide t-il toutes les trajectoires, tous les projets ? Quelle peut-être sa portée ? La prospérité est-elle exclusivement matérielle ou relève t-elle aussi du symbolique, de la trace, du repère historique et culturel ? Comment jeddi Ali percevait-il son projet dans le temps ?

Il est vrai qu’au regard de ces interrogations, les conjectures sur l’incidence psychologique réelle ou supposée du trajet Sétif-Batna paraissent bien dérisoires…

Lamine Bey Chikhi

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Après l’orage

Posté par imsat le 19 mai 2010

Pour parvenir à dire ce que je souhaitais de l’orage quand il a cessé, je suis amené, pour diverses raisons, à le faire de façon quelque peu désordonnée, débridée. Des odeurs, en particulier celle de l’asphalte mouillé ou de la terre mouillée mais pas seulement, un climat, une saison, la couleur du ciel après l’orage, une atmosphère apaisée, le calme retrouvé, le temps qui se fige, une communion invisible, immatérielle mais perceptible, ressentie. Tout le monde redécouvre le ciel, ce ciel tout à l’heure empourpré, bouleversé.

L’éclaircie: dans son sillage, apparaissent les premières silhouettes, mais c’est encore balbutiant; c’est la fin de l’après-midi; des gouttes de pluie, les dernières; la mélancolie se dissipe. A la violence de l’orage succède le silence, un court instant de silence.

C’est l’expectative; devant moi, le plan fixe habituel, je le perçois autrement, différemment; une épicerie, quatre maisons, une intersection. Mon regard balaie ce plan tandis qu’un arc-en-ciel se dessine au loin, au dessus du Mont El Manchar. Quelques minutes, une éternité; demain sera un autre jour; la pelouse du jardin est gorgée d’eau; historiquement villa Beida puis villa Ferid; j’aperçois une femme voilée (ce n’est pas celle qui travaille à l’école maternelle), elle marche vite; d’où sort-elle? où va t-elle ? Elle s’éloigne; elle n’est plus dans mon champ de vision; le ciel s’illumine, la rue s’anime, la vie reprend son cours.

Lamine Bey Chikhi

 

PS: je recommande la lecture du commentaire de Nadira sur le texte En quête de réponses

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Sandrine Bonnaire

Posté par imsat le 15 mai 2010

Elle est passée mercredi (12 mai) chez Philippe Lefait (Des mots de minuit) sur France 2. Elle a présenté son livre d’entretien Le soleil me trace la route dans lequel elle évoque son métier d’actrice, sa famille, ses origines, son parcours. Elle y parle aussi du film qu’elle a réalisé sur sa soeur Sabine, autiste. J’ai vu ce documentaire. Courageux, profond, émouvant, juste.

Sandrine Bonnaire, je l’ai croisée et même côtoyée une après-midi de juin 1990; en fait, nous étions dans le même avion (Paris-Alger). Elle était assise derrière moi; elle conversait avec sa copine. Qu’allait-elle faire à Alger ? Un voyage touristique ? Des repérages pour un film ? Une escale pour une autre destination? Questions demeurées sans réponses.

Je la connaissais un peu pour l’avoir vue jouer dans deux ou trois films (Sans toit ni loi, Police, Sous le soleil de satan…). J’étais tenté de lui demander un autographe. Je ne l’ai pas fait; ma sollicitation l’aurait peut-être importunée; je ne voulais pas la gêner. Je crois avoir été le seul à la reconnaître dans l’avion; je ne tenais pas à attirer l’attention sur elle. Elle était là dans toute sa simplicité; il n’était pas question pour moi de rompre l’harmonie dans laquelle elle baignait manifestement. Toute initiative de ma part à son endroit risquait d’être intempestive, maladroite. Je le pensais en tout cas.

A l’aéroport d’Alger Houari Boumediene, devant le guichet des formalités douanières, j’étais à deux doigts de lui parler, de lui dire bonjour, de lui souhaiter la bienvenue, mais je me contentai de la regarder. Elle échangeait des plaisanteries avec son amie. Elle était joyeuse et détendue.

Mercredi, je me suis rappelé cette image en écoutant l’actrice parler des choses de la vie, du cinéma, de ses projets, de son rapport (sain et décomplexé) à l’argent. Elle est restée la même : accessible, humaine, modeste.

Lamine Bey Chikhi

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Primus inter pares

Posté par imsat le 12 mai 2010

Il y a quelques jours, Ferid m’a demandé ce que je pensais de la polémique suscitée par le livre de Said Sadi traitant des circonstances de la mort du colonel Amirouche. Je lui ai répondu que je n’avais pas lu l’ouvrage et que je n’avais pris connaissance de cette controverse (superficiellement au demeurant) qu’à travers deux ou trois réactions parues dans la presse. Je lui ai aussi indiqué que je préférais rester plongé dans mes réminiscences, que cela m’occupait agréablement et que je ne m’en détachais par moments que pour lire des romans littéraires.

Après tout, l’histoire c’est aussi ce que l’on peut dire de soi, de ses proches, de leur parcours. Contextualiser ce parcours même de façon marginale, autrement dit de façon accessoire par rapport à la dimension subjective du récit, c’est, d’une certaine manière, prendre parti au regard de l’histoire globale ou du moins d’une partie de cette histoire.

« Il faut toujours s’efforcer de vivre en bonne intelligence avec les autres… ». C’est ce que mon père disait souvent à ses proches lors de discussions qu’il avait avec eux au sujet de ce qui pouvait les préoccuper individuellement ou collectivement dans les années 1950. C’est mon oncle Saadi qui fit part à Ferid de cette recommandation, rabâchée selon lui par mon père à ses frères, à certains de ses oncles aussi.

Eh bien, quand Ferid m’en a parlé, j’ai eu comme l’impression de redécouvrir mon père ou plutôt de compléter ce que je savais de lui en le résumant par la mise en exergue voire la dissection de phrases significatives qu’il aurait prononcées dans telles ou telles circonstances. Je dis bien « phrases significatives » pour montrer que celle qui réfère à la bonne intelligence en fait pleinement partie. Prôner cette façon de vivre, de cohabiter, de dialoguer, c’était en définitive tout mon père non pas seulement à un niveau relationnel ou social, mais également en considération d’un rapport de forces déterminé, d’un environnement, d’une évaluation lucide des choses, de certaines conjonctures à gérer ou à anticiper.

Je me suis quelquefois demandé si mon père n’était pas un funambule. Sans doute, chaque individu est-il tenté, à plus d’un titre, de glorifier l’itinéraire des siens et d’abord celui du père, figure tutélaire immédiate de premier plan que l’on vante bien volontiers et à laquelle on tend à coller des « étiquettes » positives, en général. Je ne me positionne pas dans cette optique, en tout cas pas seulement. Je préfère passer par le questionnement pour donner de la consistance à la réflexion et optimiser les possibilités d’interprétation.

Comment mon père parvenait-il à allier harmonieusement engagement professionnel, action associative et caritative, soutien discret mais protéiforme et efficace à la cause nationale, sens de la cohabitation, vie familiale,  etc ?

Comment faisait-il dans le même cadre spatio-temporel pour sauver son âme, préserver et affirmer quand il le fallait (sans chercher à choquer) ses convictions religieuses, rester loyal, ne jamais céder à la tentation du diable, bref maintenir intactes les valeurs humaines fondamentales sur lesquelles il s’appuyait ?

Autrement dit, comment l’ajustement de ces exigences pouvait-il s’opérer sans jamais prêter à ambiguïté ni être considéré comme une instrumentalisation des faits d’autant qu’il fallait faire face à des situations particulières, difficiles, hostiles, périlleuses ?

Mon père aurait-il été, d’un point de vue philosophique, une sorte de funambule, toujours en équilibre, un être plein de ressources mentales et intellectuelles, de ces ressources qui permettent à une personne d’être Primus inter pares (le premier entre ses égaux), reconnu comme tel par les siens et par les tiers dans des conjonctures spécifiques, complexes ?

Ce que je crois c’est que l’éclectisme qu’il déployait à l’abri de ce qu’il appelait la bonne intelligence était de l’ordre du culturel, du social, de l’humanisme, et que la prise de risques qu’il se ménageait dans ce cadre ne pouvait qu’être savamment appréhendée.

Lamine Bey Chikhi

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Autrefois, le bonheur…

Posté par imsat le 9 mai 2010

Sur quoi reposait notre bonheur dans les annés 1960 ? il me semble que c’était un tout : la famille, les saisons, le quartier, les particularités de l’enfance, l’adolescence, une certaine inconscience (insouciance) par rapport aux aléas de la vie, la santé, la certitude de pouvoir compter sur les adultes pour presque tout, l’assurance que nous procurait le fait de savoir que nos aînés étaient là, prêts à intervenir en toutes circonstances, le bien-être lié à des événements ( rencontres, vacances d’été, réunions familiales…) dont nous étions toujours sûrs de pouvoir profiter.

Et puis, il y avait le temps : Nous en avions une perception aérée, flexible; nous avions le temps; nous le prenions; il s’offrait à nous abondamment; nous n’étions pas pressés. En tout cas, moi je ne l’étais pas; je m’en rendais d’ailleurs compte durant les grandes vacances lors de nos longues et douces flâneries entre l’avenue de la République et les Allées.

Il y avait aussi les échanges épistolaires, les miens et ceux des autres ( les proches). Je m’imprégnais de diverses façons des lettres que je recevais d’Anastasia, ma correspondante de Bucarest; j’étais subjugué par cette forme de communication en ce qu’elle néantisait toutes les frontières (géographiques, culturelles, sociales…). Je passais de longs moments à lire, à contempler les lettres que je recevais en imaginant Anastasia dans la même posture à la lecture des miennes.

Quant à la musique, elle contribuait évidemment grandement à l’ambiance qui prévalait alors; mais il n’y avait pas que les chansons et les chanteurs, il y avait aussi les pochettes de disques; elles annonçaient le plaisir dont les chansons étaient porteuses; je me souviens de celle d’un disque reprenant les musiques des chansons les plus populaires de l’époque, celles d’Aznavour, de Ferrat, de Patricia Carli, entre autres. Le dos de cette pochette représentait une photo en couleur de Claudia Cardinale; j’écoutais le disque tout en « décortiquant  » le visage lisse et souriant de l’actrice; je ne m’en lassais pas; c’était bien avant que je ne découvre vraiment la star avec le même ravissement dans Le Guépard de Luchino Visconti.

Lamine Bey Chikhi

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De fil en aiguille

Posté par imsat le 5 mai 2010

Je pourrais tenter d’imaginer de diverses manières les conditions dans lesquelles mon père dut commencer à travailler dès l’âge de 18 ans. Ce serait intéressant de plonger là-dedans pour ensuite essayer de comprendre comment il a évolué, comment il envisageait l’expansion de ses affaires, comment il s’organisait pour gérer plein de choses à la fois: son activité commerciale, la construction de la villa, l’achat de locaux, la famille, l’acquisition de la vieille maison (celle du stand); comment également il pouvait faire face aux échéances financières et autres, et mener à bien ses nombreux projets.

Mais ce dont je peux parler sans recourir à la fiction a trait à ce qu’il était alors qu’il avait presque tout réalisé. Je le voyais discipliné, rigoureux dans l’application de son programme quotidien. Quand j’ai parlé ici même de sa sieste de 15 minutes, c’était surtout pour souligner que c’était sa seule parenthèse de la journée; le reste du temps, il était dans l’action, une action structurée, jamais dans la fébrilité. La façon qu’il avait de concilier détente et concentration lorsqu’il notait sur un registre le nombre de fûts d’huile de la Sian (Société Industrielle de l’Afrique du Nord) que H’ssen déchargeait dans le dépôt de la rue Saint Germain, montrait bien qu’il prenait son travail au sérieux mais dans une totale sérénité. Il adoptait la même posture quand il supervisait l’arrivée quotidienne, à la même heure, des autocars de la Stab (Société des transports automobiles batnéens) en provenance de Constantine et Biskra.

A propos justement de la Stab, j’aimerais synthétiser (pour ne pas oublier) ce qui m’a été rapporté par F et B au sujet des circonstances dans lesquelles des cars de la société avaient été incendiés durant la guerre de libération (fin des années 1950).

La première version met en évidence le fait que cet acte constituait une diversion; deux bus avaient été incendiés par des maquisards (parmi lesquels CI, convoyeur) pour faire croire aux autorités coloniales que même la Stab, bien qu’assumant une mission de service public et détenue en partie par des algériens (les Chikhi), n’était pas épargnée par les répercussions de la lutte armée. La destruction des cars devait brouiller les pistes et couvrir les opérations de collecte de fonds via la Stab au profit du Front (El Djabha en arabe) ainsi que le transport de militants pour certains de leurs déplacements. Dans l’un des cars incendiés, se trouvaient mon cousin Tahar et Abdelhamid Brahimi qui deviendra plus tard (1984-1988) Premier ministre sous Chadli Bendjeddid.

Selon la seconde thèse et bien que les versements de cotisations se soient poursuivis, les exigences financières du Front auraient fini par susciter le « débat » au sein de la Stab avec une partie de l’actionnariat français. Tahar reste évidemment un témoin privilégié de l’événement. Lui seul pourrait en restituer fidèlement le déroulement. Cela dit, le soutien multiforme à la cause nationale fut maintenu.

Lamine Bey Chikhi

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Virginia Woolf

Posté par imsat le 1 mai 2010

Journal d’un écrivain de Virginia Woolf est très prenant. Dès les premières pages, je me suis senti en symbiose avec le style de l’auteur, un style original, inventif, percutant. J’ai trouvé le livre dans la bibliothèque de B. En fait, je l’avais repéré depuis longtemps en me promettant à chaque fois de le lire un  jour, mais je lui ai toujours préféré d’autres ouvrages.

J’ai voulu en parler hier avec mon oncle Mahieddine; il m’a dit qu’il n’était pas du tout dans ce registre, qu’il essayait vainement de relire le livre de Hocine Ait Ahmed sur l’affaire Mecili, qu’en attendant d’y parvenir il continuait de décrypter le Coran et de parcourir quelques titres de la presse quotidienne.

J’ai quand même tenté d’orienter notre discussion sur Virginia Woolf et la littérature anglaise mais il a souhaité évoquer les poèmes qu’il a écrits sur l’Emir Abdelkader. Il m’a demandé si j’avais reçu son dernier courrier; je lui ai répondu qu’il ne fallait pas qu’il s’en préoccupe outre mesure, que sa lettre me parviendrait probablement dans le courant de la semaine et que je transmettrais aussitôt ses textes à Ferid pour publication sur son site internet (convergences plurielles). Il a insisté pour que je prenne la chose au sérieux « car, a t-il précisé, les mots sont une arme redoutable; il s’agit à travers l’écriture, quelle qu’en soit la forme (essai, poème, récit…) de remettre les pendules à l’heure pour contrecarrer les desseins de ceux qui colportent des contre-vérités, en l’occurrence sur l’Emir… ».

Je l’ai d’abord écouté attentivement puis, par je ne sais quel enchaînement d’idées, je me suis mis à lui parler d’Enrico Macias, de ce qu’il a déclaré récemment sur France 3 face à Mireille Dumas, de son désir toujours ardent de revoir Constantine. Réaction mitigée de mon oncle à cause de la question palestinienne et de la position des juifs d’Algérie durant la guerre d’indépendance. Je me suis abstenu de développer mon point de vue car je l’envisageais sous l’angle d’une certaine nostalgie tandis que mon oncle connectait le sien au politique. Nos approches étaient inconciliables.

Nous avons conclu notre conversation téléphonique par un pronostic sur la finale de la coupe d’Algérie de football qui allait opposer le CA Batna à l’Entente de Sétif…

Lamine Bey Chikhi

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En quête de réponses

Posté par imsat le 25 avril 2010

Pourquoi, parmi les Chikhi qui ont quitté la Kabylie à partir des années 1870, jeddi Ali, mon arrière grand-père paternel, est-il allé jusqu’à Batna ? Je m’interroge quelquefois sur les tenants et aboutissants de cette trajectoire ainsi que sur les évolutions plausibles de notre famille dans l’hypothèse où il se serait arrêté avant Batna, par exemple à Béjaia, Sétif ou Bordj Bou Arreridj. Je ne suis pas le seul à tenter de comprendre les raisons qui le conduisirent à « émigrer » de sa Kabylie natale vers les Aurès.

Nous en parlons (B, M, F, Babi, MA et moi) mais nos échanges plus ou moins récurrents autour de ce thème sont généralement vagues, approximatifs, insuffisamment étayés. Parfois, les réponses esquissées sont affirmatives ou formulées dans l’absolu alors que ce qui touche à des faits soumis à l’épreuve du temps est censé inciter à la pondération, aux suppositions.

Je reconnais pour ma part n’avoir jamais été en mesure de poser les bonnes questions ou plutôt d’en structurer l’énoncé, soit parce que le contexte ne s’y prêtait pas soit parce que je n’y pensais pas en temps opportun. Pourtant, je me suis promis bien des fois de les proposer à Babi de façon cohérente et en insistant pour que lui-même fasse l’effort d’y répondre compte tenu de ce dont il disposerait comme éléments d’appréciation. Je n’y ai pas renoncé mais peut-être gagnerais-je aussi à en discuter avec d’autres membres de la famille; je pense en particulier à Hamid et Tahar mais depuis près de 2 ans, ils se font rares. Hamid, Tahar et Babi sont de la même génération; ce serait intéressant de rapprocher leurs points de vue même si cela me semble improbable.

En attendant, je vais tenter de décliner les questions susceptibles de baliser un cheminement en quête d’éclaircissements sur une migration familiale peu ordinaire.

Jeddi Ali avait-il des informations sur Batna avant son départ de Ain El Hammam (ex Michelet) en 1848 ? Etait-il en relation avec des gens de la région des Aurès ? Qui l’aurait orienté sur Batna plutôt que sur d’autres endroits de la région ou du pays ? Aurait-il pu aller plus à l’est plus au sud ? S’il a été aiguillé, l’a t-il été à partir de la Kabylie et, dans l’affirmative, par qui ? Par des membres de sa famille restés à Azrou Kollal, par des amis? Le départ de Kabylie fut-il conçu, préparé et organisé comme une démarche transitoire ou définitive ?  Nombre de faits avérés suggèrent que la relation de cette branche de la famille avec la Kabylie n’était pas du tout rompue. Jeddi Ali aurait-il choisi les Aurès (région berbérophone) pour des raisons culturelles, identitaires, linguistiques ?

On a souvent parlé de motivations socio économiques pour expliquer sa décision de quitter la Kabylie; pourtant, à l’origine, Batna n’avait rien d’attractif; elle venait d’être fondée. Si jeddi Ali a quitté la Kabylie pour ce type de raisons, comment et sur quelles bases peut-on soutenir qu’il ait choisi les Aurès et précisément Batna pour les mêmes motifs ?

Peu après son arrivée dans la région, il s’installa à El Madher pour y exploiter une ferme : engagea t-il directement des moyens financiers pour cette exploitation (auquel cas il disposait de ressources à son départ de Kabylie) ou bien le fit-il progressivement après y avoir d’abord travaillé ?

Pour MA, tout cela est le fruit du mektoub (le destin). Dans son esprit, le mektoub est la seule explication. On peut voir les choses ainsi mais dans ces conditions on cesse d’en parler. Je lui ai indiqué que, sans remettre en cause la suprématie, la transcendance du mektoub, on peut aussi faire l’effort d’inventorier les motifs possibles à l’origine sinon d’une rupture du moins d’un éloignement, d’une autonomisation par rapport à la région natale, à la tribu (celle des Béni Menguellet). Elle m’a conseillé d’aller rendre visite à mon oncle Brahim; il pourrait se souvenir; il pourrait avoir capté des choses intéressantes dans son adolescence. L’idée n’est pas mauvaise mais j’ai perdu tout contact avec lui. Elle n’a pas manqué de me rappeler que j’avais toute latitude de le faire à l’époque (années 1980) où il venait à la maison une fois par semaine.   » Tu as sans doute raison, lui ai-je répondu, mais lui ne voulait parler que de Hocine Ait Ahmed, de son action au service de la révolution, de son inlassable combat pour l’instauration de la démocratie en Algérie; c’était son sujet préféré, et de surcroît il tenait toujours à faire prévaloir le propos qu’il développait à cet égard… »

Quoi qu’il en soit,  je ne cherche pas à entreprendre une démarche de type historique ni à adopter la méthode y afférente; mon objectif n’a rien à voir avec l’Histoire; je reste dans l’échafaudage d’idées toutes simples pour tenter de comprendre ce qui inspira profondément jeddi Ali dans sa décision de s’établir à Batna.

Enfin et partant de l’axiome selon lequel l’individu peut être tenté d’imputer certains aspects de son évolution et de sa façon de percevoir le monde aux choix stratégiques de ses aïeux, je m’intéresse aussi aux points d’impact d’une décision individuelle, en l’occurrence celle de jeddi Ali, autant sur l’itinéraire de celui-ci que sur celui d’un groupe, d’une famille, de notre famille.

Lamine Bey Chikhi

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Chikhi Smain (Années 1970)

Posté par imsat le 18 avril 2010

Je regrette un peu de n’avoir pu discuter aussi souvent que je l’aurais voulu avec dada Smain dans les années 1970 à Alger; il m’aurait certainement appris bien des choses, lui, mon grand oncle et en même temps le copain de mon père. Je me rappelle avoir longuement conversé avec lui un jour; c’était au printemps 1972; nous étions assis sur un banc public, juste devant l’entrée de la fac centrale donnant sur la rue Didouche Mourad. Après avoir évoqué les événements du 8 mai 1945, il me raconta comment les troubles furent évités à Batna et ce qu’il fit pour contribuer avec certains de ses amis, algériens et français, à l’apaisement d’une situation qui risquait de s’embraser à tout moment et de prendre ainsi une tournure aussi dramatique qu’à Sétif, Kherrata et Guelma.

j’aurais aimé soulever avec lui des tas de questions, d’abord sur la famille. Hélas ! J’ai raté le coche; mon potentiel nostalgique était en veilleuse. D’ailleurs, je crois à ce propos que l’émergence des souvenirs n’est motivante qu’avec le recul. Je n’impute ce ratage à personne; j’en suis seul responsable; je pensais tout bêtement disposer du temps nécessaire  (une sorte de réserve de temps) pour interpeller dada Smain le moment venu.

Nos « priorités » étaient autres. Je devrais dire « mes » priorités car Ferid, lui, communiquait aisément avec nos oncles; il trouvait toujours le temps de le faire; je me demandais à l’époque comment il pouvait se mettre au diapason des aînés et concilier ses aspirations, ses affaires courantes et sa fréquentation des gens d’autrefois. Par moments, je croyais comprendre le tout en le reliant à ce que Ferid savait déjà de la dialectique politique, de la nécessaire sociabilité en politique du fait qu’il exerçait au département des études du FLN à l’époque (début des années 70) où le parti était dirigé par Kaid Ahmed.

Pour moi, activer dans un parti, c’était entretenir une capacité d’écoute donc une patience et une envie de dialogue; je n’étais pas du tout dans cette démarche. Les conciliabules de Ferid avec nos oncles (dada Smain, Saadi, Brahim…) dans sa Fiat 128 me paraissaient interminables et parfois même comme déconnectés des réalités; je m’interrogeais sur ce qui pouvait bien se raconter dans cet habitacle exigu et pas toujours propice à la conversation.

Pour ma part, j’aurais voulu demander à dada Smain de me parler de ses rapports avec mon père, de leurs échanges, de ce qu’ils pensaient de leur époque, des perspectives algériennes. J’aurais aimé entendre de lui qu’il me dise comment un oncle devient le grand copain de son neveu, comment leurs affinités se sont manifestées puis développées…

En avait-il parlé avec Ferid ? Moi, je ne peux que conjecturer, supposer, imaginer, ce qui n’a rien à voir avec ce que l’on a soi-même entendu.

MA se souvient de cette camaraderie mais son propos reste sommaire. C’est donc à partir de généralités que j’essaie de reconstituer, d’agréger ce que je cherche; mais il ya trop de choses qui manquent et que j’ignore. Les questions en suspens sont nombreuses; elles ne sont pas linéaires ni énonçables suivant un plan préétabli. Cela irait des goûts musicaux de mon père au distinguo qu’il pouvait établir dans son rapport à la famille, aux gens, en passant par ce qu’il pensait de la dimension philosophique de la vie. Justement, lui qui était toujours dans l’action, dans une dynamique de l’action, comment appréhendait-il les problématiques existentielles, les valeurs morales, l’histoire ?

Lamine Bey Chikhi

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Signes avant-coureurs

Posté par imsat le 15 avril 2010

Je songe à nouveau aux Demoiselles de Wilko d’Andrzej Wajda. J’aimerais parler de Christine Pascal, l’une des interprètes du film. Il m’arrive de penser à elle, à son destin tragique, aux circonstances dans lesquelles elle mit fin à ses jours en Août 1996. J’ai vu nombre de ses films; j’ai toujours trouvé l’actrice mélancolique, fragile, atypique. Je ne saurais dire pourquoi son souvenir, plus que d’autres évocations comparables, m’incite à m’interroger sur l’incapacité de l’homme à anticiper des événements dommageables, à repérer les signes avant-coureurs de l’irréparable, les traits saillants d’une évolution critique. Le suicide fait précisément partie de ces situations.

Dans le regard de l’actrice, dans sa façon de jouer, dans les rôles qu’on lui attribuait en général, j’ai souvent cru déceler de la détresse, un mal-être, une tristesse, bref un faisceau d’indices censés jeter quelque lumière sur les zones d’ombre de la personne.

Mais comment percevoir opportunément le processus de préparation de l’injustifiable décision de passer de vie à trépas et, finalement d’une certaine manière (en référence au cas de Christine Pascal), déterminer le niveau de correspondance entre les personnages qu’un comédien campe au cinéma et ce qu’il est dans la vraie vie?

Lamine Bey Chikhi

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